
Il y avait de cela belle lurette que je n’avais pas remis pieds dans cette cité. Mais parmi nous, certains avaient déjà une idée du drame humain que vivait la ville. Tout au long de la traversée, ils en parlaient. Etonné et curieux que j’étais, les questions ne tarissaient point. L'un d’entre eux me disait alors, « attends, tu verras toi-même de tes propres yeux! Comme cela, tu jugeras toi-même... ». Aussitôt que cette phrase ait été prononcée par mon ami, je me suis plongé dans une longue et profonde méditation. La misère noire qui s'étale et qui brise les enfants et leurs mères, la nature qui expire, les époux ruinés par le chômage...
Nous voilà presque arrivés. Pour ceux qui connaissent la ville de Fria, à l’approche de sa rentrée par voie terrestre bien sûr, la première vue n’est autre que l’usine. C’est ainsi que peu à peu, je me rendais à l’évidence. Les grosses et géantes cheminées de l’usine qui la surplombent ne fument plus. Elles ne projetaient plus ces grosses et noires fumées dans les cieux. Un calme assourdissant régnait jusqu’aux environs de l’usine. On pouvait entrevoir, stationné le train ‘’Friguia’’, celui-là même qui acheminait de la soude caustique à l’usine pour traitement.
A voir ainsi l’état de l’usine sur laquelle la ville a bâti une certaine renommée, j’en déduisais déjà le cauchemar que vivent ses habitants, en particulier, ses travailleurs. Le temps pour nous de rejoindre notre résidence, cette théorie de la chose, se concrétisait peu à peu, au fur et à mesure que nous traversions la ville. Tout était comme figé. On dirait en ‘’stand by’’, sauf les boutiques, magasins, bar-cafés, kiosques et autres ateliers qui refusent encore de fermer. Les jeunes gens, pour la plupart désœuvrés, semblent se résigner autour d'une tasse de thé pour discuter de tout et de rien. Histoire d'oublier le temps qui ne pas et qui pèse si lourdement sur leur avenir.
Enfin, nous voilà domiciliés à la ‘’Cité des ingénieurs’’. Un silence de cimetière. Par pure curiosité, je demande à notre guide "pourquoi un calme aussi assourdissant"? Il me répond avec un sourire désespéré: « Grand, ils sont presque tous partis à Conakry, où dans une autre zone minière pour trouver du travail. » Pour corroborer ce qu’il vient de nous affirmer, le guide nous explique que là, où nous sommes logés, le propriétaire a préféré abandonner sa demeure, direction Conakry, avec sa famille. Il a confié son domicile à un de ses ‘’petits’’ de confiance. Alors pour nous loger, dira-t-il, cette personne aurait reçu une enveloppe symbolique pour au moins l’aider à surmonter le "gbèlèya", entendez, les âpres difficultés du quotidien.
En locataire temporaire, je ne manque pas non à plus de lui demander comment, esseulé dans cette villa sans travail, arrivait-il à survivre ? « Je vis du peu d’argent que le propriétaire m’envoie de Conakry, mais aussi, je vis de mendicité. Sinon c’est très difficile pour moi, je ne pourrais pas tenir . Pire, avec cette galère, la prostitution s’accentue de plus en plus. Les jeunes filles sont devenues des proies faciles, à la merci du moindre centime qu’on leur tend.» Triste et dure réalité.
La nuit tombée, la ville de Fria est dans les ténèbres. Pour voir un peu de lumière, il faut se rendre au quartier "Plateau", là où sont situés les deux immeubles et le terrain de jeux. Heureusement que cet endroit garde quelque peu encore son prestige d'autrefois, où quelques nostalgiques viennent égrener leurs plus beaux souvenirs pour tuer le temps,... avant qu'il ne les tue.
Lamine Camara pour GuineeConakry.info




















