
Guinée Conakry Info: Madame Saran Daraba, vous êtes la présidente du REFMAP. Présentez-nous le bilan de ce réseau sous-régional, actif, mais quelque peu mal connu?...
Hadja Saran Daraba: Depuis la création du REFMAP, en 2000 à Abuja (Nigeria), l'essentiel de nos activités a consisté à faire des plaidoyers auprès des décideurs politiques des pays membres (Liberia, Sierra Leone et Guinée) de la Mano River Union. Pour essayer des les ramener à la table des négociations, en vue d'établir une paix définitive en Sierra Leone et au Liberia. Nous avons également fait beaucoup de plaidoyer auprès des institutions internationales, afin que le processus de paix, en cours au sein du Bassin du fleuve Mano et de la CEDEAO, puisse intégrer l'approche Genre. Nous avions constaté que dans les mécanismes mis en place par la CEDEAO, il n'y avait pas de femmes, ni au niveau du sommet des chefs d'Etat(ce qui va changer avec l'arrivee de notre amie Ellen J.Sirleaf), ni au niveau du conseil des ministres (qui regroupe les ministres de la Justice, de la Sécurité, de l'Administration Territoriale et des Affaires Étrangères). Nous en avons attiré l'attention à tous niveaux afin que les femmes soient prises en compte dans le processus de prise de décisions. Parce qu'elles sont souvent les principales victimes des conflits et autres guerres. En fin 2001, nous avons fait des séries de formations sur les techniques de prévention et de gestion des conflits, pour différents groupes. Notamment les femmes leaders, les associations, les forces armées (militaires et para militaires), les membres de certaines institutions républicaines (l'Assemblée Nationale, le Conseil Économique et Social), les fonctionnaires de l'Administration du Territoire et les communicateurs traditionnels. Nous avons également vulgarisé le traité de l'Union du Fleuve Mano, qui se trouve être la première organisation sous-régionale en Afrique de l'Ouest. Il s'agissait de faire comprendre à tout le monde la nécessité de s'impliquer dans le règlement des conflits en Sierra Leone et au Liberia. A partir de la tenue du sommet de Rabat, en février 2002, nous avons beaucoup travaillé sur la réconciliation en Sierra Leone et sur les négociations entre les différentes parties en conflit au Libéria. La CEDEAO nous avait donné un statut d'observateur et c'est ce qui nous a permis de participer aux négociations entre le gouvernement de Charles Taylor et les mouvements rebelles. En juin 2003, quand les dernières négociations se sont tenues à Accra (Ghana), le REFMAP a été officiellement invité. La branche libérienne du REFMAP a été impliquée dans toutes les démarches de la mise en œuvre de la feuille de route. Du côté de la Sierra leone et de la Guinée, nous nous sommes occupés de la vulgarisation du document sur le moratoire sur les armes légères. Près de 5000 copies de ce moratoire ont été distribuées. Les radios rurales ont été impliquées dans la sensibilisation des populations. Grosso modo, notre action à mettre fin au monopole sur les questions de paix et de sécurité.
GuineeConakry.info: Aujourd'hui, qu'est-ce qui menace la paix au sein de la Mano River Union?
HSD: La Présidente du Liberia, Mme Ellen Johnson Sirleaf, a demandé l'extradition de l'ancien Président Charles Taylor afin qu'il comparaisse devant le Tribunal Pénal International en Sierra Leone.
La durée et la férocité des guerres civiles du Libéria et de la Sierra Leone doivent nous inciter à beaucoup de prudence dans l'analyse politique. Le Libéria sort d'une période de près de 15 ans de guerre civile. La Sierra Leone en a eu plus de 12 ans. Ces deux guerres sont parmi les plus cruelles de la fin du 20 ème siècle. Cela laisse des traces, des acteurs et des témoins. Je pense que la première chose à faire, dans le bassin du fleuve Mano, c'est d'abord de ramener la paix. Faire comparaître le Président Taylor devant le TPI de la Sierra Leone est certes un acte à faire mais, à mon avis, il n'est pas prioritaire.
