SCOOP GCI AVEC TIERNO MONENEMBO, PART 1: "La seule réconciliation possible et nécessaire en Guinée, c’est entre le peuple et l’Etat. Pas entre les citoyens!"

Tierno Monenembo est un écrivain prolixe. Agé bientôt de 64 ans, Tierno Saïdou Diallo de son vrai nom, natif de Porédaka a aujourd’hui dans sa gibecière une dizaine d’œuvres rédigées entre 1979 et 2011, dont parmi les plus renommées on peut citer, "Crapauds-brousse", "Les écailles du ciel", "Peuls" et "Le roi du Kahel" qui avait notamment été couronné par le prix Renaudot, en 2008. Une intense création littéraire dont la trame de fond demeure l’exil et la nostalgie qui sont les éléments dominants de la vie de l’auteur. Cependant bien qu’ayant vécu pendant 42 longues années, la Guinée demeure le sujet de préoccupation privilégié de Tierno Monenembo... 13:25 12-1-2012

Et dans cette première partie de l’entretien exclusif qu’il a accordé à notre rédaction, il sera à la fois question de son tout dernier projet littéraire, mais aussi de la Guinée d’aujourd’hui et d’hier. Dans une seconde partie qui vous sera proposée prochainement, il abordera certains grands défis du continent africain... .Quelques vérités signées Monenembo:" Les peuples qui arrivent à gérer très bien leurs douleurs, finissent justement toujours par surmonter leurs problèmes... " Vous savez, les écrivains sont les comptables de la douleur nationale, dans tous les pays du monde".


GuinéeConakry.Info: Dans quel cadre se situe votre séjour actuel en Guinée?

Tierno Monenembo: J’ai un projet qui est celui d’écrire un roman qui va célébrer la ville de Conakry, et qui va raconter l’histoire d’une jeune fille guinéenne d’aujourd’hui qui va concentrer sur elle, sur sa personne et sur sa vie l’ensemble des douleurs nationales vécues depuis 1958. C’est là mon projet.

GCI: Ce roman sera entièrement fictif ou bien y aura-t-il une part de réalité?

T.M: Ce sera une fiction. Je suis un romancier. Or, le romancier ne travaille que sur la base de la fiction. Nous laissons la chronique des événements objectifs aux historiens. Un écrivain n’est pas objectif. L’art n’est pas objectif. L’art est subjectif car il part du sentiment.

GCI: Vous auriez pu choisir un garçon ou un homme…?

T.M: Les femmes et les enfants sont d’excellents personnages de roman. Ce sont des personnages très très riches et très fluides, perméables et modelables. On peut façonner ces personnages à la guise. Vous savez, avec deux ou trois mots mis dans la bouche d’une femme ou d’un enfant, on peut raconter le monde entier. Alors que pour un homme de 150 kg ou d’1 m 90, il faut 25.000 mots. Un râle, un souffle, une larme au bord de l’œil, etc…, c’est toute la vie qui est racontée chez la femme et chez l’enfant. Ce sont les meilleurs personnages de roman. D’ailleurs, ce n’est pas uniquement que chez le roman qu’il en est ainsi. C’est également le cas au niveau des arts plastiques et au cinéma. La femme est expressive. C’est un être sur le visage duquel on peut tout lire, aussi bien toute la joie du monde que toute sa misère…

GCI: Et ce projet vous prendra combien de temps, à votre avis?

T.M: Le début prendra 6 à 8 mois. Ce qui veut dire que je serai en Guinée pendant 6 à 8 mois, au moins. Mais ce n’est là que le début. Je peux même ne rien écrire pendant cette période. Peut-être que je vivrai ici mon roman, avant de l’écrire plus tard. C’est vrai que quand j’ai écrit "Pelourinho" (Seuil, 1995), j’avais été vivre au Brésil pendant 6 mois et j’avais écrit le roman deux ans après. J’ai d’abord vécu le Brésil, j’ai compris le sens du Brésil, je me suis frotté aux gens du Brésil, j’ai compris les relations historiques fortes qu’il y a entre l’Afrique noire et le Brésil, et après que tout ça se soit décanté dans mon corps et mon esprit, j’ai écrit le roman. Mais c’était deux ans après.

GCI: D’une part, vous dites que l’art est subjectif. De l’autre, vous dites détenir le projet de votre roman, comme si c’était scientifique. N’est-ce pas contradictoire?

T.M: Un projet n’est pas forcément scientifique. On peut notamment avoir son projet de mariage ou de tout autre chose. Le projet est beaucoup plus un vœu qu’un plan. Le vœu, c’est se dire voilà ce que je veux. Dans mon cas, ça veut dire que je souhaiterais écrire un roman sur Conakry et sur une jeune fille de Guinée d’aujourd’hui, concentrant sur elle toutes les douleurs nationales. C’est un vœu, c’est un projet. Et ça peut tout à fait changer au cours du processus de création littéraire. Vous savez, aucun écrivain ne sait comment finit son roman. Tout écrivain connaît plus ou moins comment il commence son roman, mais personne ne sait comme le roman va finir.

