SCOOP GCI: La Guinée, un échec de la décolonisation, par André LEWIN

A deux reprises en septembre 1940, au moment des dramatiques événements de Dakar (notamment le bombardement de la ville par la flotte anglaise), le général de Gaulle passe au large de la Guinée - ralliée à la France libre - mais sans faire escale à Conakry; à l'époque, Ahmed Sékou Touré est un modeste commis aux écritures à la compagnie du Niger Français. En janvier 1944, de Gaulle y fait une brève halte en se rendant à la conférence de Brazzaville; à l'époque, Sékou Touré est simple employé des postes. Le 9 mars 1953, de Gaulle s'arrête à Conakry dans le cadre d'une tournée en Afrique Occidentale Française, à l'invitation du Grand Conseil de l'AOF; à l'époque, Sékou Touré, déjà révoqué de l'administration, est l'actif responsable de syndicats locaux liés à la CGT française, n'a pas encore de mandats politiques électifs, mais il est déjà secrétaire général du Parti Démocratique de Guinée (PDG), section guinéenne du Rassemblement Démocratique Africain (RDA), qu'il organise avec soin pour en faire l'instrument d'une conquête du pouvoir qu'il pressent et prépare. Il n'y a évidemment aucune rencontre entre les deux hommes. L'homme du 28 septembre et l'homme du 18 juin: de Gaulle et Sékou Touré.. 13:45 19-6-2012

 

A la suite des événements du 13 mai 1958 à Alger, le général de Gaulle revient au pouvoir en France. Le 1er juin, il se présente avec son gouvernement devant l'Assemblée nationale; selon certains témoignages, Sékou Touré aurait pu devenir secrétaire d'État (comme plusieurs autres élus africains), mais aurait été finalement écarté sur les instances d'Houphouët-Boigny. 

Lors du vote d'investiture, le nouveau gouvernement obtient 329 voix contre 224; dix députés africains se prononcent en faveur du général (quatre à l'UDSR-RDA, dont Houphouët-Boigny - qui fait partie du cabinet comme ministre d'État [1], Hamani Diori et Modibo Keita; quatre au Parti du Regroupement Africain (dont Fily Dabo Sissoko, Hubert Maga et Sourou Migan Apithy), deux au Mouvement Socialiste Africain; aucun Africain ne vote contre (comme le font à l'UDSR François Mitterrand et Roland Dumas, ou chez les Radicaux Pierre Mendès-France), mais vingt et un s'abstiennent ou ne prennent pas part au vote; parmi eux, les trois députés de la Guinée (Sékou Touré, Saïfoulaye Diallo, Diawadou Barry), ainsi que Ouezzin Coulibaly, Gabriel Lisette, Nicolas Grunitzky, Barthélemy Boganda, Philibert Tsiranana, Mamadou Dia et Léopold Sédar Senghor. En fait, Sékou et Saïfoulaye ont donné à leurs collègues des instructions de vote, car, en dépit des recommandations d'Houphouët, ils ont préféré rester en Guinée, en raison des violents incidents qui ont eu lieu à Conakry fin avril et début mai. S'il avait été présent, et donc s'il avait entendu le discours de de Gaulle, il aurait peut-être voté pour l'investiture, car il est sensible au prestige du général. Le lendemain, lors du vote sur la loi qui met en place la procédure de révision constitutionnelle, Sékou est porté comme ayant voté en faveur du texte - mais par procuration.

A ce moment-là le général de Gaulle ne connaît donc pas personnellement Sékou Touré, contrairement à d'autres leaders africains, dont plusieurs font d'ailleurs partie du gouvernement qu'il a formé en juin 1958.

En juillet, de Gaulle, sur les conseils d'Houphouët-Boigny, refuse de nommer Sékou Touré au Comité consultatif constitutionnel, et à son ministre de la France d'Outre-mer qui plaide en sa faveur, il lance: "Écoutez, Cornut-Gentille, dans mon gouvernement, c'est pas vous le nègre, alors foutez-moi la paix!"  [2]

Les deux hommes ne se rencontrent que deux fois, et les deux fois en août 1958. Le 5 août, Sékou Touré, élu deux ans plus tôt député de Guinée, et depuis 1957 vice-président du Conseil de gouvernement de la Guinée formé en application de la Loi-cadre Defferre, est membre d'une délégation parlementaire du  RDA venue présenter au général de Gaulle, alors président du Conseil, les vues de ce mouvement sur les aspects africains du projet de Constitution, en particulier l'instauration d'une Communauté entre la France et ses colonies; il se fait honnêtement le porte-parole du  RDA, qui n'a pas pourtant pas fait siennes ses propres conceptions, plus radicales. Sékou est en effet partisan du "droit au divorce" et de l'indépendance immédiate des territoires, qui pourront ensuite s'associer librement avec la France et de se lier à la Communauté; il souhaite également maintenir entre eux un lien fédéral, pour éviter la balkanisation de l'Afrique. De cette entrevue, Sékou Touré dira: "Le général nous a dit qu'il comprenait les impatiences des Africains, mais qu'il devait tenir compte de l'opinion métropolitaine". Lors de cette première rencontre, de Gaulle n'a donc pas dû repérer en lui le leader populaire et l'orateur fougueux qu'il retrouvera à Conakry le 25 août, lors de l'avant dernière étape de la tournée au cours de laquelle il présente en Afrique son projet constitutionnel; il souhaite évidemment convaincre les électeurs de toutes les colonies de voter "oui".

Pourtant, à Abidjan, l'étape qui précède celle de Conakry, le journaliste Jean Mauriac recueille de sa part une confidence étonnante, en réponse à sa question: "Alors, que pensez vous du voyage? Mon général, vous bâtissez quelque chose d'énorme. Vous êtes en train de faire un Commonwealth à la française." Sous ses paupières lourdes, le Général laisse tomber un regard comme de commisération. Il me dit textuellement et sans ménagement, l'air comme à son habitude un peu goguenard: "Pensez-vous, la Communauté, c'est de la foutaise! Ces gens-là vont à l'indépendance. A peine rentrés dans la Communauté, ils n'auront qu'une idée, c'est d'en sortir." Il s'arrête un instant comme pour juger de l'effet produit. Et ajoute: "Mais que voulez-vous? Il fallait la faire!" [3]

L'accueil de la capitale guinéenne est chaleureux [4]. Les militants du P.D.G. sont mobilisés, avec danses, chants, slogans, pancartes et tam-tams. Dans la salle de l'Assemblée territoriale, mais avec des haut-parleurs orientés vers la foule massée devant le bâtiment et qui applaudit au signal des responsables, Sékou Touré prend la parole; seul de tous les dirigeants qui ont accueilli le général en Afrique, il est en tenu africaine, un grand boubou blanc. Personne de l'entourage (qui pourtant le connaît bien, notamment Bernard Cornut-Gentille, ancien gouverneur général à Dakar) n'a pris la peine d'informer le général de la personnalité bouillonnante de Sékou; personne ne lui a parlé au préalable du contenu du discours, que Sékou avait pourtant communiqué au gouverneur. D'ailleurs, ce n'est pas tellement le fond qui heurte le général, qui prévoit déjà que les territoires puissent sortir de la Communauté (il l'a dit la veille 24 août à Brazzaville) et envisage aussi l'indépendance des territoires (il a même déjà employé le terme d' "États") au sein de la Communauté; c'est plutôt le ton employé par le jeune leader guinéen (il a 36 ans, la moitié - ou presque - de l'âge du général), qui lance ses formules comme des slogans, immédiatement ovationnés par la foule : "Nous ne renonçons pas et nous ne renoncerons jamais à notre droit légitime et naturel à l'indépendance" et "Il n'y a pas de dignité sans liberté: nous préférons la liberté dans la pauvreté à la richesse dans l'esclavage".

Pourtant, Sékou semble encore tenter de fléchir la position française en affirmant: "Notre coeur, notre raison, en plus de nos intérêts les plus évidents, nous font choisir sans hésitation l'interdépendance et la liberté dans l'union, plutôt que de nous définir sans la France et contre la France."

"Sur un ton péremptoire", écrit de Gaulle dans ses "Mémoires", "il m'adresse un discours fait pour sa propagande et coupé par des rafales bien rythmées de hourras et d'applaudissements."

Sékou me dira un jour: "Le général ne pouvait pas savoir que si j'ai tendance parfois à parler fort, c'est  que ma maman était un peu sourde et que bébé j'étais déjà obligé de pleurer plus fort que les autres pour avoir du lait."  [5]

Le général est heurté, ulcéré et même blessé; on le voit, sur les images filmées de cette scène, pianoter nerveusement de la main sur la table. Il répond avec une certaine tristesse. commençant par complimenter l'orateur pour "ce que la culture, l'influence, les doctrines, la passion françaises ont pu faire pour contribuer à révéler la qualité d'hommes qui en avaient naturellement."  Mais très vite il passe à la partie politique. Il accepte d'abord l'idée que la libre détermination ne constitue qu'une "étape" et que "les peuples africains continueront leur évolution". Ensuite il élève la voix et précise:"On a parlé d'indépendance; je le dis ici plus haut encore qu'ailleurs, l'indépendance est à la disposition de la Guinée; elle peut la prendre le 28 septembre en disant "non" à la proposition qui lui est faite (la foule ici applaudit à tout rompre) et, dans ce cas, je garantis que la métropole n'y fera pas obstacle. Elle en tirera bien sûr des conséquences, mais d'obstacles, elle n'en fera pas et votre territoire pourra comme il le voudra et dans les conditions qu'il voudra, suivre la route qu'il voudra."

Vers la fin de son discours, de Gaulle aborde un thème sur lequel il reviendra régulièrement à propos de la Guinée (thème assez prémonitoire s'agissant de ce pays, mais qu'il envisagera semble-t-il avec moins de sévérité lorsqu'il s'agira d'autres possessions devenues indépendantes par la suite, et très engagées dans la voie progressiste) : "Je crois qu'à l'avenir, des ensembles d'hommes libres se formeront... Je crois qu'il faut le faire pour donner l'exemple au monde, car si nous venions à nous disperser, tout ce qu'il y a dans le monde d'impérialismes marcherait sur nous. Bien sûr, il y aurait des idéologies comme paravents, comme étendards pour le précéder, ce ne serait pas la première fois dans l'histoire du monde que des intérêts ethniques et nationaux marcheraient derrière des pancartes." [6]

Et de Gaulle atténue sa rigueur et laisse la porte (un peu) entrebâillée: "Je m'interromps, en attendant peut-être, si le fait se produit jamais, l'occasion suprême de revenir vous voir, dans quelques mois, quand les choses seront établies et que nous célébrerons ensemble, publiquement, l'établissement, la fondation de notre Communauté. Et si je ne devais pas vous revoir, sachez que le souvenir que je garde de cette belle, grande, noble ville, ville laborieuse, ville d'avenir, ce souvenir, je ne le perdrai pas."

En partant, il oublie son képi sur la tribune. Sur les images filmées qui retracent ces moments, on voit une main qui prend le képi sur la table (le journaliste Émile Tompapa, futur président du Conseil national de l'Audiovisuel, a affirmé à l'auteur que c'est lui qui saisit le képi et le remit au général).

Un bref tête-à-tête entre les deux hommes ne lève pas le malentendu. Le général escamote la réception officielle en n'y passant qu'un bref moment, et se retire dans sa chambre. Futur maître d'hôtel de la résidence de l'ambassadeur de France après 1976, Bah Gallé Bah lui monte un plateau dans sa chambre. Le lendemain matin, à l'aéroport, de Gaulle se bornera à serrer la main de Sékou en lançant un bref "Adieu la Guinée" et dit à ses accompagnateurs:"Eh bien, messieurs, voilà un homme avec lequel nous ne nous entendrons jamais. Allons, la chose est claire: nous partirons le 29 septembre au matin."  [7]

Le 28 septembre, le référendum donne en Guinée plus de 95% des voix pour le non, alors que tous les autres territoires approuvent la Constitution. L'indépendance est proclamée le 2 octobre. Paris rappelle ses fonctionnaires et notamment les enseignants, met fin à son aide budgétaire, interrompt la plupart des projets d'investissements, gèle progressivement les transferts financiers, cesse de payer les pensions des 20.000 anciens combattants, tente d'empêcher ou du moins de retarder l'admission de la Guinée à l'ONU...

Comme il le dit à plusieurs de ses interlocuteurs, de Gaulle pense que le régime de Sékou s'effondrera dans les mois qui viennent (ses adversaires se verront d'ailleurs encouragés officieusement par Paris). L'Ivoirien Félix Houphouët-Boigny, ministre du gouvernement de Gaulle, encourage celui-ci à l'intransigeance, afin que ce territoire qui a voté "non" ne soit pas traité à l'égal de ceux qui ont voté "oui", et qui pourtant demandent eux aussi - et obtiennent - l'indépendance, mais deux ans plus tard, en 1960, et qui parfois mènent des politiques bien plus radicales encore que la Guinée de Sékou Touré. Bref, il faut punir Sékou Touré et mettre la Guinée au coin.

