De fous rires en beaux cris, de silences saisissants en applaudissements incessants, tout clame l'extase, tout explose sous la magie sonore de la chanteuse-animatrice.
Quelqu'un dans le public délire: "Mama Kanté, c'est trop fort quoi! Bravo .. Bis .. Mama Kanté!!!"
Mama Kanté, c'est le nom de cette charismatique cantatrice dont la corpulence en ajuote à la présence. Son visage de lionne alanguie ou de trigesse rageuse qu'encadre une crinère de tresses rastas fait sourire ou frémir ses fans qui vibrent au rythme de ses lèvres enflammées. Et c'est toujours ainsi quand cette femme se produit. Toujours.
Voilà les séquences visuelles qui envahissent mon esprit et frétillent dans ma mémoire à l'annonce de la mort de Mama Kanté aux Lieux-Saints de Makka où elle devait accomplir son devoir religieux du ''hadj''.
Mama est donc restée à Makka, foudroyée par une mort subite en cette après-midi du 12 septembre 1982. C'est une lourde perte pour le peuple et tous ceux qui l'ont connue par son oeuvre de taille.
Si c,est un topique que d'affirmer les origines populaires d'un artiste africain, cependant, pour Mama Kanté, l'assertion prend des dimensions nouvelles car, cette femme est issue de la grande famille des Kanté de Kissidougou, un véritable réservoir de célèbres artistes guinéens défunts ou vivants.
Citons-en au passage quelques uns:
- Les regrettés chanteurs guitaristes Facély Kanté, et Diarra Kanté ;
- Djomba Kanté, Directeur de L'ensemble Instrumental et choral de Kissidougou ;
- Manfila Kanté, chanteur des Balladins ;
- Djélaye Kanté, guitare Solo du Niandan-jazz et la vedette internationale Mory Kanté, etc...
Sur cette liste désormais figurera en encadré à coté des défunts l'impétueuse Mama Kanté.
Une identité remarquable
Mama naît en 1963 à Kissidougou de Djéli Fodé Kanté, compositeur fécond et de Djésira Diabaté, compagne inspirée du maître du balafon. En cette période d'entre-deux-guerres, les hommes naissaient avec des tempéraments de feu, raconte l'anecdote qui courait les sentiers des villes à cette époque. En tout cas, pétulante comme nous l'avons connue, Mama Kanté ne pouvait infirmer cette anecdote.
Dans la société traditionelle mandingue, la vie de l'artiste est souvent toute tracée. Il appartient alors à l'individu par son métier d'être plus qu'une personne, une personnalité. C'est ce que voulût Mama Kanté.
Ses premiers pas dans le monde de la musique sont guidés par son père, son cousin Yomba Kanté et sa tante Soba, tous deux émérites compositeurs.Sa mère, en intelligente égérie, préfère l'intimité anonyme dans ce qu'elle apporte. Quelques chants frédonnés avec les imperfections de l'âge, des pas esquissés avec bonheur au milieu du cercle de famille réjoui, ainsi va la vie pour Mama durant ces premières années de son enfance.
A partir de 1943, un autre cousin, phénoménal guirtariste trditionnel Sékou, va prendre Mama en main. Il attise en elle la passion de la musique aux sons de son instrument maîtrisé. Il sera pour elle une vraie palée dans sa vocation naissante. Quand jouait le grand cousin spontanément, Mama s'emportait et dansait toujours. Ses amis se souviennent de cet air populaire qu'elle affectionnait particulièrement: Nanfoulen.
Comme elle savait déjà trépigner, la petite Mama .. Comme elle était leste .. Ces qualités essentielles lui sont restées, se sont multipliées et se sont enrichies au fil des années d'expérience. Ecoutant attentivement les aînés, elle découvre la sagesse de la littérature orale. Les contes, proverbes, légendes épiques, les chapelets de litanies généalogiques lui ouvrent les portes de la société et celle de l'histoire.
Mais en 1946, son cousin Sékou Kanté la quitte malheureusement pour Dakar où vivait désormais sa mère Soba, remariée à Diaraba Kouyaté. La séparation est déchirante pour Mama ; elle pleure de ses innoncentes larmes de dix ans.
La famille la console et la réconforte. Les frères Djéla et Sékou Kanté lui promettent assistance assidue. Ensemble, ils aimeront les fêtes populaires de leurs chansons grivoises deviennent ainsi le miroir de poche des jeunes de Kissidougou. Le miroir qui ne ment pas et dont les reflets montrent avec vitalité la fouge d'une jeunesse enracinée dans les traditions africaines. Sous l'oeil vigilant et complice du père, les jeunes s'activent avec bonheur dans les cérémonies de mariages, de baptêmes, etc...
S'associant au passage à d'autres groupes de jeunes, les enfants Kanté élaborent ainsi dans des élans improvisés, la tessiture musicale qui fit éclore la voix de Mama.
En 1951, Mama se marie à Kankou Fodé Kouyaté, virtuose du balafon, et alors commence pour elle une vie d'aventure. Son mari appartenait, disait-on, à l'espèce des ''oiseaux migrateurs''.
Pendant 4 ans, ils vont en tournée à travers l'Afrique Occidentale: Côte d'Ivoire, Haute Volta, Libéria et Sierra Leone sont tour à tour sillonnés par ce couple de musiciens incendiaires. Mama, angélique ou démoniaque à souhait, Kankou Fodé balafoniste exhibitionniste, faisaient accourir des foules nombreuses et généreuses.