Le Liberia vient de tenir des élections que la communauté internationale et tous les observateurs ont qualifiées de crédible. Je pense que le plus urgent, pour les Libériens, c'est de se réconcilier. Et, parmi les Libériens, il faut compter le Président Taylor. La durée de ces deux guerres fait qu'il y a des gens qui n'ont pas intérêt à la paix. Ils ont fait de cette guerre un fonds de commerce. Ils sont encore-là! Le Président Charles Taylor ne devrait pas être le seul à faire comparaître. Enclencher ce processus à un moment où l'Etat libérien n'a pas mis en place toutes ses institutions, c'est l'exposer à une autre déstabilisation. Et, les effets pourraient être ressentis en Sierra Leone, en Côte d'Ivoire et même en Guinée. Je pense que le processus déclenché par Mme Ellen Sirleaf Johnson devrait suivre son cours sans précipitation. Il me semble que la Présidente du Libéria a discuté du problème avec le Président Nigérian Olusegun Obasanjo. Je crois que l'accord obtenu est qu'il y ai une large consultation au niveau des chefs d'Etats africains, afin d'aboutir à une décision. La complexité de la question exige cette démarche. Pour s'assurer que le processus sera maintenu.
GCI: Quelle a été votre contribution à la réunion des forces vives de Guinée qui s'est tenue du 17 au 20 mars derniers?
HSD: Lors de cette rencontre, j'ai eu à dire que toute concertation entre Guinéens est une bonne chose. Depuis la création du REFMAP, la branche guinéenne n'a cessé de dire aux Guinéens que s'il y a eu la guerre au Libéria, en Sierra Leone et en Côte d'Ivoire, c'est parce qu'il y a eu rupture du dialogue. La tenue de cette concertation en Guinée, entre les partis politiques, les organisations de la société civile et les autres, a été une bonne chose...
Nous espérons, et je l'ai dit au Palais du Peuple, que ça ne sera pas une concertation de plus. Parce que nous avons procédé à une analyse sans complaisance de la situation en Guinée. Des engagements individuels et collectifs devraient être pris, afin que les Guinéens puissent accepter de se remettre en cause. Qu'ils se débarrassent de l'intolérance et surtout du mépris des idées émises par les autres.
La Guinée appartient à tous les Guinéens et personne ne viendra de l'extérieur pour trouver la solution à nos problèmes. Il nous appartient de prendre nos responsabilités. Si nous avons vécu 26 ans sous le règne du Président Sékou Touré et 22 sous le règne du Général Lansana Conté, ça fait 48 ans. On ne peut pas toujours tout ce qui se passe dans un seul pays, sur la tête d'un seul individu. Il y a une responsabilité collective des Guinéens de l'intérieur comme de l'extérieur. Il faut qu'on lève le malentendu historique. On décidé que tout ce qui a été fait sous la Première République était négatif. Sans aucune possibilité d'analyser les choses.
Nous sommes en train de faire la même erreur avec le régime du Président Conté. C'est pourquoi, lors de la concertation, j'ai plaidé pour une conférence nationale, un forum, pour que nous nous expliquions sur le malentendu historique de la Guinée. Depuis notre indépendance, en 1958, jusqu'a aujourd'hui.
Nous espérons, et je l'ai dit au Palais du Peuple, que ça ne sera pas une concertation de plus. Parce que nous avons procédé à une analyse sans complaisance de la situation en Guinée. Des engagements individuels et collectifs devraient être pris, afin que les Guinéens puissent accepter de se remettre en cause. Qu'ils se débarrassent de l'intolérance et surtout du mépris des idées émises par les autres. La Guinée appartient à tous les Guinéens et personne ne viendra de l'extérieur pour trouver la solution à nos problèmes. Il nous appartient de prendre nos responsabilités. Si nous avons vécu 26 ans sous le règne du Président Sékou Touré et 22 sous le règne du Général Lansana Conté, ça fait 48 ans. On ne peut pas toujours tout ce qui se passe dans un seul pays, sur la tête d'un seul individu. Il y a une responsabilité collective des Guinéens de l'intérieur comme de l'extérieur. Il faut qu'on lève le malentendu historique. On décidé que tout ce qui a été fait sous la Première République était négatif. Sans aucune possibilité d'analyser les choses.