Le 23 octobre, lors d'une conférence de presse, le général de Gaulle est interrogé sur la Guinée. Il affirme - avec une certaine condescendance - que "la Guinée est pour nous un devenir, et nous ignorons lequel. Nous observons ce qu'elle va être et faire sous son actuel conseil de gouvernement, au point de vue de ses tendances et fréquentations extérieures, et au point de vue surtout de sa capacité d'État, s'il arrive qu'un État s'y constitue réellement. Nous établirons des relations avec la Guinée en fonction de ce qui se passera dans ces différents domaines. Nous le ferons sans acrimonie, mais sans avoir, je dois le dire, l'absolue certitude que ce qui est aujourd'hui pourra persister demain. Quant aux Français qui sont en Guinée et dont nous savons que jusqu'à présent fort heureusement les vies et les biens ne sont pas en cause, nous ne voyons aucune raison pour qu'ils cessent d'habiter ce pays."

Sékou Touré réagit aussitôt à ces déclarations dans un communiqué remis à la presse :           "Aujourd'hui État souverain, la Guinée est reconnue par trente-six États, avec l'espoir que certains États occidentaux, ayant, par courtoisie, attendu le geste français, sauront répondre amicalement à la Guinée... Nous estimons que le problème de la reconnaissance d'un État et celui de la conclusion des accords avec cet État sont deux choses différentes... Nous pensons avoir fait le maximum pour prouver nos intentions amicales à l'égard de la France, bien que certains milieux français se livrent à une campagne ayant pour but l'isolement de notre pays. La République de Guinée et son gouvernement, soucieux de préserver et de renforcer les bases de l'amitié et de la coopération franco-guinéenne, sont certains que personne mieux que le général de Gaulle ne saura soutenir avec plus d'autorité une action allant dans ce sens."  [8]

A de multiples lettres et messages envoyés par Sékou Touré au général pour normaliser la situation, ce dernier ne répond pas, ou alors laconiquement. L'ambassadeur Nabi Youla, pourtant écouté avec attention, ne parvient pas à convaincre. De rares personnalités tentent en vain de s'entremettre; parmi elles, François Mitterrand, ancien ministre de la France d'Outre-mer, qui s'est lié avec Sékou Touré lorsque le RDA s'est apparenté avec son groupe parlementaire de l'UDSR; il se rendra d'ailleurs à plusieurs reprises en Guinée, dont une fois en compagnie de Pierre Mendès-France et d'André Bettencourt.

Le 26 novembre, le général de Gaulle (qui n'est encore que président du Conseil) profite d'un entretien avec le chancelier Adenauer pour exprimer le fond de sa pensée à propos de Sékou: "Hier, j'ai fait la Communauté avec les pays noirs. Tous ont été d'accord, sauf la Guinée, à cause de son maître communiste Sékou Touré. Je retire de ce pays les maires, les fonctionnaires et les fonds. Sékou Touré se tourne vers Nkrumah en vue d'une alliance. Le Ghana marque son accord, les Anglais aussi d'ailleurs, et donnent à Sékou Touré 12 millions de livres sterling. Ce n'est pas cela l'alliance...." Il espère évidemment convaincre le chancelier de la République fédérale de ne pas passer à la reconnaissance diplomatique de la Guinée. [9]

La reconnaissance par la France intervient cependant début janvier 1959, mais de médiocres relations diplomatiques et la signature de quelques accords de coopération ne survivent pas à la sortie de la Guinée de la zone franc, aux nationalisations de plusieurs entreprises françaises, aux expulsions ou arrestations de Français accusés de comploter contre la Révolution, aux attaques contre les dirigeants africains proches de la France, à la radicalisation incessante du régime et à la multiplication des complots et de leur répression, des procès, des disparitions, des violations des droits de l'homme...

            Lors de son premier entretien, le 23 janvier 1959, avec Francis Huré, le chargé d'affaires venu ouvrir l'ambassade de France à Conakry, Sékou Touré déclare "qu'il avait longtemps pris à coeur nos intérêts, souscrit à la Loi-Cadre, plaidé en faveur d'une émancipation et d'un regroupement des peuples noirs sous l'égide de la France, bref, qu'il n'était pas l'adversaire ou le renégat qu'on avait dépeint. Au moment du référendum, il n'avait pas voté "non" à la France. Il n'avait pas non plus voté "non" au général de Gaulle. Il avait seulement voté "non" à un texte dont il appréciait l'esprit mais dont certaines clauses ne lui semblaient pas acceptables en l'état où elles étaient formulées. Il s'en était du reste expliqué avant le référendum. On avait voulu imputer son refus soit à une ambition personnelle, soit à une rivalité avec d'autres personnalités africaines. Il ne s'étonnait pas de ces fausses interprétations mais tenait à mettre devant moi les choses au point. Maintenant, la page était tournée, l'indépendance était acquise et il y voyait une raison de plus de poursuivre son action sur le double plan de l'union africaine et de la coopération étroite avec la France."  [10] Bien plus tard, Francis Huré racontera qu'il a été reçu pendant une demi-heure par le général de Gaulle avant son départ; il dira aussi que le souvenir qu'il gardait de Sékou Touré était celui d'un homme déterminé, cruel et pas particulièrement intelligent [11]

Peu après, dans une interview recueillie à Conakry par Lothar Ruehl, son correspondant à Paris et publiée le 28 janvier 1959 par l'influent hebdomadaire allemand "Der Spiegel", Sékou Touré déclare que "tandis que la Guinée a opté pour son indépendance, les chefs politiques des autres territoires africains ont choisi le passé, mais les peuples ne les suivront pas longtemps. La Communauté suscitée par la France durera quelques années peut-être, pas beaucoup plus. Le processus de dissolution fonctionne depuis longtemps. Paris croit encore contrôler les événements, c'est une illusion. La France perdra dans un délai plus ou moins bref tous ses territoirres africains, tous, sans exception. Aucune autre politique n'aurait pu éviter cela. Quoi qu'ait fait la France, l'indépendance de ses colonies eût été au bout du chemin; aucune politique n'aurait changé cela. Il ne restera rien à l'Europe. Le Général de GAULLE n'a pas voulu comprendre que sa personne n'importe pas; qu'il n'exerce aucune influence sur les millions d'Africains qui veulent leur propre État, qui aspirent à prendre leurs responsabilités. Il est un grand homme et il inspire l'estime. J'éprouve pour lui du respect. Mais ce n'est pas là une raison pour trouver sa politique bonne. Je suis Guinéen, responsable de mon pays et de l'Afrique, pas de de GAULLE. D'ailleurs, il a été bien accueilli chez nous; beaucoup de mes concitoyens l'ont reçu avec enthousiasme, peu ont fait des démonstrations. Je lui ai dit ce qu'il fallait dire et ce que nul n'avait dit avant qu'il n'arrive à Conakry. Puis nous avons voté et ce fut tout. C'est cela la démocratie, nous n'étions pas redevables d'un plébiscite au Général de GAULLE." 

Les complots successifs que dénonce Sékou Touré sont presque toujours attribués à l'entourage de de Gaulle, en particulier à Jacques Foccart, à la rue Monsieur - siège depuis 1960 du ministère de la coopération - et au SDECE - Service de documentation extérieure et de contre espionnage, le nom des services secrets à l'époque, avec la complicité des "fantoches" Houphouët-Boigny et Senghor. Selon ce que m'a dit Jacques Foccart lui-même, celui-ci se serait en réalité à plusieurs reprises fait l'avocat d'une réconciliation avec le leader guinéen, à tel point que le général l'aurait plus d'une fois rabroué en lui disant:"Laissez-moi donc tranquille avec votre Sékou Touré". [12]. C'est ce que confirme également le futur ambassadeur et ancien gouverneur Guy Georgy, alors chargé des services économiques au Haut-Commissariat de l'AOF de Dakar, envoyé après le référendum en mission dans plusieurs capitales; il rapporta à Pierre Messmer l'entrevue qu'il eut début 1959 avec Sékou Touré, qui en parla par la suite au général de Gaulle; celui-ci eut une seule et brutale réaction: "Ca suffit, Messmer, votre Sékou Touré n'est qu'un crachat".  [13]

Les relations diplomatiques sont rompues en novembre 1965. Elles ne seront rétablies que le 14 juillet 1975, après la disparition du général de Gaulle et du président Georges Pompidou, l'éloignement de Jacques Foccart et l'élection de Valéry Giscard d'Estaing, qui se rend en visite officielle en Guinée en décembre 1978. Pourtant, malgré cette normalisation et la mort de Sékou Touré en 1984, le choix du 28 septembre 1958 pèse encore aujourd'hui, nettement quoique de manière atténuée, sur la situation politique et le développement économique de la Guinée, et donc sur la situation du peuple guinéen.

Rétrospectivement, l'affrontement entre les deux hommes peut étonner. Comment le général de Gaulle, l'homme du "non" de 1940, celui qui neuf ans après le discours de Conakry, s'écria "Vive le Québec libre", a-t-il si mal compris celui qui s'écriait "Vive la Guinée libre" et voulait recouvrer pour son peuple l'indépendance, afin de conclure ensuite avec la Communauté les accords prévus par la Constitution? Croyait-il réellement que Sékou allait se laisser manoeuvrer par les Soviétiques ou (et) par les Américains, comme il l'a parfois laissé entendre? [14]. Est-ce l'opposition entre deux conceptions de la décolonisation et des relations entre une métropole et son ancienne colonie? Est-ce le choc entre deux tempéraments, deux formations, deux générations? Encore aujourd'hui, il est difficile de trancher nettement entre ces deux explications, qui sans doute se combinent.

Parfois, de "petites phrases" laissent planer un espoir de normalisation. Ainsi lorsque le ministre des Affaires étrangères Maurice Couve de Murville déclare le 3 juin 1960 devant le Sénat de la Communauté: "Notre expérience depuis 18 mois avec la Guinée montre les difficultés de la tâche, encore que nous-mêmes et nos amis africains directement intéressés ne désespérions pas de voir finalement nos rapports avec ce pays reprendre et se normaliser."

            Mais de Gaulle lui-même n'a jamais varié dans son hostilité à Sékou Touré. De multiples propos et notes de sa main le prouvent.

            Quelques mois après la conclusion des accords de janvier 1959, une négociation débute le 15 juin 1959 pour en assurer la bonne exécution et le suivi. Du côté français, c'est l'ambassadeur Roger Seydoux de Clausonne, directeur général des affaires culturelles et techniques au ministère des affaires étrangères, qui dirige la délégation. Il est reçu la veille de son départ par le général. "Qu'espérez-vous donc obtenir précisément en Guinée?", l'interroge de Gaulle, ouvertement sceptique, mais qui n'a pas fait d'objections à cette mission. Seydoux répond qu'il voudrait compléter les accords de janvier 1959 par un protocole. La réplique du général est ironique: "Un protocole? Monsieur l'ambassadeur  veut négocier un protocole. Avec un communiste orgueilleux... Avec un nègre marxiste...  Enfin, allez-y, je vous souhaite bien du plaisir. Mais souvenez-vous, il s'agit d'une négociation technique, pas d'une mission politique" [15].

            A la même époque, de Gaulle écrit une note au Premier ministre Michel Debré: "Je vois mal quel avantage nous pouvons tirer de ces négociations qui nous amènent à verser des milliards à M. Sékou Touré, alors que ce que nous avons donné et laissé en Guinée est incalculable, ne serait ce que le port de Conakry et la base aérienne. d'autre part, il serait dérisoire de fournir notre aide à un personnage qui au monde est celui qui nous insulte le plus souvent et le plus furieusement. Enfin, quel élément de dissociation pour la Communauté! C. G." [16]

            Le 15 avril 1960, Sékou Touré écrit au général de Gaulle pour lui exposer la réforme monétaire menée en Guinée depuis le 1er mars, qui implique la sortie de la zone Franc et la création d'une monnaie guinéenne et d'une banque centrale, mais aussi l'existence d'une créance de la Guinée vis-à-vis de la France, en raison d'un stock de billets et de pièces CFA ainsi retirées de la circulation mais restées sur place; "Je vous serai reconnaissant de bien vouloir en envisager le règlement." C'est Nabi Youla, arrivé de Conakry la veille, qui a le 20 avril remis cette lettre à René Brouillet, directeur de cabinet du président, en lui précisant verbalement: "C'est une introduction, point de départ de négociations en vue de régler sur de nouvelles bases, indépendantes des manifestations d'aigreur, les rapports économiques franco-guinéens."

            De Gaulle répond le 7 mai: "Monsieur le Président, j'ai trouvé votre lettre du 15 avril à mon retour à Paris le 4 mai. Le gouvernement français étudiera les questions qu'elle pose et déterminera la suite qu'il jugera utile de leur donner. Très haute considération. De Gaulle".

            Mais entre temps a été révélé, le 23 avril 1960, le "complot pro-français", qui a entraîné maintes arrestations de ressortissants français, libanais et guinéens. Le 8 mai, le Tribunal Populaire prononce des peines sévères (11 condamnations à mort, 7 condamnations à mort par contumace – dont un Français -, plusieurs condamnations à de lourdes peines de prison – dont le pharmacien français Rossignol). Sékou Touré rend lui-même publiques ces sentences dans son discours du 9 mai 1960, qu'il termine en assurant: "De Gaulle croit en certains traîtres et pense qu'avec leur aide, il pourra reconquérir la Guinée et y replacer le drapeau bleu-blanc-rouge. Il se trompe."

