KIOSQUE : Comment 400 journalistes ont gardé le secret des "Panama Papers" … ?

Depuis fin 2014, plus de 370 journalistes à travers le monde travaillent sur les 11,5 millions de documents de l'affaire des Panama Papers. Malgré tous les acteurs impliqués, le secret a tenu bon jusqu'à ce dimanche 3 avril 2016.

Marina Walker se souvient encore du moment où une source lui a annoncé être en possession des "plus grosses données fuitées que vous ayez jamais vues."

Était-ce possible ? Après tout, WikiLeaks nous avait déjà montré des tonnes et des tonnes de documents. Marina Walker, qui occupe le poste de sous-directrice du Consortium international des journalistes d'investigation (ICIJ), avait d'ailleurs elle-même travaillé sur une des plus grosses fuites de l'histoire contemporaine en co-gérant un projet de taille sur des comptes offshore.

Et pourtant. Ce que cette source avait à dévoiler était impressionnant : 2,6 téraoctets de données répartis dans 11,5 millions de documents, retraçant 40 années de transactions de plusieurs milliards de dollars dans les paradis fiscaux.

Maintenant appelée Panama Papers, cette affaire est déjà reconnue comme la plus grosse fuite de l'histoire du journalisme. Des dirigeants du monde entier, célébrités et athlètes sont impliqués – sachant que toutes les révélations n'ont pas encore été faites.

Une telle masse de documents exigeait forcément un effort journalistique hors du commun, sur le plan technologique comme sur le plan humain.

Au centre de tout cela se trouve l'ICIJ, qui a coordonné le projet. Mais d'abord, les documents ont dû être préparés, afin d'être ensuite lus et partagés.

"Très vite, nous avons eu à faire deux choses. D'abord, recruter une équipe large de journalistes d'investigation qui pourrait extraire des données pendant des mois", détaille Marina Walker. "Ensuite, affronter un défi technologique : rendre ces données lisibles et les partager de manière sécurisée. Tout cela nous a pris des mois pour nettoyer et filtrer les données, avant de les charger sur la plateforme."

En tout, ce sont donc plus de 370 journalistes venant d'une centaine de médias, dans presque 80 pays différents, qui ont travaillé sur un document massif qui fait la lumière sur les sociétés-écrans de plusieurs pays et les mouvements d'argent derrière elles.

"John Doe", le lanceur d'alerte

Tout a commencé en fin d'année 2014, quand une source surnommée "John Doe" a contacté Bastian Obermayer, journaliste d'investigation pour le journal allemand Süddeutsche Zeitung.

Toute ces données se sont avérées provenir du cabinet d'avocats panaméen Mossack, Fonseca & Co. Ce cabinet était surtout connu de l'élite mondiale – c'est le quatrième plus gros cabinet qui gère des sociétés offshore. Il faut croire qu'il est maintenant en première ligne du travail journalistique le plus énorme de l'Histoire.

Sheila Coronel, journaliste d'investigation et professeure à l'école de journalisme de Columbia, explique que le projet des Panama Papers a créé un nouveau standard de coopération. "Je n'ai jamais vu une collaboration de cette nature : la quantité de journalistes, de médias et de pays impliqués, l'indépendance et l'autonomie données à chacun pour étudier les documents, la liberté de trouver une histoire importante et pertinente à raconter. Tout était hors du commun", explique-t-elle.

Un effort global

Le projet inclue une grande variété de médias internationaux, tels que The Guardian, la BBC, Le Monde, le quotidien argentin La Nación, les chaînes allemandes NDR et WDR, les chaînes américaines Fusion et Univision et les journaux Miami Herald et Charlotte Observer, l'hebdomadaire suisse Sonntagszeitung, l'hebdomadaire autrichien Falter ou encore la chaîne autrichienne ORF... Des médias de tous les continents – sauf l'Antarctique – ont mis la main au porte-monnaie pour le projet.

Cette affaire débarque dans une période difficile pour le journalisme d'investigation et l'industrie des médias tout entière, à l'épreuve de nombreux bouleversements. Le nombre de journalistes, en tout cas aux États-Unis, n'a fait que baisser. Aujourd'hui, les reporters se tournent vers d'autres métiers, en particulier vers la communication d'entreprises. Deux gagnants du Prix Pulitzer 2015 ont ainsi emprunté cette voie.

