
Dans une grande interview en exclusivité avec GCI, quelques jours après son retour de Paris, il aborde tous les thèmes sensibles de son pays: culturel, politique, social, Elie Kamano se dit "être la matière vitale, instrument qui est au service du peuple, des sans voix. Lisez plutôt.
Guineeconakry.info : Il semble long ton chemin, malgré ton jeune âge. Avant d’entrer dans vif du sujet, peux-tu nous raconter la petite histoire de ton sobriquet ‘’Elie le Général’’ ?
Elie Kamano : "Général Elie" est une appellation qui est née, disons, en 2007. Date à laquelle le prix ‘’Découvertes RFI’’ avait été organisé ici à Conakry. Et ce jour, dès après ma prestation au stade du 28 septembre, c’était quasiment vide. Tout le monde était presque parti. Cependant, il y avait encore d’autres artistes qui attendaient pour jouer. Alors depuis ce jour, mes amis m’ont dit: "écoute, tu deviens ainsi le ‘’Général’’ du reggae. Et personnellement aussi, avec le règne du feu Président général Lansana Conté, puisqu’il aimait nommer des gens "général", ils étaient tous devenus des généraux. Donc, de mon côté, je me suis dis voilà, je deviens aussi le général de mon armée: le peuple de Guinée!
GCI : Quelle est la raison principale qui t’a poussé à changer de genre musical, d’autant plus que le Rap et le Reggae sont tous connus pour être des armes au service des "sans voix"?
EK : Oui c’est vrai. Mais sauf que, pour moi,le reggae touche plus de couches que le rap. Le reggae porte plus haut le message que le rap. J’ai été rappeur, ce n’est pas pour dénigrer le rap, je respecte bien le rap et les rappeurs, mais je crois que les messages que je voulais véhiculer, en temps qu’artiste, les points que je voulais tout de suite toucher, je me suis tout de suite dit qu’il vaudrait mieux que je change de genre musical. Et à l’image de Bob Marley, d’Alpha Blondy, de Tiken Jah, et tant d’autres, je me suis dit que leurs messages touchent plus haut que n’importe quel rappeur que je connais ou qu’on connait. Donc je me suis dit, si je veux réellement toucher les couches et les sociétés comme l’on fait ceux-ci, il me faut changer de genre. Et quand je faisais le rap, j’étais plus chanteur d’ailleurs que rappeur. Cela m’a permis sans difficulté, d’aller aisément, tranquillement, et à muter vers le style
reggae.
GCI: Si on ne se trompe, pour la seconde fois tu viens d’être nominé parmi
les finalistes du concours prix ‘’Découvertes RFI’’ ; Quels sont tes
sentiments ?
EK : Mes sentiments sont les mêmes que l’année dernière. Mais pour cette année, je n’ai pas été très surpris. Cela, parce que j’ai confiance en ce que je fais. D’ailleurs, dans les conditions normales, je n’étais pas favori parmi les quatre cent artistes qui ont postulé pour cette année. Mais comme le travail était bien fait, le comité d’écoute a décidé que je sois maintenu parmi les dix finalistes. Mais je pense que le travail qui n’a été fait l’année passée, c’est ce à quoi nous devons nous atteler cette fois-ci. Il faut qu’on communique pour que les gens votent massivement et pour que ce prix ‘’Découvertes RFI’’ vienne en Guinée...
GCI : Penses-tu disposer de plus d’atouts que la dernière
fois pour être lauréat du concours ? Comment?
EK : Bon, par rapport aux atouts, je me dis déjà qu’être à ce niveau, c’est déjà beaucoup. Parce que, quand tu es présélectionné parmi tant d’artistes, et que tu es retenu parmi les dix finalistes sur quatre cent au départ, c’est quand même quelque chose d’important. Au-delà de ça, cette fois, j’ai essayé de modifier un peu ma direction artistique, la ligne de ma musique.
Au lieu du reggae rythmique que j’ai l’habitude de faire, c'est plutôt, du reggae
acoustique. Pourquoi ce changement, c’est parce que j’ai travaillé avec des
personnes en France, qui ont compris que les mots et la voix avaient beaucoup
de place dans ma musique, et qu’il fallait que je travaille et mette en valeur
ces atouts. Alors pour mettre ces deux en valeur, il fallait que je fasse de la
musique, du reggae acoustique, rythmiquement moins engagé. Si je dois alors
parler d’atouts, cela en fait partie.
GCI : En postulant pour la nième fois à ce concours, Elie Kamano semble-t-il obsédé par l’idée de remporter à tout prix ce prix
Découvertes RFI ?