            Les choses ne s'améliorent pas vraiment en 1961. Pour "activités contraires aux intérêts français", Paris veut déchoir de leur nationalité plusieurs Français qui travaillent en Guinée, parmi lesquels le professeur Jean Suret-Canale, déjà radié en 1959 des cadres de l'Éducation nationale, et Jean-François Alata (celui-ci, qui a officiellement pris la nationalité guinéenne, sera effectivement déchu en juin 1962). Pour aider à la libération de Rossignol (qui a effectivement eu des liens avec les services français), le général de Gaulle accepte de gracier quelques uns des neuf Guinéens incarcérés en France ("1, 2 ou 3, le moins possible", précise une note de Michel Debré en date du 5 mai 1961); mais sa libération n'interviendra finalement qu'au lendemain de la signature des accords d'Évian, le 1er avril 1962.

"Il ne s’agit pas de retourner à un attendrissement au sujet de la Guinée. Si elle est déçue de ses amitiés soviétiques, tant pis pour elle. Si elle recommence à nous désirer, ce n’est pas le moment de nous livrer pour rien. Nous devons les laisser cuire dans leur jus. Je veux être tenu au courant de tout ce qui pourrait être sollicité du côté de Konakry, notamment en fait d’accords sur n’importe quel sujet." (8 août 1961, sur une note de Foccart relatant la détérioration des relations de la Guinée avec les pays de l'Est).

                Alors que la Guinée ne faisait évidemment pas partie de la Communauté et ne relevait donc pas institutionnellement de la compétence du Secrétariat général de la Communauté, Jacques Foccart (qui vient de succéder dans ses fonctions à Raymond Janot) a suggéré au général de Gaulle, par une note du 27 décembre 1961, que "surtout vu l’évolution récente de la situation en Guinée", ce soit le secrétariat général pour la Présidence de la Communauté et les affaires africaines et malgaches (le titre venait d'être ainsi complété) qui s’occupe désormais officiellement (car il les suivait déjà officieusement) des relations avec la Guinée ("leur normalisation est une hypothèse qui paraît devoir être retenue"). "Ce secrétariat général paraît qualifié pour assumer cette mission sans qu’il en résulte une tâche supplémentaire". Cette note comporte une mention manuscrite de Foccart: "Le général m'a parlé lui-même de cette question et souhaite que le secrétaire général s’occupe des problèmes de la Guinée." Une autre mention manuscrite précise: "M. de Courcel (le secrétaire général de l'Élysée) pas d’accord."

            Dès le lendemain des accords d'Évian qui préludent à la fin de la guerre et à l'indépendance de l'Algérie, le 20 mars 1962, Sékou Touré (qui a organisé à Conakry une réception pour célébrer cet événement, et a fait à la radio un commentaire fort élogieux) envoie un message très positif à de Gaulle, qui répond par une petite note manuscrite: "J'ai été sensible à votre message et l'apprécie pour ce qui concerne la coopération de la France et des jeunes États d'Afrique".

            Le 30 mars, l'ambassadeur de Guinée demande d'urgence audience au général de Gaulle, "afin de lui remettre un message de la part de Sékou Touré." A Jacques Foccart qui le reçoit le lendemain 31 mars, l'ambassadeur Tibou Tounkara dit qu'en fait, il n'a pas de message écrit, mais que Sékou Touré voulait envoyer à Paris une délégation composée de plusieurs ministres importants et qu'il souhaitait que le général de Gaulle puisse la recevoir "au début de la semaine, si possible le mercredi 4 avril"; l'ambassadeur a ajouté qu'il n'avait aucune précision sur l'objet de cette mission. Foccart en saisit le général, qui répond par la négative, et précise par écrit: "Je tiens à ce qu’aucun accord sur aucun sujet, même sur l’envoi de vivres par nous à Conakry, ne soit mis en négociation - ni a fortiori conclu - sans mon autorisation personnelle. D’une manière générale, ce n’est pas le moment de nous attendrir sur le cas de Sékou Touré."  (31 mars 1962, note à Foccart). Le 2 avril, Foccart reçoit de nouveau l'ambassadeur guinéen, et lui dit que s'il s'agit simplement de remettre un message écrit, il n'y a pas lieu d'envoyer une délégation, et que s'il s'agit d'ouvrir des négociations plus générales, celles-ci supposent une préparation sérieuse de part et d'autre, qui doit se mener par la voie diplomatique.

            Le même jour, alors que la délégation guinéenne dirigée par deux ministres (Ismaël Touré et Keita Fodéba) séjourne déjà à Paris, de Gaulle précise au Premier ministre Michel Debré: "Je ne recevrai naturellement pas la "délégation gouvernementale" de Guinée à laquelle je n'ai rien à dire et dont rien ne nous a été communiqué quant à ce qu'elle voudrait me dire. Pour la même raison, je tiens essentiellement à ce que le gouvernement, dans la personne d'aucun de ses membres, ne reçoive le gouvernement guinéen dans la personne d'aucun des siens. Les ambassadeurs suffisent amplement. Encore une fois, c'est le moment, ou jamais, de ne pas nous "attendrir" sur la Guinée de Sékou Touré." (note à Michel Debré, 2 avril 1962, dans les archives privées de Jacques Foccart, dossier 470).

            Au même moment, le président Senghor, estimant le moment venu de contribuer à la réconciliation entre Paris et Conakry  [17],  écrit le 2 avril 1962 au général de Gaulle:

            "(....) La déclaration que le président Sékou Touré a faite le 20 mars à Radio Conakry pour annoncer que la Guinée entend modifier désormais sa ligne de conduite à l'égard de la France me paraît de bonne augure. Pour nous Sénégalais, il serait précieux - oh combien! - que cette attitude nouvelle du chef de l'État guinéen puisse trouver en France un écho. Les circonstances y sont propices non seulement grâce à l'heureuse solution de la crise algérienne, mais encore en raison de l'évolution politique interne de la Guinée. Les informations qui me parviennent de ce pays confirment ce que nous avions pu déceler déjà lors de l'expulsion de l'ambassadeur de l'URSS: le président Sékou Touré ne veut pas transformer son pays en démocratie populaire de type "marxiste-léniniste". Par ailleurs, le président Sékou Touré m'a fait part à plusieurs reprises, il y a peu de temps encore, des ouvertures en vue de rechercher les bases concrètes d'une coopération entre la Guinée et le Sénégal. Le Sénégal est tout à fait disposé à y répondre, mais combien plus heureux serions nous de pouvoir en cette occasion contribuer au rétablissement entre la France et la Guinée de liens d'amitié que la récente histoire n'a pu complètement dénouer. La renaissance de l'amitié franco-guinéenne, indispensable à la détente et à la paix en Afrique et dans le monde, viendrait ainsi compléter l'oeuvre magistrale à laquelle Vous Vous êtes attaché. (...) Signé: Senghor"

            A cette lettre de trois pages, de Gaulle répond en trois paragraphes:

            "Paris, le 7 avril

            J'ai pris bonne note de votre intervention et compris les intentions qui la motivent. Soyez assuré que j'attache une grande importance aux informations que vous m'avez ainsi communiquées et à votre opinion sur l'avenir des relations entre la France et les États africains. Signé: de Gaulle". [18]

            L'indépendance de l'Algérie est pour Sékou Touré une nouvelle occasion de lancer un ballon d'essai en direction de Paris. Le 28 juin 1962, il envoie à Paris le ministre des affaires étrangères, Lansana Béavogui, avec un message à remettre au général de Gaulle; son passage en France passe totalement inaperçu et n'est même pas rendu public. Sans se décourager, Sékou Touré envoie le 3 juillet 1962 au général de Gaulle un télégramme ainsi rédigé:

            "Votre attitude courageuse a permis peuple algérien conquérir son indépendance après sept années de lutte. Peuple et gouvernement guinéens sont heureux vous adresser personnellement en ce jour naissance État algérien leurs plus chaleureuses félicitations et leur gratitude. Sommes persuadés que cet heureux événement permettra désormais développement amitié et coopération franco-africaine auxquelles peuple et gouvernement guinéens sont prêts à participer. Souhaitons large compréhension Gouvernement français et soutien solide peuple français en faveur installation rapide et heureuse nouvelles structures et institutions démocratiques en vue consolidation et progrès économique et social Nation algérienne. Haute considération. Ahmed Sékou Touré." [19]

Quelques mois plus tard, Sékou Touré déclare:"La guerre d'Algérie empoisonnait nos rapports. Maintenant, plus rien ne devrait s'opposer au règlement du contentieux franco-guinéen... Si le général de Gaulle veut bien rendre visite à la Guinée, j'en serais heureux. Il sera reçu ici, à Conakry, mieux peut-être qu'il ne l'a jamais été. Nous n'avons pas dit "Non" à la France, ni à de Gaulle. Au contraire, nous voulions, sitôt notre Indépendance acquise et garantie, signer les accords d'association prévus par la Constitution française. Nous avons toujours souhaité la coopération avec la France. Certainement, je préférerais des techniciens français pour nous aider puisque nous parlons français et que tant de liens nous attachent à la France."  (interview donnée au quotidien "Nord-Éclair" en mars 1963).

            Au Conseil des ministres du 25 juillet 1962 a lieu une discussion sur la zone Franc et sur l'accord de coopération monétaire conclu en mai entre la France et l'Union Monétaire Ouest-Africaine (UMOA). Le Mali de Modibo Keita a refusé de le ratifier en déclarant: "La souveraineté est incomplète sans le droit de battre monnaie." Le ministre Georges Gorse intervient pour dire que "ce sont tous les États africains qui revendiquent chacun leur monnaie" (comme l'a Guinée l'a fait en se retirant de la zone Franc en mars 1960). Le Premier ministre Georges Pompidou intervient à son tour: "L'Union monétaire date de mai. Attendons un peu avant de l'enterrer. Il faut lanterner. Laissons se dérouler l'expérience de Sékou Touré. Beaucoup d'Africains commencent à sentir que la politique guinéenne est suicidaire et contraire aux intérêts de toute l'Afrique." C'est le général de Gaulle qui conclut: "Il faut penser à ceux qui restent avec nous. Il faut donc les traîner en longueur." [20]

Le 22 août 1962, à la suite de l'attentat du Petit Clamart perpétré contre le général de Gaulle lui envoie un télégramme pour le féliciter d'avoir échappé à cet "acte de lâcheté".

Le 21 septembre 1962, le général de Gaulle reçoit l'ambassadeur Tibou Tounkara et lui dit qu'il est prêt à un échange de visites ministérielles pour que commence "une nouvelle période" des relations. Ce qui se traduit par un télégramme d'instructions au ton nettement plus réticent:

"L'Ambassadeur de Guinée a fait part au général de Gaulle, le 21 septembre, du désir de M. Sékou Touré de voir s'améliorer les relations entre la France et la Guinée [21]. M. Sékou Touré souhaite notamment que soient conclu des accords de coopération analogues à ceux qui lient la France à d'autres pays africains. Pour cela, il suggère l'envoi d'une personnalité française en Guinée pour procéder à un premier examen des mesures à prendre. Le Président de la République a pris acte des intentions de M. Sékou Touré et déclaré que nous ne refusions pas d'améliorer les relations entre les deux pays. Il a rappelé que leur détérioration n'était pas le fait de la France. Celle-ci s'était d'ailleurs déjà prêtée récemment à la conclusion d'une convention en matière de transports aériens et à certains rajustements d'ordre financier. Il convenait en premier lieu de régler les litiges avec discrétion par la voie diplomatique normale. Le Président Sékou Touré pourrait appeler l'Ambassadeur de France pour lui faire part de ses intentions. Une première étude des problèmes serait menée sur place par l'Ambassadeur, assisté d'experts venus de Paris. Ensuite la Guinée enverrait à Paris, ou éventuellement la France enverrait à Conakry, un Ministre pour marquer le début d'une période nouvelle dans les rapports franco-guinéenne. A la suite de quoi les accords seraient négociés…." [22]

Et comme l'ambassadeur, suite à ce télégramme, a demandé audience à Sékou Touré pour faire avancer les choses un peu plus vite, il se fait rappeler à l'ordre, car le général de Gaulle avait précisé que c'était à Sékou Touré d'appeler l'ambassadeur, et pas l'inverse.

            "Une fois réglé le contentieux, mais pas avant, pourra se poser en effet la question d’accords de coopération avec la Guinée. Mais à cet égard nous n’avons rien de mieux à faire qu’à laisser venir les Guinéens, et nous ne sommes demandeurs en rien. On verra bien ce qu’ils proposent. Le pire de tout, c’est de se précipiter au devant des quémandeurs qui au surplus ont été pour nous des insulteurs." (note du 28 novembre 1962 à Foccart sur les négociations franco-guinéennes qui se concluront effectivement en mai 1963 par des accords).

            A la fin de l'année 1962, le CNPF (Conseil national du patronat français) souhaite envoyer une mission économique en Afrique de l'Ouest, qui serait dirigée par Pierre de Calan, président de sa commission des échanges avec l'Outre-mer; cette mission s'arrêterait à Conakry en décembre. Le ministre des affaires étrangères Maurice Couve de Murville, ayant consulté de Gaulle, s'oppose à cette escale.