Le besoin de faire participer différents médias vient de la fuite elle-même. Avec autant de pays, entreprises et personnes impliquées, il était nécessaire de se tourner vers des journalistes possédant un carnet d'adresses local. 

"Pour étudier les documents brésiliens, nous pouvions ainsi nous adresser à un journaliste brésilien" a expliqué Gerard Ryle, le président de l'ICIJ, au magazine Fortune.

Tout le monde n'a pas été invité

Certains organes de presse semblent avoir été exclus du projet, à l'instar de grandes publications américaines comme Le New York Times, le Wall Street Journal ou encore le Washington Post. The Intercept, le média d'investigation lancé par Glenn Greenwald et Laura Poitras – qui ont tous deux travaillé sur les fuites d'Edward Snowden – n'a pas été impliqué non plus.

Quant à savoir pourquoi ces médias n'ont pas été invités, Marina Walker explique qu'une volonté de collaboration était essentielle au projet. Chaque partenaire devait partager toute découverte importante ou pertinente avec les autres, ajoute-t-elle. Certaines publications sont en effet plus à l'aise avec ce genre de fonctionnement que d'autres, ce qui est tout à fait naturel, selon Walker.

Cela dit, elle a précisé que la porte était toujours ouverte à d'éventuels nouveaux partenaires. "Cela ne veut pas dire que nous ne pouvons pas travailler aujourd'hui avec le Washington Post ou le New York Times sur ces données" a-t-elle précisé.

Au vu de sa taille et de sa portée, le secret gardé autour du projet est particulièrement impressionnant. Plus récemment, quelques indices ont indiqué qu'une grosse histoire allait bientôt sortir, surtout après que le Kremlin a tenté de devancer les implications liées au président russe Vladimir Poutine.

Avant cela, plusieurs indices avaient été notés. Par exemple, l'ICIJ avait mis en ligne un moteur de recherche, ouvert à tous les médias partenaires, doté d'un système de discussion en ligne et d'une authentification à deux facteurs, selon Marina Walker. Combiné au journalisme d'investigation à l'ancienne, on peut dire que cette technologie a été la colonne vertébrale du projet.

"On a fait du journalisme ancien et moderne", explique Sheila Coronel. "Cette histoire montre qu'aujourd'hui, les journalistes sont capables de communiquer, collaborer et enquêter ensemble de manière sécurisée à travers différents pays, en partageant la même base d'informations."

Une première salve d'histoires a été publiée dimanche 3 avril dans la soirée. Edward Snowden fut un des premiers à tweeter le lien du reportage du SZ.

Il l'a appelé "la plus grosse fuite dans l'histoire du data journalisme."

Par vagues

L'approche du monde médiatique pour les Panama Papers est différente des autres fuites massives et récentes. Les plus grosses que nous avons connues viennent de WikiLeaks, une organisation explicitement dédiée à la franchise et la transparence. Ainsi, WikiLeaks met ses documents en ligne pour que tout le monde y ait accès.

Les Panama Papers, eux, ne sont pas en ligne - et ils n'y seront a priori pas de sitôt. Selon Le Monde, les médias ont collectivement décidé de ne pas rendre les documents publics puisque beaucoup d'entre eux contiennent des données sensibles et des informations privées.

En revanche, Marine Walker explique que certaines données – comme les entreprises et le nom de leurs propriétaires – seront disponibles en ligne. D'autres données pourraient en revanche être disponibles sur demande. "Nous pensons que certaines informations, comme l'identité des propriétaires des sociétés-écrans, devraient être publiques", précise-t-elle.

Cela ne veut pas dire que les Panama Papers sont finis. En fait, tout porte à croire que nous n'en sommes qu'au début. La Organized Crime & Corruption Reporting Project (OCCRP) qui a aussi participé au projet, a déjà annoncé que d'autres histoires seraient bientôt révélées.

PAR JASON ABBRUZZESE

 SOURCE : mashable.france24.com/monde/20160405-panama-papers-secret

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