Leurs amis témoignent qu'ils vont s'acheter avec les différents dons de retour en Guinée deux camions d'occasion T55 - incroyable peut-être, mais vrai. C'est au cours de cette tournée africaine que Mama deviendra mère pour la première fois en 1953 à Divo en Côte d'ivoire. Le couple appellera Mamady, ce charmant garçon. Mama aura par la suite 11 maternités, malheuresement quatre seulement survivront: Mamady, Mamoudou, Djéli Fodé et Aly.
La création de l'Ensemble Instrumental et choral de la Radiodiffusion Nationale en 1960 constitue l'événement capital de la vie artistique de Mama Kanté, car c'est à l'image de ce laboratoire de la tradition musicale de notre pays que vont naître d'autres ensembles dans toutes les régions avec en tête de liste celui de Kissidougou, son patelin natal.
Choisie en 1962 comme vedette de l'Ensemble naissant, Mama par ses vocalises personnalisées, sa gestuelle stylisée devient incontestablement une identité remarquable.
Les textes de ses chants par contribution collective gagnent en vigeur patriotique. Elle débarque ainsi en 1963 à Conakry pour le 2e Festival Artistique avec l'Ensemble Instrumental et Choral de Kissidougou, dans leur escarelle culturelle un titre gorgé d'africanisme: ''OUA''.
La conscience nationale vocalisée
Progressivement, Mama Kanté sortira sa province de sa léthargie culturelle comparée à sa voisine, la ville de Gueckédou. En 1966, avec ''Sagougnouma'' et ''Dia 66'', le nickel de la voix la grande Dame de Kissi rutile sur les coeurs des mélomanes guinéens et africaines. Elle est décorée de la Médaille d'honneur du Travail. Mais, c'est vraiment au Festival artistique et culturel du 9 au 27 Mars 1970 que la personnalité de Mama éclabousse le tout Conakry. Elle ouvrage un nouveau ''Dia 70''>>, qui provoque chez le critique Ibrahima Kalil Diaré une irrésistible tentation de comparaison: ''Mama Kanté, écrit-il, c'est la Mahalia Jackson de Guinée''. Cet hommage, car il en est un, de la plume de ce vert critique qui n'affectionne point les étiquettes ou labels de célébrité collés au dos d'artistes qui ne veulent qu'être eux-mêmes, est bien étonnant et suffisamment révélateur.
Mama Kanté, c'est la révélation du Festival 70. Volcan en action. Elle fait éruption au Palais du Peuple de Conakry, et les laves incandescentes de sa voix purifient les coeurs en détresse. Elle déplie avec un rare bonheur son puissant registre vocal. Elle est en pleine possession de toutes les ficelles des chantres traditionnels mandingues: clarté de l'expression, densité des textes, beauté gestuelle.
Pour plaire et satisfaire son auditoire, Mama Kanté n'eut point besoin de beauté, elle avait un visage dont la plasticité savait épouser un charme souverain.
C'est à partir de l'agression impérialo-portugaise de novembre 1970 que Mama Kanté va symboliser ''la conscience nationale vocalisée''. Ses chants vont implacablement fustiger la félonie et exhorter à la lutte glorieuse.''Simika'', ''22 Novembre'', ''Honte à l'impérialisme'', ''Mandjou'' sont parmi les plus populaires de son répertoire.
Elle règne littéralement à son insu peut-être ou avec la complicité de ses coéquipiers sur l'Ensemble de Kissidougou. Les arrangements musicaux lui laissent la bride au cou. Soutenue par une flûte pastorale, elle joue le coryphée dialoguant avec un choeur contamment sollicité. Elle apparaît comme une almée consommée au milieu de balafons, koras, tam-tams et konis déchaînés.
A ce rythme, l'Ensemble de Kissidougou devient un habitué de la première place au Festival National et Mama Kanté une véritable attraction. Et quand Mama fuguait pour s'occuper de sa riziculture, (eh oui, .. joignant la voix aux bras, notre Mama nationale possédait des hectares qu'elle exploitait régulièrement. Comme vous le devinez, elle ne se nourrissait pas de son art, elle nourrissait son art ..), l'ensemble de Kissidougou, même s'il offrait de plus belles voix et de plus belles femmes n'avait point le même crédit, le même accueil.
Le repos mérité
Mama n'appartenait pas vraiment à l'Ensemble de Kissidougou, elle était au peuple tout entier comme tous ces grands artistes qui l'ont précédée dans l'au-delà: Bakary Cissoko, Diara Kanté, Facély Kanté, Demba Camara, Sory Kandia Kouyaté, Petit Fodé Dioubaté et ... tous ceux-là qu'elle a chantés dans ce qu'il faut appeler le ''Testament de Mama'' sublime composition baignée de passion et de respect ému.Cette femme pensait souvent à la mort. Elle ne lui faisait pas peur, me confie un de ses cousins, sans la rechercher quand même, elle croyait en fervente musulmane que ce doit être une délivrance signée par la volonté divine.
Mama est ainsi restée à Makka, aux Lieux-Saints de l'Islam. Mort prémonitoire parce que mourir à Makka en pélérinage, pour Mama, la musulmane, c'est comme ouvrir les portes de la Vie Eternelle, dans le repos mérité d'Allah.
Justin Morel Junior




