Parfois, des personnages qu’on n’avait pas prévus surgissent, envahissent toute la page et dominent même le personnage principal. A propos, je donne l’exemple d’un projet de roman que j’ai eu sur le Rwanda, sur le génocide rwandais. Ça s’appelait "L’aîné des orphelins" (Seuil, 2000). Je comptais faire trois cents à quatre cents pages. Finalement, ce roman s’est réduit à cent cinquante pages. Parce qu’au moment où j’écrivais, tout d’un coup, j’ai écrit une phrase. Et je me suis dit que c’est la fin du livre. Je n’avais pas prévu cette phrase-là. Mais elle était si bien citée que je me suis dit "ça y est, le livre est terminé". Donc, le livre s’est écrit tout seul. Sans moi. Comme l’enfant grandit tout seul, dans le ventre de sa maman. Et il arrive quand il veut, au moment de la naissance. 

GCI: Vous dites que la fille-personnage principal de votre futur roman concentrera sur elle l’histoire des douleurs et des mésaventures de la Guinée. Est-ce que ça veut dire que c’est sous ce prisme là seulement que vous voyez la Guinée?

T.M: Forcément! Ce pays est douloureux, très douloureux. Ce pays est le pays de l’échec. C’est le pays de la mésaventure. C’est le pays de la connerie universelle. Connerie monumentale au niveau du gouvernement en tout cas. C’est le pays des faux problèmes et c’est le pays de la dérive. Ça, on ne peut pas l’éviter. Mais la douleur est importante. Ça peut être une richesse. Les peuples qui arrivent à gérer très bien leurs douleurs, finissent justement toujours par surmonter leurs problèmes. Malheureusement, en Guinée, les problèmes ne sont même pas posés. Dans ce pays, il n’y a pas la mémoire de la douleur. Dans ce pays, on oublie tout. Comme s’il n’y avait pas d’histoire. Comme si tout ce qu’on a vécu depuis 1958, ne devait pas exister. Seuls les peuples qui savent gérer leurs douleurs deviennent des peuples forts. Regardez l’Algérie! Regardez l’Asie : la Chine, la Corée, le Japon. Regardez même l’Amérique. Vous savez, les écrivains sont les comptables de la douleur nationale, dans tous les pays du monde. Ce sont les guerres et les grandes tragédies humaines qui font la richesse de la littérature. Sans la guerre d’Algérie, il n’y aurait pas eu de grands écrivains algériens comme Kateb Yacine. Sans la guerre de sécession aux Etats-Unis, il n’y aurait pas eu Faulkner. Sans la première et la seconde guerre mondiales, il n’y aurait pas eu les grands écrivains français. Sans toute la violence et toute la souffrance que les Russes ont subies du temps des Tsars, il n’y aurait ni Tolstoï, ni Dostoïevski. C’est la douleur qui crée l’art. Le bonheur ne se raconte pas. Les peuples heureux n’ont pas d’histoire en quelque sorte ! (sourire). Un homme heureux n’a pas besoin d’écrire. Ce sont les gens malheureux qui écrivent. Ils transcrivent sur la page les malheurs de l’heure.

Notre devoir à nous, Williams Sassine, Camara Laye, moi et d’autres, c’est de raconter la douleur nationale. Parce que la stratégie du politicien est de dire que: "tout va bien jeunes gens, dormez tranquilles". L’écrivain, son rôle c’est dire que "rien ne va, c’est inquiétant, c’est dangereux, on va vers la catastrophe". L’écrivain, c’est celui qui tire la sonnette d’alarme ! 

GCI: Mais est-ce que la Commission de réflexion sur la réconciliation nationale, n’est pas une manière de faire face et de surmonter les douleurs de la Guinée?

T.M: La Guinée n’a pas besoin d’une commission de réconciliation nationale. Pourquoi? Parce que les Guinéens n’ont jamais été vraiment opposés. Il n’y a pas en Guinée une ethnie qui est opposée à une autre du point de vue des fondamentaux. L’ethno-stratégie, elle, existe. L’utilisation des ethnies et des régions pour prendre le pouvoir et le conserver, existe depuis Sékou Touré, dans les années 50. Il a opposé les peulhs et les Sosos artificiellement, pour s’imposer à Yacine Diallo. Ensuite, il a opposé dans les années 70, les peulhs et les malinkés. Et aujourd’hui, Alpha Condé rentre dans ce créneau là. La seule réconciliation possible et nécessaire en Guinée, c’est entre le peuple et l’Etat.

En Guinée, le jour où l’Etat guinéen respectera le peuple de Guinée, le jour où l’Etat guinéen respectera la constitution guinéenne, le jour où l’Etat guinéen respectera les droits de l’homme, il n’y aura plus de problèmes. Malheureusement, l’Etat guinéen, depuis 1958, se comporte comme un prédateur, comme un bandit, comme un cow-boy.  Il vole, mange et tue comme il veut. Il piétine la constitution guinéenne et tous les principes. La constitution de la Guinéenne était la meilleure du monde dans les années 60. Mais Sékou Touré l’a toujours violée. Donc, il n’est pas nécessaire de parler de réconciliation nationale en Guinée, si ce n’est entre l’Etat et les citoyens. 