EK : Oui. J’en suis obsédé. C’est que je n’aime pas promettre et rester sans réaliser. J’ai promis ce prix au peuple de Guinée en 2007, devant Salif Keïta, les journalistes Claudi Siar, Mohamed Banks Bangoura, et tant d’autres personnes. Aucun artiste guinéen n’a encore remporté ce premier prix. Le groupe Bâ Sissoko a été finaliste à deux reprises, mais ils n’ont pas eu la chance de le décrocher. Et de mon côté, si cette année ne marche pas, je ne le souhaite pas, je continuerai à postuler pour qu'un jour ce prix vienne en Guinée.
GCI : L’absence relative d’autres voies de promotion n’expliquerait-elle pas le fait que tu sembles jeter tout ton dévolu sur ledit concours ?
EK : Oui. C’est un facteur à ne pas exclure. Parce qu’il faut reconnaitre, le prix ‘’Découvertes RFI’’, a beaucoup d’avantage, d’atouts. Les avantages par exemple, ça t’ouvre la scène internationale. Ça te permet de tourner dans quelques festivals en France et en dehors, ça te permet d’avoir une tournée dans les centres culturels en Afrique; ça te permet d’avoir vingt mille Euros (20.000 euros), qui constituent une aide financière pour te développer dans ta carrière. Des grands artistes d’aujourd’hui sont passés par là. Entre autres : Tiken Jah Fakoly, le couple aveugle (Amadou et Mariam), Awadi, Rokia Traoré du Mali, etc. Donc une fois encore, ce facteur n’est surtout pas à exclure.
GCI : Que peuvent faire tes nombreux fans pour te permettre de réaliser ce rêve ?
EK : Ce que je peux dire à tout bon Guinéen, parce que ce n’est pas seulement mes fans. Ici, c’est la Culture guinéenne qui est en jeu. Ce n’est pas Elie Kamano en temps que Elie. Dire que je n’aime pas la tête d’Elie Kamano, je ne voterai pas pour lui, non. J’avoue que ce ne sont pas tous les Guinéens qui aiment ma musique ou qui m’aiment, mais dans ce cas, c’est la Guinée qui est en jeu, c’est la culture guinéenne qui est en compétition. Donc, il faut voter pour la culture guinéenne, il faut voter pour la victoire de la Guinée.
GCI : Dans les lignes du commentaire fait sur l’artiste Elie Kamano
sur RFI/Musique, il est dit quelque part que vous avez en projet, la
construction d’un studio d’enregistrement ; qu’en est-il exactement?
EK : Oui, c’est vrai. J’ai tous les matériels avec moi, mais je n’ai pas encore installé le studio. Tout simplement parce que je n’ai pas encore les moyens nécessaire pour ce studio. Je suis encore jeune, je ne suis pas pressé, je vais lentement mais surement. Voilà, c’est un projet comme il l’on dit, ce n’est pas encore réalisé à 100%.
GCI : Récemment sur les ondes d’une radio privée en Guinée, tu brandissais un ‘’carton jaune’’ contre le régime d’Alpha Condé, peut-on
savoir le pourquoi ?
EK : Le pourquoi, c’est très simple. C’est le manque de dialogue entre le Président et l’autre camp. Parce que je me dis sans parti pris, il faut réconcilier les Guinéens. Mais ce manque de dialogue, de discours, crispe l’atmosphère. Il faut que le Président de la République sache qu’il est le père de la nation. Il n’est plus un opposant, il n’est plus le candidat du RPG, il est le Président de la Guinée tout court. Donc, sans exclusion, il doit tendre la main même si cette main est rejetée au vu et au su des Guinéens, ce n’est pas grave. C’est lui le "papa" de la Guinée, il doit avoir le dos large pour supporter, s’il faut le dire ainsi, les ‘’bêtises’’ des enfants. Et c’est ça.
Il y a un adage africain qui dit que "lorsque tu mets au monde un serpent, tu ne
peux le jeter sinon que l’attacher autour de ta taille". Donc, il doit comprendre qu’il n’est plus un adversaire politique mais le père de la nation.
GCI : La menace du ‘’carton rouge’’ reste-t-elle toujours d’actualité et si oui, pourquoi ?
EK : Evidemment qu’elle reste d’actualité. Parce que si je constate qu’il y a un manque de volonté, d’effort et que, ce que j’ai dit plus haut n’est pas appliqué, je brandirai le deuxième carton jaune. Qui est synonyme d’une chanson. Je vais chanter. C’est la seule arme que j’aie, à travers laquelle je pourrai dénoncer ou protester. Et comme l’a dit, le Président John Kennedy, l’art n'est pas un moyen de propagande, mais plutôt, un moyen de vérité.
GCI : Que penses-tu des récents événements du 19 juillet 2011 en Guinée contre le Président Alpha Condé?