            Le 21 mars 1963, Nabi Youla, présenté alors comme représentant spécial, est reçu par le général de Gaulle et lui remet une lettre du 17 mars par laquelle Sékou Touré estime que les rapports entre les deux pays "ont été marqués depuis un certain temps par une série de faits et actes qui traduisent la volonté des deux pays pour une normalisation complète de leurs relations. La France et la Guinée pourraient s'engager désormais dans la voie de la coopération confiante, conforme à tous égards à l'intérêt des peuples de nos deux pays. Pour ce faire, le concours de Votre haute autorité est indispensable."

            De Gaulle répond le 26 mars: "Vous m'avez écrit pour faire le point des relations entre la France et la Guinée. J'ai pris bonne note de votre communication et vous en remercie. J'ai d'ailleurs reçu votre représentant personnel M. Nabi Youla qui m'a exposé combien vous souhaitiez que les relations franco-guinéennes s'engagent dans la voie de la coopération. Vous pouvez être assuré que j'examinerai personnellement avec grand intérêt ce qu'il vous paraîtra possible de proposer à cet égard."

            Au conseil des ministres du 15 mai 1963, le ministre des Affaires étrangères, Maurice Couve de Murville intervient: "Les Guinéens insistent sur leur désir de rétablir de bonnes relations avec la France."  De Gaulle réplique:  "J'ai reçu par la poste une lettre de Sékou Touré à mon adresse à Colombey, où il pense peut-être que je réside en permanence. Il est chaleureux, ardent, débordant du désir de relations particulièrement étroites et cordiales." Le ministre Edgard Pisani:"La radio annonce qu'il vous a invité en Guinée."  De Gaulle: "Il ne suffit pas de l'annoncer pour que j'y aille. Je suis allé à Conakry en 58. En cinq ans, l'expérience semble avoir ouvert les yeux de Sékou Touré. Mais ne nous précipitons pas. Son chemin est la démonstration par l'absurde des bienfaits de la coopération."

            Au conseil des ministres du 22 mai 1963. Charles de Gaulle intervient: "Sékou Touré revient de loin. Il a voulu faire la grande opération de 58 contre la France et contre la Communauté. Il s'est précipité chez N'Krumah, chez les Anglais, chez les Américains, chez les Soviétiques. (Le Général ne parle pas des Chinois, avec lesquels il caresse l'idée d'établir des relations diplomatiques.). L'expérience n'a pas été inutile, ni pour lui, ni pour ses voisins. Il est revenu vers la France. Il nous demande une "grande coopération". Il n'y a pas de raison de se jeter dans ses bras. Mais nous n'excluons pas un arrangement. Il fait partie d'un ensemble africain qui tient à nous de très près, et dont il ne peut rester longtemps à l'écart."  [23]

            Le général ne dit rien de la note qu'il a adressée deux jours auparavant, le 20 mai, à Foccart: "Une fois de plus, au sujet de la négociation avec la Guinée, un Conseil "interministériel" prend position et tire des conclusions avant que j'aie été mis au fait de ce qui s'est passé et que j'aie décidé en la matière. Cela est inadmissible. Notre négociateur ou nos négociateurs (MM. Habib-Deloncle, Thibault) auraient dû venir me dire comment s'était déroulée la négociation et ce qu'ils proposaient d'accepter ou non. Après que j'aurais fixé, pour l'essentiel, ma réponse, un Conseil restreint aurait été réuni ici (en conseil des affaires africaines et malgaches). Après quoi, l'affaire se serait achevée au Conseil des ministres."  [24]

            Ce même 22 mai 1963, dans l'après-midi, des accords franco-guinéens sont signés, portant sur le contentieux financier, les relations commerciales et l'assistance culturelle et technique. Accompagné de sa délégation (qui comprend Ismaël Touré, Moussa Diakité, Alpha Abdoulaye Diallo, Nabi Youla et le nouvel ambassadeur Diakité Nanamoudou), Saïfoulaye Diallo est reçu par le général,  l'invite à venir à Conakry et lui remet une nouvelle lettre de Sékou Touré [25]. Un petit cachet rond avec une Croix de Lorraine et la mention: "vu", montre que le général a effectivement pris connaissance de cette correspondance, dont voici le texte:

            "Conakry le 11 mai 1963

            Excellence, c'est avec une profonde confiance dans l'avenir des relations entre la République Française et la République de Guinée et dans tous les domaines où elles se manifesteraient, que j'ai l'honneur d'envoyer auprès de Vous, en mission, mes collaborateurs les plus directs, tant au niveau du Gouvernement qu'à celui de la Direction du Parti Démocratique de Guinée. Cette Délégation composée de responsables qualifiés de l'État guinéen est munie de tous les pouvoirs en vue de conclure avec le Gouvernement Français tous les accords susceptibles de renforcer les bases concrètes d'une coopération amicale et fructueuse entre nos deux pays et leurs peuples.

            Avant le Référendum du 28 Septembre 1958 et après cet événement, il m'a été donné l'occasion plus d'une fois, d'affirmer les sentiments d'amitié et la volonté de coopération qui animent le Peuple et le Gouvernement Guinéens à l'endroit du Gouvernement et du Peuple Français. Nous espérons que l'intérêt de Votre Excellence apporte à l'amélioration constante des rapports franco-guinéens demeure, aujourd'hui, le facteur le plus décisif  pour l'aboutissement heureux des négociations qui s'ouvriront à Paris à partir du 14 courant.     

            Convaincu à l'avance des résultats positifs qui sanctionneront ces négociations, je prie Votre Excellence de bien vouloir croire à l'assurance de mes sentiments d'estime et de confiance, en même temps qu'à la volonté du Gouvernement Guinée de tout mettre en oeuvre en vue de la sauvegarde des meilleurs conditions d'une coopération fraternelle entre la France et la Guinée."

            Le 27 mai 1963, de Gaulle lui répond: "Monsieur le Président, je vous remercie du message que vous m'avez adressé avant l'ouverture des négociations franco-guinéennes. L'atmosphère cordiale des entretiens de Paris et la conclusion d'accords nouveaux entre la France et la Guinée répondent, me semble-t-il, aux souhaits que vous exprimiez. Soyez assuré que je m'en félicite moi-même. J'ajoute qu'il m'a été agréable de l'entretenir avec le Président Saïfoulaye Diallo et les membres de la délégation guinéenne. Veuillez croire, Monsieur le Président, à ma haute considération."

            Et Sékou Touré confie à "Paris Match":"Vous voyez, ce n'était qu'un malentendu. Je n'ai jamais voulu faire de peine au général de Gaulle. Mon discours, je lui en avais fait remettre un exemplaire avant de le prononcer. Mais un de ses ministres, par distraction, l'avait oublié dans le fond de sa poche. Si le général voulait bien venir à Conakry, je promets qu'il serait reçu mieux sans doute qu'il ne l'a jamais été."

            Pourtant, même en cette période qui semble plus positive, le général de Gaulle reste de glace: "Comme je l'ai toujours pensé, dit et pratiqué, il faut être d'une froideur et d'une circonspection rigoureuses dans nos rapports avec Sékou Touré et du même coup avec la Guinée. Les illusions et effusions ne sont absolument pas de mise."  (annotation sur un télégramme diplomatique de Conakry, 15 juin 1963)

            Le 12 septembre 1963, Sékou Touré remercie de Gaulle parce que la France a mis à la disposition de la Guinée les sommes nécessaires à ses cotisations d'entrée aux organismes de Bretton Woods, notamment au Fonds Monétaire International.

Mais à Conakry, le défilé du 1er novembre 1963 au Stade du 28 septembre, en présence de Sékou Touré et de Moktar Ould Daddah, en visite officielle, provoque un incident avec la France, car un groupe censé représenter l'armée coloniale ridiculise celle-ci. L'ambassadeur Pons quitte la cérémonie et protestera le lendemain. Sékou Touré le convoque le 8 novembre et lui présente officiellement des excuses. Pourtant, de Gaulle corrige de sa main un projet de télégramme à Conakry préparé par le Quai d'Orsay: "En organisant un défilé insultant pour l'armée française en présence de l'ambassadeur de France et du président de la république de Mauritanie, monsieur Sékou Touré a témoigné à notre égard de sentiments auxquels de bonnes paroles prononcées de temps en temps ne peuvent donner le change. Il ne saurait donc être question d'une reprise de notre aide à la Guinée."

            Le 30 décembre 1963, sur le message que Sékou Touré lui a envoyé pour la Nouvelle Année,  de Gaulle donne par écrit ses instructions pour la réponse : "Merci très bref".

Du 18 au 24 mars 1964, Sékou Touré est en visite en Algérie; le 20 mars, il reçoit en audience Georges Gorse, ambassadeur de France en Algérie, ancien ministre de la coopération, puis il fait un bref séjour en République fédérale d'Allemagne (où Madame Andrée Touré se trouve déjà). Survolant la France au cours de son voyage de retour vers la Tunisie, Sékou Touré envoie un message au général de Gaulle, qui l'en remercie.          

Le 7 mai 1964, recevant l'ambassadeur Koenig pour faire le point des difficultés rencontrées dans l'application des accords de 1963, Sékou Touré revient sur son entretien d'Alger avec Georges Gorse, espère que l'ambassadeur sera le "magicien" capable de faire comprendre au "grand chef de la France" la sincérité de ses sentiments, et précise: "Le "non" de 1958 représentait une option conforme aux textes présentés par le gouvernement français et n'était nullement dirigé contre la France, avec laquelle une association s'imposait. (Sékou Touré) est convaincu que le général de Gaulle est conscient que depuis lors, la Guinée représente un cas spécial, le cas d'un pays d'où l'administration française en partant a tout retiré et laissé seulement un vide total, et qu'ainsi, la reprise des relations entre les deux pays peut et doit se faire selon des modalités particulières, comme il l'avait laissé entendre à M. Gorse à Alger. Il ne comprend pas le maintien d'une apparente hostilité à l'égard de la Guinée, qui a pris son indépendance dans le calme, surtout quand il compare cette attitude à celle de la France à l'égard de pays avec lesquels la rupture a été dramatique." [26]

Le 23 juin 1964, sur une note indiquant que la Guinée pourrait être invitée en 1965 au Salon de l'Agriculture auquel participeront d'autres pays africains, il note:"La Guinée ne fait pas partie de l'U.A.M., il n'y a donc pas lieu de l'inviter".

En juin 1964 encore, l'ambassade de France à Conakry remet aux autorités guinéennes un lot de matériel et d'équipements sportifs, résultat d'une initiative prise par Maurice Herzog, haut-commissaire français à la jeunesse et aux sports. L'accueil est enthousiaste, la radio et la presse guinéennes soulignent la symbolique de ce geste et le mettent en valeur. Le général de Gaulle annote le télégramme de Conakry qui relate l'événement d'un bref: "Pourquoi donner du matériel sportif ou non à la Guinée?" [27].

Le 31 décembre 1964, un télégramme diplomatique signé François-Poncet (alors sous-directeur d'Afrique au Quai d'Orsay) signifie une nouvelle fin de non-recevoir à une proposition émanent de trois personnalités guinéennes: "La suggestion faite par MM. Nabi Youla (ministre de l'information), Camara Balla (ministre du commerce intérieur) et El Hadj Fofana, tendant à ménager à M. Sékou Touré une audience auprès du Général de Gaulle ne peut être retenue. Des contacts officiels franco-guinéens à un niveau élevé ne sauraient être envisagés avant longtemps. En tous cas, les difficultés nées de l'application des accords du 23 mai 1963 doivent d'abord être résolues et une amélioration concrète des rapports entre les deux pays doit être enregistrée."  [28]

Au printemps 1965, Ben Bella, président de la République algérienne, annonce à Sékou Touré son prochain voyage à Paris. Jacques Foccart a alors la conversation suivante avec le général de Gaulle, qui dit: "Oui, mais je ne suis pas pressé du tout de le recevoir. - En tout cas, il faut bien savoir que, lorsque vous aurez reçu Ben Bella, vous pourrez difficilement refuser de recevoir Sékou Touré, qui est très sage depuis un certain temps, uniquement dans ce but; de même, vous ne pouvez pas refuser de recevoir Modibo Keita. - Oui, oui, c'est juste, mais je ne suis pressé de recevoir ni l'un ni les autres."  [29]

            Jacques Foccart raconte, à la date du 29 septembre 1965: "Je propose un message à Sékou Touré à l'occasion de la fête nationale comme on le fait pour tous les États: "L'avais-je fait les années précédentes? - Pas l'année dernière. - Alors, il n'y a aucune raison pour que je le fasse cette année."

            Puis, à la date du 30 septembre: "Le matin, les aides de camp me préviennent que le Général a rédigé une note manuscrite qui m'était destinée. La voici: "Pour M. Foccart. Je veux bien envoyer un télégramme de routine au président de la Guinée pour sa fête nationale". Le Général avait rejeté hier mon projet de télégramme. Puis il avait réfléchi et ce matin, alors que rien ne lui rappelait que c'était la fête nationale de la Guinée, il a fait cette note."

