
GuineeConakry.info : Il y a de cela six mois que vous êtes aux affaires, vous avez certainement eu tout le temps de poser des jalons par rapport au passé...
Alhassane Condé : Eh bien ! Je ne suis pas certain que la mission soit la même que par le passé. Le gouvernement précédent était celui de la transition qui avait pour vocation d’organiser les élections présidentielles. Maintenant, nous avons un gouvernement qui a pour vocation, le développement de la Guinée. Alors je vous dis franchement que j’ai trouvé un spectacle digne d’un pays qui sortait d’une situation calamiteuse. Avec une militarisation à outrance de toute l’administration déconcentrée et territoriale. En effet, tous les préfets et sous-préfets étaient des hommes en uniforme.
Aussi, j’ai trouvé que les collectivités locales, les conseillers communaux et communautaires, n’avaient plus de mandats légaux. Ils sont tous périmés. Conséquence immédiate, c’est que les cadres ne sont plus motivés. Bref, comme vous le savez, le pays sortait d’une situation politique particulièrement agitée. Il fallait à mon entendement donc, tout d’abord rassurer ces cadres, étant donné que l’administration, c’est la continuité. Quelque soit le régime en place, un cadre doit pouvoir travailler correctement en fonction de la politique du gouvernement. Sur ce, je dirai que tout était à refaire jusqu’à l’administration territoriale. En commençant par à l’identification des hommes compétents pour une mise en œuvre rapide et efficace du projet de société du Pr Alpha Condé. Ensuite, essayer de rendre civile l’administration territoriale. Et c’est ce qui fut fait.
GCI : Dans la cadre de l’administration déconcentrée et décentralisée, il existe aussi beaucoup de choses auxquelles il faut trouver des solutions appropriées….
AC : Bien sûr que oui, dans la mesure où il fallait fusionner le ministère de l’administration du territoire et des affaires politiques, avec le ministère de la décentralisation et du développement local, pour en faire un seul département qui a pris la dénomination, du ministère de l’administration du territoire et de la décentralisation. Cette fusion nous permettait d’avoir une certaine harmonisation de l’action gouvernementale au niveau des collectivités locales, des circonscriptions territoriales. En un mot, l’administration territoriale devenait une et une seule.
Tutelle des collectivités locales, l’administration territoriale ne pouvait plus les regarder comme des structures de moindre importance, mais plutôt comme des partenaires. Donc à partir de là, il y a un véritable partenariat entre l’Etat et les collectivités locales. C’est à ce travail que nous nous sommes attelés depuis janvier Et, je puis vous rassurer que nous sommes presque arrivés, disons pas à la fin, mais au début d’une autre opération qui est la lettre de politique nationale de décentralisation.
Cette lettre de politique a pour objectif, de relancer la décentralisation en renforçant les collectivités locales. C’est-à-dire, que le budget de l’Etat ne sera plus seulement celui des services centraux à Conakry, mais aussi surtout, celui des populations, à travers les collectivités locales.
Il faut rappeler qu’au niveau de l’administration du territoire, en tout cas et cela jusqu’à mon arrivée à la tête de ce département, ni les gouverneurs, les préfets ou sous-préfets, n’avaient point de budget de fonctionnement, encore moins, de subvention d’équilibre. Ce n’est donc pas pour rien que très souvent, à l’intérieur du pays, il n’était point rare de trouver des préfets endettés jusqu’au cou! Si ce ne sont pas des guéguerres entre préfets et maires d’une part, et entre les sous-préfets et les président de la CRD d’autre part. C’est tout simplement, que l’un avait un budget et l’autre n’en avait pas. Et celui qui n’en avait pas, était la tutelle, c’est-à-dire le chef et cela posait problème.
A présent toutes ces difficultés sont aplanies, nous avons mis à la disposition des préfets et sous-préfets, des budgets d’équilibre qui leur permettront de fonctionner correctement. Parce qu’on ne peut pas parler de restauration de l’autorité de l’Etat, lorsque les représentants de l’Etat arpentent les rues de leurs géosphères à pieds ou s’ils sont criblés de dettes.
La première opération était d’abord comment restaurer les édifices publics de l’Etat, qui ont été endommagés ou détruits lors des événements de 2007. Par rapport à cela, nous avons conclu une convention avec l’Union européenne. Après l’hivernage, l’UE s’engage à restaurer tous les bâtiments publics à l’intérieur du pays, à savoir : les bureaux et les résidences des gouverneurs, des préfets et sous-préfets. Il y a eu aussi au niveau du département une restructuration. Celle-ci nous a permis de mettre en place des directions dynamiques. Pas pour rester sur place ou tourner en rond, mais des directions qui prennent en compte, ce qui est dans le projet de société en matière de changement d’administration et de commandement en administration de développement. Parce que l’administration territoriale a toujours été une administration de commandement.Où l’on donne des ordres sans explications, sans tenir compte de celui est en face.
Aujourd’hui, je vous ai dit que les collectivités locales sont des partenaires de l’Etat. Alors, ce sont ces réformes que nous sommes en train de mettre en place. En attendant naturellement l’élection desdites collectivités locales, qui aura certainement lieu avant la fin de l’année.
GCI : Vous avez signé récemment un protocole d’accord avec la CENI, de quoi s’agissait-il réellement ?
AC : Le protocole d’entente qui a été signé entre la CENI et l’Administration du territoire, a pour but de clarifier le rôle de l’Etat par rapport à l’appui qu’il devrait apporter la CENI en ce qui concerne l’organisation des élections en Guinée.
