SCOOP GCI / VIOLENCES CONJUGALES EN GUINEE: Les femmes, victimes banalisées

C’est presque dans l’indifférence totale que la Guinée a célébré le 26 novembre dernier, la journée internationale des violences faites aux femmes. Cette journée décrétée par les Nations unies pour inviter les sociétés à se pencher sur cette autre violation des droits de la femme, n’aura donné lieu à aucune cérémonie officielle. On a préféré reporter et personne ne s’en est ému. Désintérêt anodin, a priori. Sauf qu’en réalité, cette discrétion n’a rien d’anodin. Elle est plutôt la marque d’une certaine banalisation des violences faites aux femmes par l’ensemble de la société guinéenne, l’Etat y compris. Attitude paradoxale au regard de l’ampleur du phénomène en général et de celui des femmes battues au foyer en particulier. Une forme de violences contre laquelle les Guinéennes ne peuvent opposer que résignation et fatalité. Hélas... 15:00 29-11-2013

En apparence, Boutouraby Bangoura (un pseudonyme) n’a rien qui la distingue de ses voisines du quartier de Kouléwondy, dans la commune de Kaloum. La trentaine, jolie, charmante et joviale, elle donne l’impression de vivre son bonheur.

Pourtant, il n’en est rienDerrière cette "carapace", se cache en réalité un être meurtri et traumatisé. Son enfer, Bountouraby le doit paradoxalement à celui auquel, elle a dit oui “pour le meilleur et pour le pire”, il y a de cela quatre ans. Quatre ans durant lesquels elle a eu avec Alsény Soumah, deux belles filles. Ce qui, s’ajoutant à la première qu’ils avaient conçue avant de se marier, donne au couple trois enfants qui ne demandent qu’un foyer harmonieux, pour s’épanouir en grandissant.

Hélas ! Ces trois enfants atterrissent, pour leur plus grand malheur, dans un foyer où le mari conçoit visiblement son épouse plus comme une esclave que comme un être humain. En effet, selon Bountouraby Bangoura, « Depuis que nous nous sommes mariés, je ne sais même pas combien de fois il m’a battue! ». Mais la dernière fois qui remonte à deux semaines avant notre rencontre, elle se le rappelle avec force détails : « Dès que je l’ai vu arrivé, j’ai senti qu’il n’allait pas bien. Il n’était pas dans son assiette. Pourtant, il ne boit pas et ne fume pas. Mais il avait le visage renfrogné, comme s’il avait eu un désagrément à son service. Feignant de ne pas prêter attention à ces détails, je lui propose tout d’abord de l’eau pour qu’il se lave. Il décline, en me demandant plutôt de le servir à table. Ce que je fis. Mais pressée d’aller rejoindre ma copine qui me tressait sous la véranda, j’omets de lui donner de l’eau à boire. Et je venais à peine de sortir, quand il m’a interpellée, avec une certaine agressivité dans la voix. Il me demande alors “où est l’eau ?”... Je lui réponds “Mais Soumah, s’il te plait, tu n’as pas besoin de crier…” Et je n’avais pas fini, qu’une paire de gifles m’aveuglaient déjà! ».

A ce récit tout à la fois pathétique et révoltant, s’ajoute que depuis, Monsieur Soumah, en compagnie d’une autre femme, est allé louer un “deux chambres-salon-douche interne” en banlieue. Chaque matin, il passe juste déposer la dépense des enfants. Pourtant, quand on demande à Bountouraby, si elle n’envisage pas porter plainte, elle s’exclame : « Surtout pas ! C’est le papa de mes enfants ! ». Du divorce aussi, elle ne veut pas en entendre parler parce que selon elle, dans sa famille, « quand on a donné une fille en mariage, elle doit y mourir ».

Le sort décrit dans ce récit par dame Bountouraby n’a rien de singulier. Il demeure au contraire partagé par un grand nombre de Guinéennes. En effet, selon le Pr. Hassane Bah, médecin légiste, Chef de service de la médecine légale à l’Hôpital national Ignace Deen de Conakry : « une personne sur quatre admises au service de la médecine légal, est une femme victime de violences au sein de son foyer. A ce niveau, il n’est pas inutile de préciser qu’il s’agit là des femmes qui osent porter plainte ».

Une tendance qui se confirme avec les propos de Mme Aïssatou Barry, présidente de l’Association Guinéenne des Assistantes sociales (AGUIAS), dont le Centre d’écoute a enregistré au compte de 2012 « 12.581 appels pour des cas de coups, blessures et bastonnades dont 80 %, où les femmes sont victimes ».