             Le 30 septembre au soir, Foccart transmet à l'ambassadeur à Conakry le message que celui-ci doit remettre à Sékou Touré le jour de la fête nationale: "Monsieur le Président, à l'occasion de la Fête Nationale de la République de Guinée, je vous adresse mes vives félicitations ainsi que les vœux très sincères que je forme pour l'heureux avenir de votre pays et le bonheur du peuple guinéen. Signé: C. de Gaulle".

             Puis  à la date du 6 octobre: "Je remets au Général le livre de Sékou Touré que celui-ci a fait relier pour lui, mais il ne veut pas le regarder. Je lui dis alors que Sékou Touré a été très heureux du télégramme de voeux qu'il a reçu. "Oui, bien sûr, mais cela n'a pas empêché son chargé d'affaires à Pékin de faire toute une diatribe contre les colonialistes américains, français et anglais. Il ne peut donc jamais se tenir tranquille!"  [30]

            Le manque absolu d'intérêt marqué par de Gaulle vis-à-vis des ouvrages de Sékou Touré doit être considéré à la lumière d'une remarque faite bien plus tard à l'auteur par le Premier ministre guinéen Lansana Béavogui: "On sait bien que le général de Gaulle avait en permanence les oeuvres de Sékou Touré sur sa table de nuit, et que c'est en les relisant qu'il a eu la crise cardiaque qui l'a emporté!".

            Le 15 octobre 1965, de Gaulle reçoit le président Massemba-Débat du Congo-Brazzaville, et lui donne quelques conseils: "(...) Nous ne savons pas où vous allez, nous comprenons vos difficultés avec les JMNR (Jeunesses du Mouvement national de la révolution), mais nous trouvons que cela a assez duré. Il vous appartient de remettre de l'ordre chez vous. Ce que nous voulons avant tout, c'est trouver en face de nous un gouvernement congolais qui ait de l'autorité. Dans cette mesure, nous serons prêts à continuer notre coopération, et même à l'augmenter. Il faut que vous compreniez qu'il y a ces réalités et que nous devons nous y tenir. Votre pays est devenu indépendant, et il doit l'être. La France ne cherche pas du tout à peser sur votre destinée et elle respecte votre indépendance politique, mais nous considérons que vous devez rester dans la ligne de la France. Si vous vous laissez envahir par d'autres, si vous acceptez d'avoir avec eux des rapports préférentiels, vous avez tort. Voyez ce qui s'est passé avec la Guinée. C'est un pays riche. Elle s'est séparée brutalement de la France. Le résultat immédiat a été que tout le monde lui a donné de l'argent et des moyens. Les Russes ont donné beaucoup; Nkrumah s'est précipité, et les Anglais ont suivi, puis les Américains, les Allemands, les Chinois... tout le monde s'y est mis et, en fin de compte, voyez où en est la Guinée. Il est certain qu'elle serait aujourd'hui beaucoup plus développée si elle était restée avec la France. Vous avez affaire à deux pays, la Russie et la Chine, qui sont deux grandes puissances concurrentes, qui, croyez-moi, ne se préoccupent pas tellement de votre pays pour lui-même que pour y exercer leur rivalité. Elles se serviront de vous, et ce que je dis d'elles est tout aussi valable pour l'Amérique. Vous devez exister par vous-mêmes. Si vous vous laissez aller sous leur influence, vous perdrez beaucoup et vous ne gagnerez rien, car à ce moment-là, nous, de notre côté, nous nous dégagerons."  [31]

            Un mois à peine plus tard, mi novembre 1965, c'est la rupture des relations diplomatiques entre les deux pays, qui durera dix ans, jusqu'à la normalisation du 14 juillet 1975. Et bien entendu, après 1965, plus aucun message de félicitations ne sera envoyé pour la Fête nationale guinéenne!

            A Paris, on en est tout de suite informé des accusations de complot et d'assassinat de Sékou Touré formulées contre la France, en particulier contre deux ministres, Louis Jacquinot, ministre d'État chargé des départements et territoires d'Outre-mer [32], et Raymond Triboulet, ministre de la coopération. L'ambassadeur de France en Guinée, Philippe Koenig, aurait connaissance de ce complot. Le secrétaire d'État Michel Habib-Deloncle propose de rappeler l'ambassadeur Koenig en consultation; Foccart s'y oppose, et. le général de Gaulle l'approuve: "Vous avez raison; un rappel immédiat de Koenig donnerait à penser que nous attachons de l'importance à cette affaire, et il ne le faut absolument pas." 

            En revanche, de Gaulle est d'avis de convoquer Nanamoudou Diakité, l'ambassadeur de Guinée à Paris "pour lui laver la tête".  Et le général poursuit, s'adressant à Foccart: "Il y a huit ou dix jours, vous me proposiez encore de renouer avec la Guinée, comme si vous n'aviez pas compris une fois pour toutes qu'avec la Guinée, il n'y avait rien à faire. Ces gens ne sont pas de bonne foi, et il suffit qu'on essaie de se rapprocher d'eux pour qu'ils vous fassent des histoires et des avanies."  Puis il éclate de colère: "Mais pourquoi, enfin pourquoi faites-vous cela? - Jacques Foccart: Moi, personnellement, je ne suis pas tellement favorable à cette politique. Mais au Quai d'Orsay, il y a une direction qui travaille tout à fait dans ce sens et qui souhaite que nous prenions des contacts avec les Guinéens pour améliorer nos relations. - C'est ridicule: vous devez suivre cette affaire et me tenir informé; il faut empêcher les diplomates de faire des bêtises, car ce sont vraiment des bêtises."   [33]

            La France demande au Sénégal de représenter ses intérêts en Guinée; Senghor accepte le 21 novembre, mais revient sur sa décision le 25 [34]. C'est finalement l'Italie qui, le 29 novembre, accepte de se charger de cette mission (cette situation durera jusqu'en janvier 1976, lorsque sera ouverte de nouveau - par l'auteur - une ambassade de France en Guinée).

            Le 6 décembre 1965, Sékou Touré envoie un télégramme de félicitations à François Mitterrand, qui a mis la veille le général de Gaulle en ballottage au premier tour de l'élection présidentielle [35].

            Le 5 janvier 1966, d'anciens militaires guinéens manifestent devant l'Élysée [36]. Le remboursement en francs par Paris des pensions payées par la Guinée aux anciens combattants et pensionnés civils guinéens a été progressivement réduit et complètement arrêté après la rupture de novembre 1965, sur instructions personnelles du général de Gaulle. Celui-ci avait dit à Jacques Foccart, le 17 novembre 1965:

            "Écoutez-moi une fois pour toutes: cela suffit comme ça, et il ne faut pas servir les pensions. - Ce sont les instructions que j'ai données, mais je souhaiterais qu'on verse l'argent destiné à ces pensions sur un compte bloqué. -  C'est exactement ce qu'il faut faire, et vous direz formellement, de ma part, que dès lors qu'il n'y a pas de relations, il ne doit pas y avoir transfert de fonds. On ne doit transiger en aucun cas et, comme je n'ai aucune espèce de confiance dans la façon dont les instructions sont appliquées, je vous demande d'y veiller personnellement et de faire en sorte que les consignes soient respectées."

            Le remboursement de ces pensions au Trésor guinéen reprendra partiellement en 1974, et complètement après le règlement du contentieux financier en 1977.

            Jacques Foccart relate une réaction du général de Gaulle, notée en 1966 :"Le Général a séjourné jusqu'à ce lundi 11 avril 1966 à Colombey. On lui a envoyé les télégrammes. Le plus important traitait de la politique des États-Unis à l'égard de la Guinée, à laquelle ils ont encore versé des fonds (il s'agit d'un télégramme diplomatique du 31 mars 1966, signé par Charles Lucet, ambassadeur à Washington). Le Général a écrit en marge: "Les Américains ont soutenu Sékou depuis le jour même (et sans doute avant) où il a marqué sa sécession par rapport à la France. C'est la raison de leur attitude et celle-ci sera poursuivie quoi qu'il arrive". [37]

Le 10 février 1967, le général écrit sur une note relative à une lettre récente du ministre guinéen du commerce extérieur et des banques:"La Guinée a rompu les relations diplomatiques avec la France. Dans ces conditions, aucun accord d'aucune sorte et sous aucune forme ne peut être conclu avec le Gouvernement Sékou Touré. D'une manière générale, nous ne devons pas nous amollir dans ce qui concerne ce Gouvernement. Or je note et je désapprouve la tendance à le faire qui se manifeste à divers égards. C. G."

Petite anecdote caractéristique: le témoignage du franco-guinéen Momo Camara, ancien agent des services d'information du gouverneur de Guinée, puis engagé dans la Marine nationale française avant de devenir pendant de longues années courrier de cabinet au service de la valise diplomatique du Quai d'Orsay. Embarqué en 1967 comme second-maître de 1ère classe manoeuvrier à bord du croiseur Colbert qui amenait le général de Gaulle au Canada (où il allait le 27 juillet lancer au balcon de l'hôtel de ville de Montréal son fameux "Vive le Québec libre"), Momo Camara est interrogé par le général lors d'une inspection à bord. "Et vous, d'où venez-vous?" "De Guinée, mon Général" "Ah! De Guinée! Et vous connaissez Sékou Touré?" "Non, pas très bien, mon Général!" "Vous avez raison. Ce n'est pas un homme à connaître!". [38]

            En 1967 ou 1968, André Bettencourt, alors secrétaire d'État aux affaires étrangères, avait reçu du président Sékou Touré, qui aimait offrir ses oeuvres un peu à tout le monde, une collection complète de ses livres, aimablement dédicacés. Sékou connaissait bien Bettencourt qu'il avait côtoyé lorsqu'il était lui-même député français entre 1956 et 1958; Bettencourt avait même fondé après la rupture une association parlementaire d'amitié France-Guinée et avait fait dans les années 60 plusieurs voyages en Guinée, l'un d'entre eux en compagnie de François Mitterrand [39]. Le ministre, dont j'étais alors conseiller technique avant de devenir son chef de cabinet, m'avait chargé de préparer une lettre de remerciements à Sékou. J'ai compulsé le dossier avant de rédiger un texte qui rappelait leurs rapports amicaux et les visites en Guinée. André Bettencourt avait ensuite rajouté quelques mots manuscrits pour expliquer que dans les circonstances présentes (il pensait évidemment, mais sans vouloir l'écrire, "le général de Gaulle étant président de la République"), il ne pouvait entretenir de relations plus suivies, mais qu'il espérait qu'un jour, les choses évolueraient et qu'ils auraient l'occasion de se revoir. La lettre aurait pu être envoyée par la poste normale, mais la routine administrative - et la malchance - ont fait qu'un obscur agent du bureau du courrier au Quai d'Orsay a voulu acheminer le pli par la valise diplomatique italienne, puisque c'était l'Italie qui représentait les intérêts de la France en Guinée pendant la rupture; elle transita donc par l'ambassade de France à Rome; cette correspondance n'y passa pas inaperçue. Quelle ne fut pas la surprise de Bettencourt - et la mienne - de voir revenir ce courrier avec une note fort sèche de l'Élysée priant le secrétaire d'État de ne pas correspondre avec un ennemi de la France! Il était clair que la Guinée de Sékou Touré faisait partie du domaine ultra-réservé auquel la présidence de la République était particulièrement sensible [40].

            Au fil de ces années de rupture, quelques personnalités ont tenté une réconciliation entre les deux pays, en fait, entre les deux hommes.

            Parmi eux, comme nous l'avons déjà vu, Léopold Sédar Senghor. qui avait rencontré peu auparavant Sékou Touré et avait été convaincu de son désir de renouer avec la France; à la suite d'une nouvelle démarche de sa part, le 21 novembre 1967, de Gaulle y fait allusion dans une allocution en recevant l'éphémère président du Dahomey-Bénin, le colonel Christophe Soglo: "Il paraît même que le dirigeant de celui des membres de notre ancienne Union qui avait il y a neuf ans pris le chemin opposé, moyennant des concours venus des quatre points cardinaux, souhaiterait aujourd'hui retrouver la France". Pourtant les années suivantes passent sans que rien de concret ne change dans les relations franco-guinéennes, en dehors de quelques missions de hauts fonctionnaires.

            La veille, 20 novembre 1967, de Gaulle avait écrit de sa main sur une note du Secrétariat général de Foccart à propos des dettes et créances des deux pays: "La France peut se considérer comme débitrice de ses anciens combattants, mais elle n'est pas débitrice du gouvernement de Konakry".

            Le 19 janvier 1968, Sékou Touré déclare dans une interview à Radio-Luxembourg: "

            Sur une note du 15 mars 1968 du secrétariat général de Foccart à propos des importations de café africain et proposant que la Guinée, bien qu'elle ne soit pas dans la zone Franc et qu'elle ne soit pas membre de l'Organisation internationale du Café, soit ajoutée à la liste, de Gaulle annote: "C'est absurde. Nous n'avons pas à acheter de café à la Guinée."

