TIERNO MONENEMBO A MANGONE NIANG: La mort d'un juste

Mangoné Niang est mort. Comment, diable, supporter cela ; comment en parler? Les mots pour le dire sont tellement difficiles d’accès! Il faudrait descendre loin, très loin, au fin fond des enfers, là où la souffrance est reine, là où la lumière est dure. Pour remonter avec quoi, mon dieu? Avec quelques hoquets, quelques sanglots, quelques mots décharnés et insipides, trop pauvres pour exprimer l’impressionnant volume intellectuel et humain de ce monsieur. Je dis bien « monsieur »! Et même, je suis tenté de parodier le titre du fameux livre de Jérôme Garcin: Son Excellence, mon ami. Car, Mangoné était mon ami et il était excellent à double titre: à la fois chercheur de haut niveau et diplomate... 20:56 3-1-2013

Mangoné Niang fut sans aucun doute l’un des plus grands africains de sa génération mais il était peu connu du grand public, il  aura d’ailleurs tout fait pour qu’il en soit ainsi. C’est en 1993, à Niamey,  que j’ai fait la connaissance de cet éminent anthropologue qui était tout aussi bien philosophe, historien que linguiste. Il servait alors comme directeur de l’unité linguistique du Celtho, cet organisme crée par l’OUA au début des années 70, pour préserver le patrimoine oral du continent. Venu dans la capitale nigérienne avec une bourse de Afriques en Créations, je devais justement séjourner trois mois dans son établissement, à la recherche d’éléments oraux et écrits susceptibles de nourrir Peuls, le roman que je me projetais d’écrire. Le soir- même de notre rencontre, je me retrouvai chez lui autour d’un délicieux méchoui et en compagnie de tous les êtres humains que la ville comptait de passionnants. Ce fut le début d’une amitié que l’absurdité de la mort, elle- même n’arrivera pas à estomper. Je peux affirmer aujourd’hui sans risque de me tromper que Mangoné Niang et William Sassine sont  les intellectuels africains que j’ai le  mieux compris ; avec lesquels j’ai entretenu la plus grande complicité aussi bien sur le plan personnel que sur le plan des idées.  Ces deux- là avaient les mêmes envies, les mêmes phobies, et les mêmes rêves que moi ; le  même amour de la  vie, le même sens de la liberté. Ce qui n’est pas rien dans cette Afrique stérile, dégoulinante de sottises et de haines…

Mais Mangoné ne fut pas seulement un ami, il fut aussi et je l’ai dit plus haut, un chercheur de très haut  niveau qui se passionna tout de suite pour mon projet et  m’aida sans compter dans mon travail de documentation. Il me mit en contact avec des archéologues et des traditionnalistes et m’ouvrit les portes des chercheurs du Nigéria, ceux des universités de Sokoto, Kaduna et Zaria notamment. Sans lui, ce livre qui lui est dédié  à juste titre, n’aurait jamais vu le jour. Plus d’une fois, je faillis renoncer, vaincu  par la difficulté de la tâche ; plus d’une fois, il m’encouragea (ou plutôt me força) à continuer.  Quand le livre sortit en 2004, il n’était plus simple directeur de service, il était devenu le patron du Celtho et à ce titre, ambassadeur de  l’OUA (future Union Africaine) pour tous les pays de la CEDEAO. Très vite, il réorganisa  son administration et redynamisa ses équipes avec le style qui fut le sien : un patron rigoureux mais qui prenait un malin plaisir à chahuter avec les femmes de ménage et à taper dans le dos  des plantons et des chauffeurs. Ce fut une atmosphère toute nouvelle, laborieuse et festive, dans laquelle le personnel  taquinait allègrement « Mangoné » tout en vouant un sacro- saint respect à « Monsieur le Directeur ». Résultat : en quelques années, l’essentiel du patrimoine oral africain fut  repéré, collecté, transcrit, et numérisé. En particulier, le Kurukan-Fuga, la fameuse charte du Mandé (qu’il pilota de bout en bout en collaboration avec le professeur Djibril Tamsir Niane) ainsi que la traduction de l’Histoire Générale de l’Afrique en swahili, haoussa et peul.

Il ne se contenta pas de cela. Jusqu’à sa retraite en 2009, Il multiplia aussi les colloques à Niamey, à Dakar, à Praïa et ailleurs où il convia des intellectuels de différents horizons, convaincu qu’il était, que l’isolement et l’esprit de clocher grevaient dangereusement l’effort intellectuel du continent. C’est ainsi que  philosophes, sociologues, historiens, romanciers, critiques d’art etc. se retrouvèrent souvent pour discuter d’un sujet essentiel pour notre avenir, mais malheureusement trop souvent négligé par nos décideurs : notre mémoire collective altérée, trafiquée ou niée par les esprits les plus mal intentionnés, peu importe qu’ils soient d’ici ou d’ailleurs.

C’est cet homme-là qui fut retrouvé, début Décembre, à son domicile dakarois plusieurs jours après son décès. Ce sont ses voisins alertés par l’odeur de son cadavre qui alertèrent la gendarmerie. Je lui avais téléphoné quelques semaines plus tôt et rien dans sa voix et dans ses titanesques éclats de rire ne pouvait prévoir une telle fin. Je savais qu’il était sujet de violentes crises d’asthme et que par le passé, il avait quelques petits soucis cardiaques, mais tout de même... Le 10, sans me douter de rien, je débarque à Roissy de l’avion de Saint- Denis de La Réunion. Il est 5H50. Je crève de sommeil. Je file vers mon hôtel et m’écroule aussitôt dans mon lit. Réveillé en début d’après-midi, je me précipite vers le Business-Center. J’ouvre mes mails et vlan ! Le choc est si violent si imparable que c’est seulement maintenant que j’ai la force de réagir…

Tant-pis, qu’il fasse donc ce qu’il veut ce Destin cruel et insensé ! Pour moi, tu seras toujours là, Mangoné avec ta haute taille, ton bel embonpoint, ton teint noir anthracite, ton beau sourire de Dakarois, tes yeux étincelants d’intelligence et de générosité, tes jeans de soixante-huitard attardé, ton crâne ras parfois recouvert d’un galurin tordu (de ceux que portent les jazzmen et les clowns) ! Oui, tu as raison, mon pote : les êtres profonds et sérieux…ne se prennent jamais au sérieux.

Allez, salut ami, adios, hermano !

Repose- toi enfin, mon fier et noble Lébou !

Tierno Monénembo 

Ecrivain guinéen pour GuineeConakry.info

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