EK : Je pense qu’il faut aborder ce sujet avec beaucoup d’intelligence
et d’attention. Moi, je suis un Guinéen. Il y a beaucoup de choses qui m’ont été
rapportées. D’abord, je n’étais pas en Guinée quand cela se passait, j’étais à
Paris.Je ne connais pas les personnes impliquées ou accusées Donc sur ce, je ne pourrai pas faire un constat réel.
GCI : En ce moment, la société civile guinéenne essaie de renouer les fils du dialogue entre le pouvoir et l’opposition ; quels conseils respectifs pourrais-tu adresser à chacune des deux parties ?
EK : Ce que je vais dire au Président de la République, parce que moi, c’est à lui principalement je m’adresse. C’est lui le père de la nation, c’est lui qui a le pouvoir. C’est lui dire de ne pas gouverner dans l’exclusion. Il faut que le
Président sache qu’il ne pourra jamais gouverner ce pays dans l’exclusion. Si
il exclut un parti, une ethnie, une couche, il va s’en dire qu’il est mal
parti. Il faut qu’on arrête de se voiler la face. La Guinée mon pays, a un
problème que tout un chacun connait. Tant qu’on ne se dit pas la vérité, on
aura menti sur le diagnostic et on aura rien sur les solutions. Parce que pour
trouver les vrais remèdes aux maux, il faut poser le bon diagnostic. Voilà
entre autres mes conseils au Président de la République.
GCI : Un message à l’endroit de l’opposition...
EK : L’opposition doit accepter la main tendue. Ce n’est pas pour elle, mais pour le peuple de Guinée. Parce qu’aujourd’hui, c’est le peuple qui est instrumentalisé. Nous sommes les victimes directes. Ce n’est pas eux. Quand il y a problème en Guinée, c’est le bas peuple qui en pâtit toujours. Et moi Elie Kamano, je suis l’instrument du peuple. Je suis la matière, l’instrument qui agit pour le peuple. Je n’agis pas pour un pouvoir, pas pour un parti, mais je suis là, par la grâce de Dieu, entre le pouvoir et le peuple; et entre le pouvoir et l’opposition.
Si le gouvernement fait un pas, que l’opposition sache que ce pas qui est fait, c’est dans l’intérêt du peuple. Et qu’elle accepte de travailler ensemble. Le cas échéant, il serait difficile en ce moment de défendre ou de critiquer le gouvernement. Parce que pour le faire, il faut partir sur de bases saines. Il faut qu’il y ait des preuves qui attestent que le gouvernement refuse de poser des actes pour mêler l’opposition ou tout au moins, pour trouver une porte de sortie à la crise.
La Guinée est dans une phase très, très critique. Parce que pour moi Elie Kamano, nous sommes dans une crise aujourd’hui, qui est la plus grande crise qu’un pays peut connaitre. C’est la crise ethnique. Cela a rongé l’Afrique, avec des conséquences très graves. L’exemple de la Somalie, de l’Ethiopie-Érythrée, du Rwanda, etc. Voilà le danger imminent qui nous guette si toutefois nous ne faisons pas attention. Je ne le souhaite pas.
GCI : Il n’y a pas longtemps, tu étais quelques fois pris à partie sur de nombreuses scènes de la capitale guinéenne (Conakry)- A quoi attribues-tu ce brusque désamour entre le public et toi ?
EK : Non. Je vais être très clair, c’est politique. Je n’ai jamais accepté de répondre à cette question. Peut- être que cela va être pour la première fois. Parce que c’est débat que j’évite. Pourquoi, parce que je suis un leader d’opinion, et je n’ai pas le droit de prendre position. J’ai été taxé d’être à la solde du Pr Alpha Condé, chose qui n’est pas du tout vraie. Je le dis haut et fort, le seul opposant que j’aie soutenu en Guinée, c’est Mouctar Diallo (Président du parti NFD). J’ai été condamné pour cela, mais je me suis mis au-dessus de la mêlée. J’ai soutenu ce dernier, parce que c’est un ami, c’est un jeune que je veux aider à grandir. Parce que aussi, je suis pour le rajeunissement de ce secteur politique et l’administration guinéenne avec. Alors dire que j’ai milité pour le Président Alpha Condé, je suis désolé. Ce n'est pas vrai.
Par rapport à ce comportement du public, c’est parce que j’ai dénoncé un ami ou frère artiste, pas pour avoir pris position, non. J’ai pris position aussi, j’ai voté pour Sidya Touré, c’est la première fois que je le dis. Mais pour autant je n’ai pas fait sa campagne. Je l’ai fait en tant que citoyen libre et j’étais libre de choisir mon candidat. Mais quand j’ai chanté contre ce frère, c'était pour lui dire que la musique, ce n’est pas cela notre mission. Nous sommes venus pour réconcilier deux leaders. Et pour moi Elie Kamano, en ce moment, la Guinée avait besoin de ça. La Guinée avait besoin de voir ces deux leaders, Alpha-Cellou, réunis ou unis pour qu’il y ait la paix dans la maison et à la base. C’était ça notre objectif. Et nous y étions presque. Mais voilà ce qui m’a choqué. A cause du discours tenu par ce frère, nous n’avons pas pu aller au bout de nos objectifs.
