
...Pour être plus concret, je pense que les autorités vont d’abord penser à recevoir tout ce monde de jeunes, qui va se retrouver dans des conditions de travail encore plus difficiles que l’année passée, au risque d’avoir des résultats encore plus catastrophiques.''. A lire et méditer...
GuineeConakry.Info : Les résultats des différents examens scolaires ont été publiés le 19 août dernier. Dans l’ensemble, ce fut un échec total. Peut-on connaître les résultats au niveau de votre établissement ?
Jean-Paul Cedy : Bien sur, si cela peut servir : 90/90 soit 100 %, au primaire ; 166/177 soit 93.78 %, au collège et 132/235 soit 56.17 %, au lycée.
GCI : Au regard des chiffres que vous venez de mentionner, votre établissement est de ceux qui s’en sortent les mieux, sinon le mieux. Selon vous, à quoi tient cette exception ?
JPC : Je dirai d’abord que je ne pense pas que la comparaison soit très parlante avec les autres établissements, et notamment avec ceux du public. Nous travaillons dans des conditions différentes et avec des élèves et des motivations différentes. Pour nous, ces résultats faibles n’ont rien d’exceptionnel. Au lycée, je veux dire. Ils me semblent faibles et le sont depuis bien des années. Cependant, je crois que les résultats que nous obtenons sont dus à l’encadrement que nous offrons aux élèves.
Vous savez, l’école c’est d’abord une institution d’éducation aux valeurs. Nous insistons chez nous sur l’apprentissage et l’intériorisation de valeurs : celles du travail personnel, de l’esprit critique, du goût de la perfection et du beau, de l’attention accordée à l’autre et de l’honnêteté. Quand les élèves ont ces repères, ils font naturellement du bon travail. Voila notre secret, si secret, il y a.
GCI : Après la publication des résultats, certains, au sein de l’opinion publique, ont trouvé que puisque cette fois-ci les établissements privés " n’avaient pas pu acheter les sujets" , ils ne s’en tirent pas à bon compte, eux non plus. Que répondez-vous en tant que responsable d’un lycée privé ?
JPC : Vous savez, la rumeur ! Mais enfin, je ne souhaite pas participer à ce genre de débat ! Je ne me sens pas concerné du tout. Ni en tant qu’acteur, ni en tant que victime. A chaque fois que des preuves ont été apportées qu’il y a fraude, j’estime qu’il est revenu aux autorités de prendre des décisions. Et dans ces cas, on connaît les fraudeurs et leurs complices. Je ne crois pas que nous soyons dans l’un ou l’autre de ces cas. Ceci dit, si vous consultez les résultats du baccalauréat et des autres examens, vous changerez peut être de discours.
GCI : De la part des autorités à tous les niveaux, manifestement embarrassées par l’ampleur des taux d’échec, on s’est borné à déclarer que les résultats étaient exclusivement le reflet du niveau intrinsèque des élèves. Quels commentaires en faites-vous ?
JPC : Je vous le répète, elles sont peut être embarrassées, mais pas surprises. Et vous-même n’êtes pas surpris. Tous les professionnels de l’éducation connaissent le niveau réel de nos élèves. Et je crois que niveau, « intrinsèque », comme vous dites, des élèves est proportionnel à celui « intrinsèque » du système qui les a fabriqués. On a donc procédé au plus simple : sanctionner le maillon le plus faible, l’enfant. Tout le problème est là. Il faut se remettre en cause et s'ouvrir à toute solution novatrice et responsable.
GCI : Du coté des élèves et de leurs familles, on estime que durant l’année scolaire passée, l’éducation a été sacrifiée sur l’autel de la politique politicienne . Qu’en pensez-vous ?
JPC : Vous pensez réellement que cela est propre à l’année passée ? Je dirai même que c’est cette année que les incidences politiciennes ont été les plus faibles dans le système éducatif guinéen. Vous oubliez qu’en 1991/92, les étudiants guinéens avaient pris des coupe-coupes les uns contre les autres, pour des raisons de basse politique ? Alors l’année passée, c’était du gâteau. Par contre pédagogiquement parlant, en effet, et élèves et enseignants ont râlé pour avoir une année « presque » normale. En fin d’année tout le monde s’est mis à mentir : oui, les programmes peuvent être achevés, oui, ils sont achevés, oui, il n'y a aucun problème. Oui, ce sont les élèves qui ne veulent pas travailler, etc.… Et voila le résultat !!! Et nous voulons jouer aux étonnés. De qui se moque-t-on ?
GCI : A votre avis, à quelles réformes immédiates et concrètes ces résultats devraient-ils conduire, dans l’optique de l’année scolaire qui pointe ?
JPC : Puisqu’on a choisi la méthode traumatologique, je suis persuadé que les grands commis de l’état ont prévu des mesures post-traumatiques. Non ! Pour être plus concret, je pense que les autorités vont d’abord penser à recevoir tout ce monde de jeunes, qui va se retrouver dans des conditions de travail encore plus difficiles que l’année passée, au risque d’avoir des résultats encore plus catastrophiques.
Ensuite, je suis persuadé qu’ils ont pensé a la remise à niveau des enseignants et en extrême priorité, ceux du primaire. Et enfin, nos ministres de l’éducation étant en majorité des moins jeunes, je sais qu’ils se préoccuperont de la mise en place d’une formation professionnelle et technique de qualité, afin de donner à ces milliers de jeunes « arnaqués » de notre système éducatif, les moyens d’avoir une vie décente.
GCI : Après sa prise de fonction, le ministre de l’enseignement pré-universitaire s’était engagé, dans une perspective de réforme du secteur de l’éducation, à fermer certaines écoles privées à la faveur de l’ouverture prochaine. Qu’en dites-vous ?