Nous sommes en train de faire la même erreur avec le régime du Président Conté. C'est pourquoi, lors de la concertation, j'ai plaidé pour une conférence nationale, un forum, pour que nous nous expliquions sur le malentendu historique de la Guinée. Depuis notre indépendance, en 1958, jusqu'a aujourd'hui, qu'est-ce qui a marché? Qu'est-ce qui n'a pas marché? Nous devons avoir le courage d'affronter notre histoire pour en tirer les leçons.
GCI: Aujourd'hui, la santé du Président Conté préoccupe plus d'un Guinéen. N'est-ce pas une autre menace pour la paix, en Guinée? N'est-ce pas la responsabilité de tous les Guinéens si nous en sommes-là?
HSD: Il y a beaucoup d'inquiétude en ce qui concerne la succession du Président Conté. Nous avons une Loi Fondamentale, quand même! Celle-ci définit les conditions de succession en cas de maladie, d'incapacité du Président de la République ou de vacance de pouvoir. Sur le papier, du moins, on sait ce qui devrait se passer. Maintenant, pourquoi tout le monde est fébrile? C'est parce que, nous-mêmes, nous avons contourné les prévisions constitutionnelles de la Guinée. Nous avons joué le jeu de la mise à l'écart de ces prévisions. Notre Assemblée Nationale a été discréditée. La Cour Suprême a également été discréditée. On a tout ramené à la personne du Chef de l'Etat, de l'Exécutif. Évidemment, si nous pensons que la vie et la mort de tous les Guinéens dépend de la vie et de la mort du Président Conté, alors nous avons des problèmes. Ça explique la fébrilité qui entoure aujourd'hui la maladie du Chef de l'Etat. Mais, c'est un être humain, il peut tomber malade comme n'importe quel citoyen lambda. Pourquoi sa maladie nous pose problème? Pourtant, sa maladie n'est pas nouvelle. Ce n'est qu'une phase d'aggravation, sinon nous savions depuis longtemps que le Président Conté est malade. Est-ce qu'on n'en discuté? Non! On n'a pas pris aucune décision! Les Guinéens n'ont pas joué leur rôle à temps! Et, subitement, on se rend compte que le Chef de l'Etat est sérieusement malade. Alors, ça pose problème. Les appétits se mettent à jour. Nous assistons à des supputations de toute nature. Est-ce que nous sommes assez forts pour surmonter nos différences et nos divisions, pour mettre l'intérêt national au devant de nos intérêts ethno stratégiques, économiques et financiers? Si nous en sommes capables, alors nous aurons prouvé que nous sommes une nation forte. Si nous n'arrivons pas à surmonter ces aspects, parce que nous croyons qu'il y a des groupes d'opposition qui pourraient faire plonger les choses, évidemment, il y a risque de crise. C'est à tous les Guinéens de puiser la force nécessaire pour éviter à la Guinée ce qui est arrivé à la Côte d'Ivoire, au Liberia et à la Sierra Leone. Je suis très optimiste et je ne pense pas qu'on plonge dans la crise.
GCI: Transition militaire? Transition politique? Comment sortir de la crise?
HSD: Nous avons adopté une Constitution qui est très claire en ce qui concerne la vacance du pouvoir. Mais cette Constitution suppose également que les institutions républicaines répondent aux normes auxquelles elles devraient obéir. Aujourd'hui, si nous voyons le laxisme dans la gestion du pouvoir, nous constatons que cela a conduit à beaucoup de dérapages. Il faut une main forte pour mettre la Guinée sur les rails. La concertation des forces vives a mis en place un comité de suivi des recommandations. Ce comité va étudier la meilleure voie à suivre, pour sortir de la crise. N'oublions pas, non plus, que nous sommes dans une géopolitique sous-régionale et internationale et où les influences pourraient également avoir un impact sur le processus de transition.
Propos recueillis par Bah Boubacar pour GuineeConakry.info




