            Le 25 mars 1968, le général de Gaulle commente l'accession de Sékou Touré à la présidence de l'Organisation des États riverains du fleuve Sénégal (OERS): "Senghor et les autres n'ont pu s'empêcher de faire des discours démagogiques et de flatter Sékou Touré, c'est toujours la même chose!"  [41]

            Le 4 septembre 1968, Foccart rend compte au général d'une récente visite de l'ambassadeur d'Italie à Conakry, qui représente en Guinée, depuis 1965, les intérêts de la France: "Le sentiment des Guinéens est très pro-français, du moins le sentiment populaire qui se manifeste en toute occasion. De son côté, Sékou Touré paraît plutôt mieux disposé et désireux de renouer. L'ambassadeur m'a surtout signalé une importante et spectaculaire action des Chinois, qui montent une véritable tête de pont à Conakry. Ils sont, selon lui, quinze mille dans l'ensemble du pays, dont trois mille à Conakry. Ils font des efforts énormes et veulent construire des chemins de fer. L'ambassadeur a dit que la propagation de ces Chinois constitue un formidable danger et que cela lui rappelle la tête de pont prochinoise d'Albanie." Le Général écoute avec beaucoup d'attention et, à ce moment-là, je fais une erreur psychologique:"Au fond, son sentiment est que nous seuls pouvons enrayer ce processus en reprenant des relations ou en améliorant celles qui existent avec Sékou Touré." D'où un durcissement immédiat du Général: "Nous n'avons pas de leçon de politique à recevoir des Italiens. - Mon Général, il ne m'a pas dit que c'était ce qu'il fallait faire; ce n'est pas une leçon qu'il nous donne. C'est son impression, c'est ce qui se dégage de ses observations. C'est la même chose. Qu'il nous fiche la paix! - Mon Général, de la part d'un Italien, c'est plutôt à l'honneur de la France de reconnaître qu'elle seule peut faire quelque chose à Conakry, et je crois que c'était son devoir d'en rendre compte. Oui, bon. Ca suffit comme cela."   L'occasion est manquée. [42]

            Le 4 octobre 1968, Foccart note: "Une lettre de Sékou Touré nous est parvenue, ainsi qu'un livre de lui dédicacé. Le tout m'a été remis par l'ambassadeur du Mali, qui représente ici les intérêts de la Guinée. Le Général lit attentivement cette lettre, au fond un peu maladroite, qui réclame les reliques de Samory. "Ce Samory, c'est son soi-disant ancêtre? - Oui, Sékou Touré est d'origine malinkée comme Samory, et, à l'instar de tous les Malinkés d'une certaine position sociale, il se prétend descendant de Samory. - Qu'est-ce qu'il réclame? Ce qu'il réclame se trouve en partie au musée des Arts africains, à la porte Dorée; il y a là, en particulier, la selle et le sabre de Samory, ainsi que le boubou de son fils; mais il n'a pas encore été trouvé trace du Coran qu'il réclame. Et puis il y a le livre." Je lui fais lire la dédicace, très flatteuse Le Général réfléchit et dit: "De toute façon, je ne peux pas répondre. - Non, d'habitude vous ne répondez pas puisqu'il n'y a pas de relations diplomatiques. - Non. Faites-lui simplement savoir que la lettre a été bien remise et que j'en ai pris connaissance. Remerciez-le également pour son livre, mais je ne répondrai pas. Ce n'est pas ma faute si les relations diplomatiques ont été rompues, c'est la sienne. Par conséquent, je n'y peux rien. - Il faudra bien un jour que tout cela ait une fin. N'oubliez pas que nous avons des intérêts assez importants en Guinée; c'est ainsi que la seule source d'alimentation française en alumine est là-bas, faute de laquelle nous serions tributaires des Américains. - On dit toujours cela, on parle de l'aluminium, de Pechiney, de toutes ces histoires; on raconte toujours cela. Mais non, cela ne prend pas."  Je n'insiste pas et je dis seulement: "Il y a un ministre d'État et un ambassadeur itinérant qui arrivent à Paris, l'un pour représenter la Guinée à l'UNESCO et l'autre parce qu'il s'en va à l'ONU. Ils souhaitent tous les deux que je les reçoive. -  n'y a pas de relations diplomatiques, vous n'avez pas à les recevoir. - Mon Général...  - C'est comme cela, vous n'avez pas à les recevoir."  [43]

            Le 21 octobre, Foccart s'entretient avec le général de Gaulle du Mali et de l'attitude - que certains estiment hostile vis à vis de la France - du président malien Modibo Keita:"C'est comme Sékou Touré: il ne faut rien lui donner. Vous m'entendez: il ne faut rien lui donner. - Mon Général, Sékou Touré, c'est différent. Justement, il se tient tranquille; il ne dit rien contre nous depuis plus de deux ans maintenant. - Il ne manquerait plus que ça; nous non plus, nous ne disons rien contre lui. Ce n'est pas comparable, lui comme leader anticolonialiste, il pourrait joindre sa voix au concert de tous ceux qui nous insultent en Afrique. Or, il se tient parfaitement tranquille. - Oui, mais cela ne signifie rien."  Je reviens sur la discussion que j'ai eue avec lui peu de temps auparavant: "Pour lui, je vous rappelle qu'il y a la question des pensions qui sont dues au gouvernement guinéen, puisque ce sont des pensions du gouvernement français aux anciens combattants guinéens: c'est une dette. - Oui, mais à partir du moment où ils ont rompu avec nous, il n'y a plus à reconnaître cette dette. - Ce sont des dettes personnalisées, et le gouvernement guinéen se substitue à nous pour les payer. C'est nous qui sommes en tort. - Enfin, c'est  toujours la même chose. Je ne veux pas de tous ces types, et je vous dis que plus on en fait et plus ils sont insupportables. C'est très bien comme cela en ce qui concerne la Guinée, il ne faut rien faire."   [44]

           

Lors du décès du général de Gaulle début novembre 1970, Sékou Touré, désireux de faire un geste vis à vis de la France et du président Pompidou, envoie aux obsèques une délégation conduite par le Premier ministre Lansana Béavogui.

Mais à peine deux semaines plus tard, le 22 novembre, des troupes portugaises (venues de la Guinée-Bissau voisine, encore en pleine guerre de libération) accompagnés d'exilés guinéens, tentent de débarquer à Conakry, entraînant 300 morts dans la population, puis une répression très sévère (avec de nombreuses arrestations d'étrangers, parmi lesquels une vingtaine de Français). Toujours sensible aux signes, Sékou Touré commente l'événement en rappelant que la tentative a eu lieu le jour de l'anniversaire de de Gaulle, et en quelque sorte pour lui rendre hommage!

Après la réconciliation de 1975, lors de la première visite officielle que Sékou fait en France en septembre 1982, 24 ans après son dernier séjour parisien, il est accueilli par François Mitterrand, devenu président; entre temps, en 1977, Sékou s'en était pris violemment à lui, car le parti socialiste avait mis en cause le régime guinéen pour ses violations des droits de l'homme.

A l'hôtel de ville de Paris, il est reçu le 17 septembre par le maire Jacques Chirac, qui évoque la rencontre de Conakry et "l'exigence impérieuse de deux souverainetés pleinement autonomes dans le choix de leurs options, de leur diplomatie, de leurs amitiés."

            Sékou Touré lui répond: "On a attribué à une incompréhension entre le général de Gaulle et nous l'avènement de l'indépendance de la Guinée. Vous me permettrez de rendre ici un hommage solennel au général de Gaulle et de vous dire que, même n'étant pas de la même idéologie, nous reconnaissons le rôle historique de premier plan qu'il a joué au niveau de l'histoire de son pays. Nous avons vu en lui un patriote sincère, guidé par l'ardente volonté de redonner à la France sa liberté, sa personnalité et sa dignité. Nous pensons qu'il est resté conforme aux objectifs qu'il s'était fixés. N'eût été le général de Gaulle, l'indépendance de la Guinée aurait été une réalité de l'avenir, mais pas celle de l'année 1958. Nous lui sommes donc redevables de l'indépendance de la Guinée. L'histoire retient que la Guinée aura sans effusion de sang fait le passage qualitatif d'un stade colonial à un stade de souveraineté totale. Une analyse des faits démontre que le général de Gaulle avait un sens de la dignité et que son comportement était caractérisé par l'harmonie entre le dire et le faire. Et chaque fois que nous ferons l'histoire de notre pays, nous rendrons hommage à celui que nous considérons comme élément déterminant de cette accession de la Guinée en quelques heures à l'indépendance, à la suite d'un référendum. Et d'ailleurs en signe de reconnaissance, pour toutes les oeuvres que nous avons eu à publier - le 28ème tome sortira ce mois-ci des presses - le premier exemplaire était adressé au général de Gaulle de son vivant."

Au début de l'année suivante, toujours féru de symboles, Sékou Touré sera heureux de présenter aux foules guinéennes des localités de Fria et de Kindia un Mitterrand et un de Gaulle enfin réunis à ses côtés. Il s'agissait de Jean-Christophe Mitterrand, fils du président et à l'époque son conseiller pour les affaires africaines, et de Charles de Gaulle, petit-fils du général, en visite l'un et l'autre en Guinée à la même époque, en février 1983.

Quelques mois plus tard encore, désireux de refermer définitivement la page de l'épopée "gaullienne" de l'histoire guinéenne, Sékou Touré invite Jacques Foccart, qui accepte et vient passer deux jours à Conakry en juin 1983. L'explication réciproque semble si convaincante que Sékou propose même à Foccart de le conseiller pour le Sommet de l'Organisation de l'Unité Africaine (OUA) qui doit se réunir à Conakry en 1984 (seule sa mort en mars de la même année empêchera sa tenue). Foccart, un moment tenté, finit par refuser: "Le général de Gaulle se serait retourné dans sa tombe", me confiera-t-il à son retour de Conakry.

Quoi qu'il en soit, aujourd'hui, plus d'un demi-siècle après son indépendance, le peuple guinéen, malgré son exceptionnel potentiel humain, culturel et économique, souffre encore des conséquences de la rupture qui est alors intervenue.

 

 

Annexe 1:  La visite du général de Gaulle à Conakry  racontée par Jacques Foccart

(extrait de "Foccart parle. Entretiens avec Philippe Gaillard", Fayard/Jeune Afrique, 1995

Question: Sékou Touré étant Sékou Touré, son discours n'était pas tellement excessif. Personne n'avait donc fait au général de Gaulle l'explication de texte qui s'imposait?

Jacques Foccart: C'est ce que je faisais à chaque étape. Hélas, à l'arrivée à Conakry, dans l'après-midi du 25 août, le gouverneur de Guinée, Jean Mauberna, me dit que Pompidou lui a téléphoné, qu'il a reçu des renseignements selon lesquels un attentat doit avoir lieu à l'escale d'Alger, et qu'il me demande de l'appeler toutes affaires cessantes. Déjà au départ d'Abidjan, on m'avait dit que Georges Pompidou voulait me joindre d'urgence. J'avais essayé de l'appeler, mais j'avais dû renoncer: tout le monde était prêt et, connaissant le Général, je savais qu'il s'irriterait d'un retard.  

Je m'installe donc dans le bureau de Mauberna, dont la secrétaire essaie vainement d'obtenir la communication. Le temps passe. Je finis par renoncer. Je trouve dans le hall Cornut-Gentille, les pieds sur la table, le haut-commissaire Pierre Messmer et le gouverneur à ses côtés. Je m'enquiers tout de suite du discours de Sékou Touré. Mauberna est seul à l'avoir lu. "Il y a des passages durs, me dit-il, mais enfin, c'est du Sékou." Je lui demande s'il l'a signalé et expliqué au Général, et comment celui-ci a réagi. "Je ne sais pas s'il en a pris connaissance, me répond-il. Il m'a simplement dit: "Déposez cela ici.". A ce moment, le Général et Sékou Touré, qui est venu le chercher, sortent du bureau où ils se sont entretenus un moment et se dirigent ensemble vers l'Assemblée territoriale. Il n'y a plus rien à faire qu'à les suivre.

Question: Mauberna pouvait être intimidé par le Général... Comment expliquez-vous que Cornut-Gentille et Messmer n'aient pas pris la peine de lire le discours et, de toute façon, n'en aient pas touché un mot au général de Gaulle?

Jacques Foccart: C'est en effet curieux. Surtout de la part de Cornut-Gentille, qui connaissait Sékou Touré comme s'il l'avait fait, puisque, haut-commissaire en AOF de 1951 à 1956, il avait favorisé son ascension. Donc, le Général n'a pas lu le discours. Depuis longtemps, je l'avais mis en garde, je lui avais dit que les talents de tribun de Sékou Touré donnaient un ton agressif même à ses amabilités. Mais cela, évidemment, en termes généraux. Il aurait fallu lire avec lui le texte avant qu'il l'entende, de manière à l'amener à faire la part du verbe et, surtout, du ton.   

La salle est pleine de militants acclamant Sily - "l'Éléphant", emblème du PDG, le parti de Sékou, mais aussi du RDA -, comme d'autres l'avaient fait sur le parcours. Vient le fameux discours. En effet, à la lecture, il ne paraît pas terrible. Mais il est prononcé avec violence. Chaque formule est scandée et emballe toute la salle, déclenchant une rafale d'acclamations. Tout cela est ridicule et insignifiant par rapport au fond du débat: les deux hommes se sont déjà entretenus, et ce discours, écrit avant que le général de Gaulle ait prononcé le sien à Brazzaville, n'est pas du tout à jour. Toujours est-il que le Général prend cela comme une agression, à laquelle il répond, mais de façon très sobre, avec noblesse. Cette improvisation est un morceau d'anthologie, qui ne figure malheureusement pas dans les "Discours et Messages", en raison du veto opposé par le Général à la publication de textes qu'il n'avait pas écrits.   