Pas pour sa position prise, mais du fait que l’idée n’a pas abouti de par son comportement, cela m’a profondément choqué. Parce que si l’acte avait réussi, on ne serait pas là où nous sommes aujourd’hui en Guinée. Par la force de la musique, feu Sory Kandia avait réussi à réconcilier le Mali et le Burkina Faso, Bob Marley aussi l’a fait entre les deux pires ennemis de la scène politique jamaïcaine, alors pourquoi pas nous ? Mais très malheureusement, c’était le jour même du concert pour la paix, à la conférence de presse, que le frère a fait cette déclaration. Je n’ai rien contre quelqu’un, mais j’aime le peuple de Guinée et je veux que le peuple se comprenne. Et toute personne, tout artiste, qui ira dans le sens de la division du peuple, me trouvera sur sa route et je brandirai ma musique contre sa personne.
GCI : Où en sont les guéguerres avec Takana Zion, l’autre reggaeman guinéen ?
EK : Non. Il n y a pas de guerre entre lui et moi. Je vais vous dire une chose, les gens m’accusent, mais c’est parce qu’ils ne me comprennent pas. Mon problème avec ce frère guinéen, c’est que nous ne sommes pas d’accord sur certaines idées qu’il avance sur la Guinée. Sinon, personnellement, je l’admire bien, il chante très bien et j’apprécie bien. Mais d'où est venu le premier? C’est par rapport à sa chanson sur le chanvre indien. C’est là où je lui ai dit que non, Hailé Sélassié n’a jamais dit ou prôné dans son discours ou conseillé les jeunes de consommer de la drogue, le chanvre indien. Je ne suis pas d’accord et je me suis interposé. Parce qu’il est écouté et je suis aussi écouté.
Le deuxième conflit, c’est celui relaté plus haut. A part cela, il n’y a pas de guerre entre lui et moi. Mais il est important qu’on se comprenne sur certains points ou sujets sensibles sur la Guinée. Parce que nous sommes les deux grands leaders de la musique urbaine, alors sur certains sujets que nous devons aborder, qu’on le fasse avec prudence et attention.
GCI : Aujourd’hui, à l’image de ce qui se passe entre Tiken Jah Fakoly et Alpha Blondy en Côte d’Ivoire, Elie Kamano et Takana Zion ne doivent-ils pas monter ensemble sur une même scène au nom de la Réconciliation nationale ?
EK : C’est mon rêve, c’est mon souhait le plus absolu. Et d’ailleurs je vous le confie, j’ai eu à entreprendre des démarches allant dans ce sens. Lorsque j’étais à Paris, je l’ai contacté, mais il n’a pas voulu communiquer. J’ai même eu à appeler ses proches collaborateurs en Guinée, sa grande sœur directe ici à Conakry, pour les tenir informés, mais aucun signe. J’ai contacté aussi un des journalistes guinéens d’une des radios privées de la place, qui se trouve présentement avec lui là-bas, toujours pas de suite favorable à ma main tendue. Cependant, la plus belle femme ne peut donner que ce qu’elle a.
En tout cas, je suis là, je suis ouvert et disponible à aller avec lui sur une même scène ici en Guinée, pour réconcilier la jeunesse guinéenne. Et même si vous dites demain, je suis prêt à le faire. Sauf qu’il n’y a aucun signe de volonté de l’autre côté. Tout compte fait, je reste largement ouvert à toute tentative.
GCI : Pour finir, que ferais-tu du prix ‘’Découvertes RFI’’, si jamais tu as la chance de le remporter ?
EK : D’abord si j’ai la chance d’avoir le prix ‘Découvertes RFI’’, que je souhaite de tous mes voeux, je le surnommerai prix ‘’Abraham’’. Abraham, c’est le nom de mon jeune frère qui est décédé avec moi dans l’accident de circulation en 2007, à Coyah. Et ensuite, je vais réaliser mon projet de studio d’enregistrement. Et ce studio, ce n’est pas fondamentalement dans un esprit de se faire de l’argent, mais plutôt, pour aider la jeune musique guinéenne.
GCI: Bonne chance et merci !
Propos recueillis par Lamine Camara et Boubacar Sanso Barry pour GuineeConakry.info




