GCI: Vous dites « aujourd’hui, Alpha Condé rentre dans ce créneau là ». Est-ce à dire qu’à votre avis, le président de la République est le seul responsable de l’ethno-stratégie que l’on observe aujourd’hui?

T.M: Ecoutez! Par principe, je m’attaque au pouvoir. C’est le pouvoir qui dirige. Alpha Condé, je le connais très bien. Je ne l’avais jamais attaqué avant qu’il ne soit président. J’attaque sa gestion du pays. Il a une approche ethnostratégique. Et tout le monde le sait. Il faut le dire, il faut le dénoncer. Et sa gestion est une gestion qui va plutôt vers le pouvoir personnel. Le pouvoir de parti-Etat est en train de revenir. Le RPG est aujourd’hui en train d’investir tous les secteurs de l’administration, guinéenne avec une violence absolument insoutenable. Il faut le dire.

GCI: Vous arrivez en Guinée au moment où le pouvoir et l’opposition sont engagés dans un processus de dialogue qui bat de l’aile. A votre avis, quelle peut être la solution de sortie de crise?

T.M: La solution encore une fois, c’est le respect des principes. Quel est le drame de la Guinée? C’est un pays qui, depuis 1958, est sans droit, où le principe du droit a toujours été violé par ceux qui dirigent l’Etat. La transition qui a été organisée après les massacres au stade du 28 septembre, s’est très très mal passée. Encore une fois, on a passé l’essentiel du temps à violer les principes et les règles. Voilà un système politique de transition, où on a désigné un Conseil national de Transition et un premier ministre technocrate, c’est-à-dire fonctionnaire et redevable du CNT. Mais, ce CNT n’a jamais convoqué le premier ministre pour l’entendre sur quoi que ce soit. Jean-Marie Doré s’est comporté comme un chef d’Etat élu. Il a même signé des contrats miniers ! Ce qui est absolument illégal. Ils ont organisé leur élection comme ils ont voulu. Parce que le CNT n’a jamais servi à rien. C’est une chambre vide. En plus, l’autre erreur monumentale aura été d’organiser les élections présidentielles avant les élections législatives. Si on avait commencé par ces dernières, on aurait eu un soubassement juridique. Il y aurait les députés devant lesquels on répondrait. Et le président de la République aurait été contrôlable. Mais aujourd’hui, comme on l’a toujours eu en Guinée, nous avons un président non contrôlable, qui fait ce qu’il veut, comme il veut et quand il veut. C’est la jungle juridique. 

GCI: Ça c’est le diagnostic. Une nouvelle fois, quelle est la solution?

T.M: Je n’ai pas de solution. Ou tout au moins, la solution serait que les citoyens Guinéens se battent pour défendre leurs droits, que les citoyens guinéens se battent pour obliger et les individus au pouvoir et les institutions au pouvoir à observer un certain nombre de règles de bienséance juridique et sociale. 

GCI: Mais aux yeux de certains Guinéens, l’opposition, elle-même, ne facilite pas la tâche…?

T.M: Moi, je connais mal l’opposition guinéenne. C’est-à-dire que je ne connais pas les détails de la vie politique nationale. Je suis en dehors du pays depuis quarante-deux ans. J’ai l’habitude de critiquer ceux qui sont au pouvoir, parce que ce sont eux qui sont en exercice. L’opposition est si nécessaire qu’elle est l’incarnation du contre-pouvoir. Même si elle est pourrie comme c’est souvent le cas dans les pays africains, je préfère être du côté de l’opposition que de celui du pouvoir. La preuve, c’est que quand Alpha Condé était dans l’opposition, je l’ai défendu. Et quand une fois, il m’a été demandé lors d’une conférence de presse au Centre culturel franco-guinéen (CCFG), pourquoi je soutiens Alpha Condé? J’ai répondu que même si c’était Lansana Conté qui avait été mis en prison, je l’aurais défendu. Parce que j’en ai marre que mes compatriotes meurent dans les prisons politiques. Nous avons d’autre chose à faire. Maintenant Alpha Condé n’est plus opposant. Et son exercice du pouvoir ressemble beaucoup à celui de ses prédécesseurs. Parfois, on a l’impression même qu’Alpha Condé réunit sur lui tout à la fois, Sékou Touré, Lansana Conté et Moussa Dadis Camara. 

GCI: Envisagez-vous mettre à profit votre séjour pour rencontrer le président Alpha Condé?

T.M: Non! Je n’ai pas un tel projet dans mon agenda. 

GCI: Et si l’initiative de vous rencontrer venait du président en personne, puisque vous vous connaissez?

T.M: Dans ce cas, je n’y serais pas opposé. Pourvu que bien avant, le principe et les sujets de discussion soient définis de manière consensuelle par voix téléphonique. 

Interview réalisée par Boubacar Sanso Barry, Justin Morel Junior, Kerfalla Kourouma et Mamadou Aliou Barry, pour GuineeConakry.info

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