Nous rentrons à pied au palais du gouverneur, qui n'est pas éloigné, et le Général me demande quelle est la suite du programme. Il est prévu un dîner en petit comité avec Sékou Touré, suivi d'une réception. "Je ne dînerai pas avec cet individu", me dit le Général. "Faites mettre une table dans ma chambre; vous y dînerez avec moi." Nous arrivons au palais, et je monte avec lui. On me prévient à ce moment que Pompidou m'appelle au téléphone. "Passez donc la communication ici", dit le Général. J'évite cela et je réponds dans une pièce voisine. Pompidou m'informe donc de ce qu'il a appris. Il s'agit d'un échange de messages, qui ont été interceptés le 21 août par le SDECE, entre le commandant d'une unité de l'ALN basée dans l'est de l'Algérie et le Comité de coordination et d'exécution du FLN, à Tunis. "Général de Gaulle sera en Algérie le 17, disait le commandant d'unité. Sommes en mesure d'organiser attentat. Pouvons-nous tuer ou non?" Et la réponse était: "Absolument d'accord pour cas général de Gaulle. Importance capitale." Je raccroche en me demandant comment je vais présenter l'affaire au Général, mais c'est inutile: il faisait les cent pas dans la galerie sur laquelle donnait la porte à claire-voie du bureau où j'avais téléphoné. "Qu'est-ce qui se passe?" me demande-t-il. Je bredouille un peu. Il répète en élevant le ton: "Qu'est-ce qui se passe?" Je ne peux donc rien lui cacher, tout en lui disant que le temps qui reste permettra de prendre les dispositions utiles. Dans le contexte où nous sommes, il dissimule mal sa contrariété.   

Après notre dîner en tête à tête, le Général accueille les invités à côté de Sékou Touré, dans une atmosphère glaciale. Il devise avec les uns et les autres, en hôte attentif, mais il ne s'attarde pas. Le lendemain matin, conformément au protocole, Sékou Touré vient le chercher. C'est dans la voiture, donc sans témoins, que le général de Gaulle dit, paraît-il, à celui qui sera chef d'État avant lui  [45]: "Bonne chance, la Guinée! "

Dans ses "Mémoires", de Gaulle se cite différemment: "Adieu, la Guinée!" Il y a souvent plusieurs versions d'un mot historique...

Question: Pensez-vous que, si vous aviez pu lire le discours et intervenir à temps, la rupture aurait pu être évitée?

Jacques Foccart: Je vous l'ai dit, j'étais en excellents termes avec Sékou Touré. Un ou deux ans auparavant, après m'avoir reçu à Conakry en sa qualité de maire de la capitale, il m'avait écrit une lettre chaleureuse, disant à peu près: "Ah! si tous les Français qui s'occupent de l'Afrique étaient comme vous!... " S'il n'y avait pas eu cette fatale immobilisation auprès du téléphone, je suis persuadé, non seulement que j'aurais pu prévenir la réaction du Général, mais que j'aurais pu obtenir des modifications de l'auteur du discours.

Question: L'erreur initiale n'a-t-elle pas été de programmer cette escale à Conakry, qui n'était pas dans la logique du voyage et que Messmer avait fortement déconseillée? [46]

Jacques Foccart: Messmer et d'autres. Mais j'avais été de ceux qui avaient influé sur cette décision, considérant qu'il fallait vider l'abcès et misant sur le charisme du Général. Et cette décision était prise depuis longtemps. Elle n'a pas été mise en cause quand j'ai convaincu le Général de modifier l'itinéraire, en raison justement de la situation en Guinée.

Question: Ce 26 août, le matin en quittant Conakry ou le soir en faisant le point à Dakar, considérez-vous que la Guinée est perdue?

Jacques Foccart: Compte tenu de la façon dont le Général a reçu cette gifle, je pense que cela va très mal. Sékou Touré voulait-il absolument l'indépendance? Peut-être pas. Mais il était entraîné par son verbe, prisonnier de ses formules. 

 

Annexe 2: La partie concernant la visite à Conakry a-t-elle été censurée dans le film tourné par le service cinématographique des armées (SCA) pendant le voyage africain du général de Gaulle en Afrique en août 1958?

 

Au cours des années où j'étais ambassadeur de France en Guinée (1975-1979), j'ai vu de très nombreuses fois, à la télévision ou lors des soirées artistiques données au Palais du Peuple, le film intitulé "Et vint la liberté" [47], consacré à la Guinée et à son histoire, où l'on voit pendant plusieurs minutes des images de la visite du général de Gaulle à Conakry le 25 août 1968: accueil à l'aéroport, cortège à travers la ville, enthousiasme de la foule, marche côte à côte avec Sékou Touré, cérémonie au monument aux morts, discours de Saïfoulaye Diallo à l'Assemblée territoriale, et surtout, des extraits de l'allocution de Sékou Touré et de la réponse du général de Gaulle, l'agacement visible de ce dernier, et le départ rapide du général le lendemain matin.

Quelques années plus tard, alors que j'étais ambassadeur en Autriche (1991-1996), j'ai voulu compléter mes archives en demandant une copie de ce film au Service Cinématographique des Armées (SCA), dont les cameramen avaient accompagné le général de Gaulle au cours du voyage que celui-ci avait effectué en Afrique en août 1958. La direction du SCA m'a proposé d'acheter une version complète de ce film, ce que j'ai évidemment accepté.

Quelle n'a pas été ma surprise en regardant cette copie: on y voyait toutes les étapes de ce voyage, celles qui avaient précédé Conakry (Fort-Lamy, Madagascar, Brazzaville, Abidjan) et celles qui étaient venues ensuite (Dakar, Alger), mais les images du séjour en Guinée avaient été soigneusement découpées.

J'ai interrogé les responsables du SCA, qui ont été très étonnés et ont fait vérifier la copie originale du film. Là encore, ils ont constaté que l'étape guinéenne avait été coupée; ils n'ont pu me donner aucune explication sur la date et les circonstances de ce qui équivaut à une sorte de censure: quelqu'un a estimé que la visite du général de Gaulle à Conakry et la rencontre avec Sékou Touré n'auraient pas du avoir lieu, et donc n'avaient pas existé!

 

Une opinion sur De Gaulle et Sékou Touré

 

La vérité est que le dernier acte de la décolonisation a été posé le 19 mars 2000. Et que la France a du mal à admettre que le Sénégal, né ce fameux 19 mars 2000, n’est plus son territoire conquis. Le président Wade a été élu et réélu par les Sénégalais contre l’avis de la France qui lui préférait le docile Abdou Diouf. Et son accession au pouvoir, une véritable révolution sur le continent noir, est l’avènement d’une rupture fondamentale: les Sénégalais ont cessé de se résigner, et ne réfléchissent plus comme ces sempiternels pauvres auxquels il est loisible de faire faire n’importe quoi après leur avoir fait miroiter la cagnotte des fonds d’aide publique. Ça aura beau leur aligner des chiffres, nos compatriotes ont cessé d’admettre la fatalité qu’avaient fini de leur inoculer quarante années de "socialisme’" cette sorte de gouvernance héritée de la colonisation, chargée de perpétuer le statu quo.La France de De Gaulle a diabolisé Sékou Touré, le poussant à la paranoïa jusqu’à la sanglante complotite aiguë. La Guinée ne s’en est jamais relevée, après trente ans de dénigrement permanent. Sarkozy n’est pas De Gaulle, et Abdoulaye Wade n’est pas Sékou Touré. Il serait dommage que des Sénégalais, dont le patriotisme ne faisait pas de doute jusque-là, se mettent à jouer les renégats qui s’ignorent pour réinstaller notre pays dans son rôle de colonie mal émancipée.

(Madame Safiatou NDIAYE Membre du Comité directeur du Parti démocratique sénégalais PDS, Sénateur  (parue dans le quotidien dakarois Walfadjri du 7 juin 2008, dans un article consacré à Ousmane Tanor Dieng, secrétaire général du Parti socialiste sénégalais)

Divers:

Alors que la Guinée ne faisait évidemment pas partie de la Communauté et ne relevait donc pas institutionnellement de la compétence du Secrétariat général de la Communauté, Jacques Foccart (qui vient de succéder dans ses fonctions à Raymond Janot) a suggéré au général de Gaulle, par une note du 27 décembre 1961, que "surtout vu l’évolution récente de la situation en Guinée", ce soit le secrétariat général pour la Présidence de la Communauté et les affaires africaines et malgaches (le titre venait d'être ainsi complété) qui s’occupe désormais officiellement (car il les suivait déjà officieusement) des relations avec la Guinée ("leur normalisation est une hypothèse qui paraît devoir être retenue"). "Ce secrétariat général paraît qualifié pour assumer cette mission sans qu’il en résulte une tâche supplémentaire". Cette note comporte une mention manuscrite de Foccart: "Le général m'a parlé lui-même de cette question et souhaite que le secrétaire général s’occupe des problèmes de la Guinée." Une autre mention manuscrite précise: "M. de Courcel (le secrétaire général de l'Élysée) pas d’accord."

 


[1] Sékou n'était pas à Paris pendant cette période, mais son épouse Madame Andrée s'y trouvait. Elle rencontra Houphouët alors que la perspective du retour au pouvoir du général de Gaulle se précisait; le leader ivoirien lui dit qu'il craignait cette éventualité, parce que cela pouvait signifier le retour à une politique répressive dans les colonies! Lorsque l'épouse de Sékou le retrouva avec ses amis après la formation du cabinet, il lui proposa du champagne et lui affirma qu'il était surtout entré au gouvernement français pour éviter le risque de répression. Le lui a-t-il dit parce qu'elle était la femme d'un leader progressiste, ou le pensait-il réellement? (entretien de l'auteur avec Madame Andrée Touré, Dakar, 16 juin 1997)

 

[2] Cette apostrophe est rapportée par Georges Chaffard, mais Jacques Foccart la met en doute: "Je pense que Chaffard ou Cornut-Gentille, de qui il tenait sans doute l'anecdote, a enjolivé la formule, parce que je n'ai jamais entendu le Général employer le mot "nègre" de cette façon. Mais l'exclusion de Sékou Touré à la demande d'Houphouët est exacte." ("Foccart parle; entretiens avec Philippe Gaillard", Paris, Fayard/Jeune Afrique, 1995, page 158).

 

[3] Jean Mauriac, "Le Général et le Journaliste", entretiens avec Jean-Luc Barré (Fayard, 2008)

 

[4] Voir à ce sujet en annexe 2 ce qu'il est advenu du passage guinéen du film tourné pendant le voyage par les caméras du service cinématographique des armées (SCA).

 

[5] Cette petite infirmité de sa mère, provoquée par une gifle un peu forte de son père, m'a été confirmée lors d'une entrevue avec la soeur de Sékou, Nounkoumba Touré, dans sa maison de Conakry le 4 mai 2003.

 

[6] phrase qui montre bien la continuité de la méfiance de de Gaulle face aux activités tant de l'Union soviétique que des États-Unis s'agissant du monde, de l'Afrique et de la Guinée). Voici ce qu'il déclarait à ce sujet le 8 mars 1953 à Bamako, inaugurant, trois jours après la mort de Staline, une statue de Félix Éboué: "L'impérialisme écrasant des Soviets pousse, ici comme partout, à la subversion en vue d'étendre un jour leur terrible dictature sur des pays bouleversés. D'autre part, une certain surenchère américaine, trop souvent subie plutôt que repoussée, ne laisse pas d'y battre en brèche la position et l'action de la France."

 

[7] Jacques Foccart raconte la visite à Conakry de manière très légèrement différente, mais il en a été l'un des témoins directs. On trouvera en annexe sa relation, tirée de "Foccart parle: entretiens avec Philippe Gaillard", Paris, Fayard/Jeune Afrique, 1995. Selon certains, de Gaulle n'aurait pas serré la main de Sékou Toyré, mais aurait fait un salut militaire, en disant, selon les uns "Adieu la Guinée", selon d'autres "Bonne chance à la Guinée".

 

[8] "Afrique Nouvelle", N° 586, 31 octobre 1958

 

[9] Extrait des entretiens en tête-à-tête (et donc pas en séance plénière) - entre le général de Gaulle et le chancelier allemand Konrad Adenauer à Bad Kreuznach, dans l'après-midi du 26 novembre 1958, publié dans les "Documents diplomatiques français", 2ème  semestre 1958.

 

[10] Télégramme en clair adressé par Francis Huré au Quai d'Orsay, 23 janvier 1959

 

[11] Conversation avec l'auteur lors d'un déjeuner sur le cinquantenaire de l'indépendance de la Guinée au Sénat organisé par la Société de Géographie de Paris le 16 janvier 2009.