JPC : C’est une volonté fondée sur de arguments techniques. Il reste à savoir s’il aura les arguments moraux et éthiques pour le faire. Il faut savoir que le privé scolarise plus d’enfants que le public en zones urbaines. Alors avisons ! Mais je crains que ce ne soit une décision à double ou triple vitesses, car il sera difficile de trancher entre "école normale" et "anormale" ; il y aura les "a peu près normales", "acceptables", etc. …
GCI : Quels sont les grands défis qui se présentent aujourd’hui à l’école guinéenne ?
JPC : Je vais y répondre de manière lapidaire, car c’est une question redondante et je ne suis pas le plus qualifié pour y répondre. Je dirai moi qu’il faut d’abord revaloriser le métier et la fonction enseignante. Cela veut dire: combattre la corruption et le vol dans toutes les institutions, améliorer les conditions de vie des fonctionnaires, mettre à la disposition des structures techniques du système éducatif des budgets normaux et exécutables. Cela fait, le reste suivra.
GCI : Quelles sont les voies qu’il faudrait emprunter pour pouvoir les relever ?
JPC : Juste la volonté politique de faire de l’éducation LA PRIORITÉ . Au lieu d’autres choses qui nécessitent des hommes formés : énergie, agriculture, infrastructure routière et autres. Mais, l’expression « l’éducation est une priorité » est un vœu pieux en Guinée et Afrique en général. Elle est considérée comme non rentable par les patrons du FMI et du Ministère des finances. Le ministère des finances (impôts, trésor, douane), l’armée et la police sont plus rentables !
GCI : Avez-vous des raisons de penser que la Guinée a aujourd’hui la chance de réussir les réformes nécessaires dans le secteur de l’éducation ? Et quelles sont ces raisons?
JPC : En dehors du volontarisme des ministres de l’éducation, je ne vois rien poindre à l’horizon. Et Dieu sait que la bonne volonté, seule, ne suffit pas ; il faut des moyens financiers conséquents, une expertise et une implication au plus haut niveau du leadership. Et çà, j'aimerais bien le voir. La preuve que le ministère manque de moyens pour entreprendre : en préparation de la rentrée prochaine, au lieu d’aborder le défi des infrastructures, ou celui de la formation continue, qui nécessitent évidemment un financement, la principale décision connue concerne l’uniformisation des tenues scolaires. Chose qui n’engage en rien l’Etat ! Franchement, pensez vous que c’est la priorité ? Ou que cette décision soit fondamentale à l’amélioration de la qualité de l’enseignement ou de l’accueil des élèves ? Peut-être …
Mais je ne suis pas encore convaincu. S’il s’agit d’une décision à but social et éducatif, il faudrait alors que l’Etat fournisse les tenues à des prix accessibles à tous. Et je ne crois pas encore que ce soit envisagé, en tous cas pour l’instant. Et si ce n’est qu’une volonté d’uniformisation des comportements alors, je m’inquiète idéologiquement et reste alors convaincu que les moyens manquent à la politique de Monsieur le ministre.
GCI : L’hypothèse du retour des deux baccalauréats et du concours est de plus en plus évoquée dans certains milieux. Est-ce réaliste ?
JPC : Je ne suis pas au courant d’une telle évocation. Ceci dit, je n’en vois pas l’intérêt pédagogique. Et c’est mon seul critère. Maintenant, les financiers, les administrateurs et les politiciens ont d’autres critères. Et je peux vous dire que pour faire passer une telle idée, il faudra peut être attendre que la crise financière mondiale soit passée
GCI : Pour revenir aux résultats dont nous avons parlés au départ, quels messages avez-vous à l’intention des parents d’élèves et des élèves qui ont échoué cette année ?
JPC : En tant que responsable du système, je voudrais avant tout m’associer à la peine de tous ceux qui ont fait leurs devoirs (élèves et parents) et leur dire que je me sens tout aussi responsable de cette situation. Il nous reste donc, tous ensemble, à retrousser les manches, à nous impliquer dans la vie des écoles, à faire pression sur les pouvoirs publics pour qu’ils redressent le tort qui a été commis à l’endroit des élèves pendant toutes ces années.
GCI : Pensez-vous que la tendance à la rigueur et au sérieux des examens s’inscrira dans la durée ? Sur quoi fondez-vous votre réponse ?
JPC : Encore une fois, je vous dis que le ministre fait montre d’une volonté extraordinaire. Je dirai même d’un courage physique admirable. Mais, il s’agit de volonté ! La réalité et l’éthique vont entrer en ligne de compte. Et alors, la volonté risque de s’effriter et le choix peut devenir cornélien. Pour que cette rigueur puisse être éthique et fructueuse, il faut que M. le Ministre soit soutenu très fort par le gouvernement et par nous tous.
Il faut que nous voyions rapidement les résultats de cette rigueur en termes d’avenir meilleur pour les jeunes. Il ne sert à rien de dire et reconnaître que nous sommes nuls si des améliorations rapides ne sont pas visibles. Je vous parlais tout à l’heure des problèmes d’effectif et de formation qui vont se poser dès la rentrée. Si on n’y apporte pas de solutions, pensez-vous que les résultats seront meilleurs l’an prochain ? Et s’ils sont plus catastrophiques, qu’elle sera la réaction des pouvoirs publics ? On reconnaîtra encore qu’on est nul ? Il faudra alors être logique et en tirer toutes les conséquences!
Je souhaite que cette décision de rupture qui a été enclenchée dans le système éducatif inspire les autres départements. Car le cancer qui nous ronge a ses métastases partout. C’est pourquoi, Je veux juste que nous réussissions notre travail d’ici et maintenant : éduquer et former les jeunes.
Propos recueillis par Boubacar Sanso Barry pour GuineeConakry.info




