Pour sa part, Dr. Alpha Amadou Bano Barry, Sociologue, professeur d’universités qui, en l’absence d’études faites sur le phénomène des femmes battues au foyer en Guinée, dit s’en tenir « à la pratique sociale de mode de correction normale de la femme qui a fauté »; il pense que « la question de la violence conjugale ne fait pas partie des politiques publiques ». Plus illustratif, il poursuit : « Je n’ai jamais entendu un homme ou une femme politique faire de cela un sujet de débat. Plusieurs informations non officielles font état de violences conjugales au sein des familles de ceux qui dirigent ou qui ont dirigé ce pays. En fait, dans le paquet des droits que les femmes de Guinée revendiquent, il n’y a pas la question des violences conjugales. On parle surtout de l’accès à des postes de responsabilité, de la représentativité au niveau des institutions,….bref, tout ce qui tourne autour des droits politiques. Le sujet des droits humains ne fait pas partie des revendications de celles qui sont considérées comme les porte-parole des femmes. Et d’ailleurs, parmi les femmes leader du mouvement féministe en Guinée, beaucoup subissent la violence conjugale. Et je n’ai jamais entendu une femme prendre la parole pour confier qu’elle est battue! Ça fait partie de ce qu’on peut appeler des sujets tabou ».

En fait, tout se passe comme si le phénomène des femmes battues au foyer était assimilé à une pratique des plus ordinaires. Quelque de chose de normal en somme, et qui ne serait surtout pas une quelconque violation des droits humains de la victime. Ce paradoxe, Fanta Oulen Bakary Camara, directeur central de l’Office de protection du genre, de l’enfance et des mœurs (Oprogem), dit le constater lorsque : « nous interpellons des hommes ayant frappé leurs femmes, plutôt surpris, ils nous déclarent “mais c’est ma femme que j’ai frappée”. Comme si ce n’était pas un être humain, comme si c’était sa propriété privée ». Cette dimension possessive de la femme comme un objet, Dr. Bano également la met en exergue : « La preuve de la propriété plus ou moins exclusive que l’homme peut exercer sur sa femme c’est que dans la langue poular en guise d’exemple, l’épouse peut, parlant de son mari dire « Diön an » (celui à qui j’appartiens). L’une des raisons pour lesquelles les gens n’aiment pas toujours avoir des filles comme enfants, c’est parce qu’ils ont implicitement conscience que cette enfant-là, cesse d’être la leur dès qu’elle est donnée en mariage. Le mariage est en fait synonyme d’une cession de la fille à son mari par ses parents ».

Une pluralité de facteurs est invoquée pour rendre compte de l’ancrage de cette pratique au sein de la société guinéenne. En tout premier lieu, un doigt accusateur est pointé sur les us et coutumes. En effet, selon Mme Batouli Kaba, chef division genre au Ministère des Affaires sociales, de la promotion féminine et de l’enfance, ce sont ces conceptions socioculturelles qui font que les femmes victimes de violences de la part de leurs époux ne peuvent dénoncer leurs maris parce que, selon elle, « une femme issue d’une “bonne famille” et qui est “bien éduquée”, n’aime pas être abandonnée à elle-même (demeurer dans le célibat). Etre dans un foyer lui permet notamment de disposer d’une “adresse” et d’accomplir son devoir en tant que femme musulmane. Il y a enfin l“honneur” que le mariage confère à la femme. Quand une femme est dans un foyer, n’importe qui ne peut pas l’aborder! ».

De son côté, le Pr. Hassane Bah met l’accent sur le facteur économique. Selon sa lecture  des choses, « les femmes qui n’arrivent pas à dénoncer les violences qu’elles subissent de la part de leurs maris, sont des femmes pauvres qui dépendent économiquement de leurs époux. Elles sont tout simplement amenées à la résignation, parce que lorsqu’elles veulent entreprendre une action en justice, le risque pour elles, c’est la rupture justement de cette assistance matérielle ».  

La religion aussi endosse une grosse responsabilité. Justement, Mamadouba Bangoura, diplômé en Franco-arabe et chercheur théologien nous a tenus des propos plutôt évocateurs. Se voulant, tout de même moderne, et cherchant plutôt à montrer que l’Islam est favorable au respect des droits de la femme, il affirme en effet, sur la foi d’un hadith qu’il dit « authentique » : « Un  jour, un des disciples du Prophète Mohamed (Paix et Salut sur Lui) est venu demander à l’Envoyé de Dieu quels étaient les droits de la femme ? En réponse, le Prophète de lui dire en ces mots : « tu dois la nourrir quand tu te nourris, tu dois l’habiller quand tu t’habilles, ne frappes pas sa figure et ne lui dis pas les paroles grossières ».