 

[12] Il rapporte d'ailleurs ce propos dans ses entretiens avec Philippe Gaillard, parus en 1995 (opus cité). L'auteur a également eu accès aux Archives Foccart des Archives nationales, Fonds public et privé, cartons 400 et suivants. Jacques Foccart a quand même été invité par Sékou Touré à lui rendre visite en Guinée "pour s'expliquer". La visite a eu lieu en juillet 1953, et s'est paradoxalement très bien déroulée.

 

[13] Tiré de l'ouvrage de Guy Georgy, "Le petit soldat de l'Empire" (Paris, Flammarion, 1992), dont on trouvera un cort extrait en annexe

 

[14] voir la réaction du général de Gaulle relatée à la note 34.

 

[15]  Quelques mois plus tard, après que Castro eût pris le pouvoir à Cuba, de Gaulle dira à Seydoux: "Vous voyez que j'avais raison: Sékou est bien un communiste, je l'ai vu à la télévision avec Fidel Castro!" (conversation de l'auteur avec Roger Seydoux tenue au domicile parisien de ce dernier, le 17 avril 1985)

 

[16] Archives Michel Debré conservées à la Fondation nationale des Sciences Politiques

 

[17] en fait, Senghor avait déjà essayé antérieurement; par exemple le 28 juillet 1959,  il avait écrit au général de Gaulle pour lui suggérer d'inviter Sékou Touré à s'arrêter à Paris quand il se rendrait aux États-Unis pour la prochaine session de l'Assemblée générale de l'ONU; en vain, évidemment.

 

[18] Archives Foccart, carton 80, dossier 268

 

[19] Également communiqué à Paris par Télégramme diplomatique de Conakry, n° 422 du 3 juillet 1962, signé Jean-Louis Pons.

 

[20] Rapporté par le ministre de l'Information, porte-parole du gouvernement Alain Peyrefitte dans son livre "C'était de Gaulle", Tome 2, Éditions de Fallois/Fayard, Paris, 1997, pages 546/7

 

[21] L'ambassadeur Tibou Tounkara en avait déjà fait part à Maurice Couve de Murville le 13 septembre.

 

[22] Télégramme à Conakry n° 335/38 du 25 septembre 1962

 

[23] Le récit de ces deux conseils est également rapporté par Alain Peyrefitte dans son livre "C'était de Gaulle", Tome 2, Éditions de Fallois/Fayard, Paris, 1997, page 464

 

[24] En fait, les négociations franco-guinéennes ont commencé à Paris le 15 mai. Saïfoulaye Diallo dirige la délégation guinéenne, qui comprend Ismaël Touré, Moussa Diakité, Alpha Abdoulaye Diallo, Nabi Youla et l'ambassadeur en France Diakité Nanamoudou, qui a présenté ses lettres de créance au général de Gaulle le 4 mai. L'auteur, qui travaillait alors au service de la coopération technique du Quai d'Orsay, a participé à ces discussions pour la partie concernant l'assistance technique. Le 22 mai sont signés un accord commercial, une convention particulière sur les relations entre les Trésors, un arrangement sur le contentieux financier et une convention d'assistance technique. Saïfoulaye Diallo signe pour la Guinée, le secrétaire d'État aux affaires étrangères Michel Habib-Deloncle pour la France. Le général de Gaulle reçoit la délégation et il est invité par Saïfoulaye Diallo à se rendre en Guinée. Partie de Conakry le 14 mai, la délégation quitte Paris le 24 mai; depuis Addis Abéba où il se trouve pour la naissance de l'Organisation de l'Unité Africaine, Sékou Touré lui adresse le reproche d'avoir accepté le principe du remboursement de dettes antérieures à l'indépendance. Il est étrange que le général de Gaulle, qui a parlé avec le nouvel ambassadeur de Guinée au début du mois de mai et a reçu plusieurs correspondances de Sékou Touré, semble découvrir le 20 mai que des négociations ont commencé cinq jours auparavant. Il paraît par ailleurs avec bien accueilli la délégation guinéenne et se félicite dans son courrier à Sékou Touré de l' "atmosphère cordiale" des entretiens.

 

[25] Il ne s'agit évidemment pas de la lettre à laquelle le général de Gaulle a fait allusion lors du Conseil des ministres du 15 mai 1963

 

[26] Télégramme diplomatique de Conakry n° 198/208 du 8 mai 1964, signé de l'ambassadeur Koenig (Archives Quai d'Orsay. GU-6-4). Après la rupture de novembre 1965, le football permettra pourtant un contact entre les deux pays: lors des Jeux olympiques de Mexico, les équipes de France et de Guinée se rencontrent en huitièmes de finale; la France gagne par 3 contre 1.

 

[27] archives Foccart, carton 63, dossier 206

 

[28] TD n° 339 du 31 décembre 1964, en réponse à un TD de Conakry n° 585

 

[29] Jacques Foccart, "Tous les soirs avec de Gaulle; Journal de l'Elysée I, 1965-1967", Paris, Fayard/Jeune Afrique, 1997). En fait, Ben Bella ne viendra pas en France puisqu'il sera renversé trois mois plus tard, en juin 1965.

 

[30] Jacques Foccart, "Tous les soirs avec de Gaulle, Journal de l'Élysée 1, 1965-1967", Paris, Fayard/Jeune Afrique, 1997

 

[31] "Tous les soirs avec de Gaulle, Journal de l'Élysée 1, 1965-1967", op. cité. Cette dernière remarque du Général de Gaulle n'est d'ailleurs pas conforme à la politique qu'il a menée: la France ne s'est pas "dégagée" de plusieurs pays qui se sont fortement rapprochés de Moscou ou de Pékin (Algérie, Mali, par exemple), et même à ce titre, l'exemple de la Guinée reste unique.

 

[32] L'implication de Louis Jacquinot dans cette affaire s'expliquerait par le fait qu'un guinéen arrêté à Conakry fin octobre, Coulibaly Wafere Fassou, est le mari d'une demoiselle Debuchy, qui serait une nièce du ministre français (archives Foccart, carton 63, dossier 206).

 

[33] "Tous les soirs avec de Gaulle, Journal de l'Élysée 1, 1965-1967", op. cité

 

[34] Il semble que Senghor ait été informé des intentions de Sékou quant à la France lors du récent Sommet de l'O.E.R.S. tenu à Nouakchott, mais il n'en a pas fait état. Le 25 novembre, le président Senghor faisait savoir à l'ambassadeur de France à Dakar, le comte Jean Vyau de Lagarde, que la démarche effectuée auprès de Sékou Touré pour l'informer de la décision sénégalaise avait été fort mal accueillie. En raison du malaise qui pesait à l'époque sur les rapports sénégalo-guinéens, M. Senghor estimait que l'expulsion de son représentant à Conakry aurait lieu à bref délai si celui-ci était effectivement chargé de défendre nos intérêts. Le président sénégalais faisait valoir aussi que son ambassade en Guinée, particulièrement mal  équipée, ne serait pas matériellement en mesure de rendre les services que la France pouvait en attendre. Il estimait dans ces conditions que le Sénégal n'était pas en état de représenter la France et que seule pouvait le faire une "grande nation". M. de Carvalho, ambassadeur du Sénégal en Guinée, était d'ailleurs absent de Conakry au moment de la rupture avec la France; il est revenu quelques jours plus tard et a pu s'entretenir avec le chargé d'affaires français, Rey-Coquais. Selon Jacques Foccart, le général de Gaulle a écrit sur le télégramme diplomatique de Dakar annonçant que Senghor hésitait à accepter la demande française: "Oui: cela vaut beaucoup mieux qu'il s'en aille", le "il" restant énigmatique (archives Foccart, carton 63, dossier 206).

 

[35] Certains voudraient voir une collusion entre François Mitterrand et Sékou Touré. Comme le rapporte Jacques Foccart: "Le 19 novembre 1965. Notre ambassadeur à Conakry, qui est rentré, se tient à la disposition du Général, qui le verra, mais plus tard, car il ne veut pas avoir l'air d'accorder trop d'importance à cette affaire. Selon Raphaël-Leygues (ambassadeur de France à Abidjan), qui est à Paris, Mitterrand serait derrière ces histoires de Sékou Touré. Cela fait bien rire le Général, mais je lui explique que la thèse des Africains, et pas seulement d'Houphouët-Boigny, est que Mitterrand est le "copain" de Sékou Touré et qu'il le pousse à monter des coups afin de démontrer que la France a échoué en Afrique. Le Général s'esclaffe de plus belle." (Jacques Foccart, "Tous les soirs avec de Gaulle, Journal de l'Élysée 1, 1965-1967",  op. cité).

 

[36] "J'évoque avec le Général la manifestation - manifestation spontanée, si je puis dire - d'anciens militaires guinéens qui s'est tenue devant l'Élysée. Le matin, à la fin du Conseil des ministres, une soixantaine de ces vétérans sont venus protester en uniforme, avec leurs femmes et leurs enfants, en proclamant: "Nous nous sommes battus pour la France et nous voulons continuer à servir dans l'armée française. Nous ne voulons pas être renvoyés." On a fait tout ce qu'on pouvait pour ces gens, mais je considère leur sort présent comme une injustice: "Nous ne pouvons pas les abandonner dans la rue, nous ne pouvons pas les laisser sans liquider tout à fait leur pension, et encore ces pensions ne sont-elles pas suffisantes. Enfin, il faut s'occuper d'eux." Le Général a pris une feuille de papier et il a écrit: "Pour M. Messmer (ministre des armées). En ce qui concerne les militaires guinéens "libérés", nous ne devons pas les abandonner, même si Sékou Touré fait la bête pour qu'ils rentrent chez eux. Il s'agit, ou bien pour certains de les récupérer, fût-ce dans les services de l'armée, ou bien pour d'autres de les muter dans une formation professionnelle, ou bien, pour quelques-uns, de leur offrir des emplois réels dans des services publics ou dans des entreprises." Cette question a été réglée rapidement. On avait téléphoné à Messmer pour savoir s'il était possible d'obtenir une solution et, après la lettre du Général, dès le lendemain, l'affaire était close." (Jacques Foccart, "Tous les soirs avec de Gaulle, Journal de l'Élysée 1, 1965-1967",  op. cité).

 

[37] "Tous les soirs avec de Gaulle, Journal de l'Élysée 1, 1965-1967", op. cité

 

[38] Conversation de l'auteur avec Momo Camara le 7 juillet 2003 à Paris

 

[39] Il s'agit d'un voyage fait en janvier 1962, que François Mitterrand effectua en tant qu'envoyé spécial de "L'Express" - alors quotidien - au lendemain du "complot des enseignants" et de l'expulsion de l'ambassadeur soviétique Daniel Solod. L'article de François Mitterrand, intitulé "Sékou Touré m'a dit...", est paru dans ce journal le 25 janvier 1962. Bien entendu, le fait que les deux hommes – Sékou Touré et François Mitterrand – soient pareillement traités par de Gaulle avec réserve et hostilité, faisait partie de ce contexte de réticence.

 

[40] Dans ses "Souvenirs", rédigés en 1999 mais non publiés, André Bettencourt écrit: "Président républicain, le général de Gaulle laissait pouvoir et liberté aux ministres... Jamais je n'ai reçu d'injonction d'agir sur tel ou tel point, hormis à propos de ma correspondance avec le président Sékou Touré." Cette réaction de l'Élysée est d'autant plus incompréhensible que le général de Gaulle avait lui-même reçu, un an auparavant, alors que les relations franco-guinéennes étaient déjà au plus bas, des livres de Sékou Touré et qu'il avait fait répondre aimablement, mais je ne le savais pas à l'époque.

 

[41] "Foccart parle. Le général en mai. Journal de l'Élysée", Tome II, 1968-1969, Fayard/Jeune Afrique

 

[42] "Foccart parle. Le général en mai. Journal de l'Élysée", Tome II, 1968-1969, Fayard/Jeune Afrique

 

[43] "Foccart parle. Le général en mai. Journal de l'Élysée", Tome II, 1968-1969, Fayard/Jeune Afrique

 

[44] "Foccart parle. Le général en mai. Journal de l'Élysée", Tome II, 1968-1969, Fayard/Jeune Afrique

 

[45] Jacques Foccart se trompe. Le 2 octobre 1958, la Guinée devient indépendante, mais Sékou Touré reste chef de gouvernement, comme le général de Gaulle est en France président du conseil (le président de la République est toujours René Coty). De Gaulle deviendra président de la République le 8 janvier 1959, et Sékou Touré le 15 janvier 1959, soit une semaine plus tard, mais à la suite d'un vote de l'Assemblée nationale guinéenne; il restera en même temps chef du gouvernement ainsi que ministre des affaires étrangères et de la défense. Il abandonnera la défense début 1960 (à Keita Fodeba) et les affaires étrangères début 1961 (à Lansana Béavogui). Entre temps, il aura le 15 janvier 1961 été élu chef de l'État au suffrage universel, mais restera chef du gouvernement.

 

[46] Pierre Messmer, "Après tant de batailles", Paris, Albin Michel, 1992

 

[47] produit par Syli Cinéma, avec comme réalisateur Thierno Oumar Barry. 

par André Lewin

Ancien ambassadeur de France en Guinée (1975-1979)

Président-fondateur de l'Association d'amitié France-Guinée

 

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