Pour sa part, bien que ne spécifiant pas les violences faites aux femmes, le Code pénal guinéen peut néanmoins être invoqué par les femmes de Guinée qui subissent la tyrannie de leurs époux. En effet, selon Mohamed Camara, juriste constitutionnaliste, se basant notamment sur l’article 295 du Code pénal guinéen, déclare : « Tout individu qui, volontairement, aura porté des coups ou fait des blessures ayant entraîné une incapacité de travail de moins de 20 jours, sera puni d’un emprisonnement de 16 jours à 2 ans et d’une amende de 50.000 à 200.000 francs guinéens, ou de l’une de ces deux peines seulement. S’il y a eu préméditation ou guet-apens l’emprisonnement sera de 2 à 5 ans et l’amende de 100.000 à 300.000 francs guinéens. Tout individu qui, volontairement, se sera rendu coupable de violences ou voies de fait susceptibles de causer une vive impression à une personne raisonnable sera puni des peines ci-dessus ».

Plus spécifique aux femmes, l’article 303 du même Code pénal dispose : « Quiconque aura volontairement porté des coups ou fait des blessures à une femme en état de grossesse ou nourrice, sera puni d'un emprisonnement de 2 à 5 ans et d'une amende de 50.000 à 300.000 francs guinéens.

Quand les violences, les blessures ou coups auront été suivis de mutilation, amputation ou privation d'un membre, cécité, perte d'un œil ou autres infirmités permanentes, le coupable sera puni de la réclusion criminelle à temps de 5 à 20 ans.

Si les coups, blessures, ou violences volontaires, exercés sans intention de donner la mort, l'ont occasionnée, le coupable sera puni de la réclusion criminelle à perpétuité.

Les violences, coups et blessures volontaires entre époux sont punis, suivant leur gravité, des peines prévues aux articles 295 à 298 du présent Code.

Toutefois, l'époux victime pourra arrêter les poursuites ou l'effet de la condamnation en accordant son pardon ».

Les plaies, les ecchymoses, les fractures, les lésions multiples sur le corps,  voire même les morts d’hommes, mais aussi les traumatismes psychiques qui résultent de la violence exercée sur les femmes par leurs époux, font qu’à priori ces derniers tombent sous le coup de ces dispositions du Code pénal. Mais dans les faits, il n’en est rien ou presque. Car selon le Pr. Hassane Bah : « Sur les quelques rares cas qui sont transférés au niveau de la justice, on s’est rendu compte que près de 70 % étaient classés sans suite ou résolus à l’amiable. Et sur les 30 % restants, seulement 10 % arrivaient au niveau de la Cour d’Assises ».

Une impunité dont il trouve l’explication dans l’absence de volonté politique de la part de l’Etat guinéen. Un Etat qui, à l’en croire, ne ferait rien pour endiguer le phénomène des femmes battues au foyer. A propos, déclare-t-il, quelque peu amer : « Je pense notamment qu’au ministère des Affaires sociales, les femmes qui s’occupent de cet aspect donnent l’impression de travailler, mais en réalité, elles ne font rien. A l’occasion des ateliers et autres séminaires, elles viennent souvent à mon service pour demander des statistiques et des images pour, disent-elles, pouvoir appuyer leur plaidoyer avec (…) Elles se servent de nos données pour justifier aux yeux des bailleurs que le problème existe, mais les véritables victimes ne reçoivent de leur part aucune assistance ».

Enfin, Dr. Bano pense que si le phénomène perdure c’est parce qu’il est sous-tendu par une forme de théorie, implicitement élaborée par les hommes, pour leur permettre, dans une sorte de « solidarité masculine », de contrôler les femmes. Selon lui, « dans des sociétés patriarcales comme la nôtre, l’enfant étant tout d’abord celui du père, la violence sert aussi de moyen de contrôle du corps et de la fécondité de la femme. On s’assure ainsi qu’elle ne va pas voir ailleurs. Dans ce cas, la violence sert à dire à la femme qu’elle doit réserver l’exclusivité de ses relations charnelles à son mari ».

Boubacar Sanso Barry pour GuineeConakry.Info

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