Vous verrez dans les textes, notamment, dans la constitution, que c’est la CENI qui organise les élections et qu’elle est aidée ‘’techniquement’’ par le ministère de l’administration du territoire. C’est pourquoi je trouve erroné quand on dit que le ministère de l’administration du territoire n’a pas à parler d’une élection. C’est pour moi oublier la mission régalienne de l’Etat. Et cette mission régalienne, c’est bien l’organisation des élections.
L’Etat n’a fait que confier à la CENI, à travers certains textes, l’organisation des élections. Comme la CENI n’est pas outillée pour mener à bien ce travail, elle est aidée techniquement par le ministère de l’administration du territoire. Il faut comprendre par là: le recensement, le cadrage même de l’élection, c’est-à-dire, où l’on doit placer les bureaux de vote et autres. En somme tout ce qui est technique dans l’élaboration de cette politique. C’est l’administration du territoire qui aide ou qui accompagne la CENI. Mais nous sommes tous les deux responsables en matière de gestion électorale. Que cela soit bien clair dans les esprits, le ministère de l’administration du territoire est partie prenante dans l’organisation des élections. Et c’est sur la base des textes en vigueur.
GCI : A partir de là, quelle sera l’implication, la symbolique de la signature de ce protocole d’accord ?
AC : Cela permet de dissiper si vous voulez, les malentendus, les incompréhensions. Cela permettra aussi de mieux comprendre aujourd’hui, quel est le rôle du ministère et pourquoi doit-il parler d’élection. Quand on parle d’élection, j’ai entendu dire de la part de certains partis politiques, que le ministère de l’administration du territoire ne doit pas en parler. Mais au cas où ça ne marchait pas, qui assumera les conséquences ? Une élection qui se passe dans de mauvaises conditions, tout simplement parce qu’elle a été mal préparée ou mal organisée par des personnes inexpertes, a toujours des conséquences sociales graves.
Encore une fois, la CENI n’a aucune véritable expérience, alors si ça ne va pas, c’est plutôt l’Etat qui assumera la responsabilité. Je me demande pourquoi l’Etat croiserait les bras, regarder la CENI qui n’a même pas les moyens d’organiser une élection. Alors c’est pour tout cela que ce protocole d’accord permettra de déterminer clairement, ce que la CENI peut faire et ce qu’à son tour le ministère de l’administration du territoire peut et doit faire.
GCI : Comment expliquez-vous que certains membres de la CENI n’aient pas pris part à la cérémonie ?
AC : C’est irresponsable. Et dire que le budget de fonctionnement de la CENI, c’est le département qui le finance. Cette institution fonctionne grâce au budget sectoriel du département de l’administration du territoire. C’est comme si une direction de mon département refusait d’assister à une réunion.
C’est irresponsable, mais cela n’engage qu’eux. Ils ne peuvent pas empêcher l’Etat d’évoluer. Cela prouve une fois de plus au sein de la CENI, qu’il y a des éléments partisans. Tout simplement, parce qu’ils appartiennent à des partis politiques qui leur ont certainement dit de ne pas participer à la cérémonie, et conséquemment, ils ne sont pas venus. Si j’étais à leur place, je démissionne de la CENI. Ils devraient normalement tirer les conséquences et quitter la CENI.
GCI : Est-ce que leur absence peut porter préjudice à la qualité et à la portée de cet accord ?
AC : Pas du tout. Aucun préjudice…
GCI : A partir d’aujourd’hui, peut-on conclure à la nécessité d’une éventuelle reconstitution de la CENI?
AC : Disons que c’est après l’audit qui a été commandité par l’Union Européenne et d’autres bailleurs de fonds, qui avaient financé l’élection présidentielle, qu’il a été recommandé la reconstitution de la CENI. Vous savez dans tous les pays africains où il y a la CENI, les membres ne sont jamais désignés par les partis politiques. Mais plutôt, ce sont des professionnels qu’on choisit, des hommes indépendants, des cadres intègres émanant d’un choix rigoureux et restreint.
C’est seulement en Guinée, que les partis politiques ont mandaté des gens pour les représenter au sein de cette institution sensée être indépendante non pas de l’Etat, mais des structures politiques. C’est pourquoi sur cet élan, la CENI guinéenne ne marchera jamais. Parce qu’il y a toujours des prises de position partisanes en son sein. Alors qu’il est évident que si la CENI n’est pas neutre, on ne peut pas organiser d’élections transparentes. Or la CENI que nous avons, est juge et partie en même temps. C’est dommage que les partis politiques ignorent ce principe. Et s’ils n’ignorent pas cela, c’est dire qu’ils sont tout simplement de mauvaise foi.
GCI : Effectivement, ces partis politiques accusent le gouvernement de les exclure dans un dialogue qui devrait être inclusif et permanent. Qu’en dites-vous ?
AC : Je trouve cela malheureux. Nous avons eu à organiser des rencontres avec des partis politiques au Palais du peuple. Et ce jour, j’ai dit que les portes du ministère sont ouvertes à tous les partis politiques. Individuellement ou en groupe, ils pouvaient venir éclairer leurs lanternes avec moi ou avec mes cadres. S’ils ne sont pas venus, cela ne veut pas qu’ils sont exclus. Ce qui est d’ailleurs grave, c’est que les partis politiques croient que ce sont eux qui gèrent l’Etat. Un parti politique ne gère pas l’Etat, mais plutôt, l’Etat à l’obligation de les informer.
Leur non participation aux actions de l’Etat, ne doit pas nous empêcher d’agir. C’est cela la différence. Il y a une concertation que nous allons organiser avec la CENI, les 23,24 et 25 juin, pour évaluer le processus électoral en Guinée. Il y a dix sept partis, dont l’UFDG et l’UFR qui ont pu contacter certains partis, pour annoncer dans une déclaration, dont je détiens une copie, qu’ils ne prendront pas part à la rencontre. La raison évoquée, c’est que le ministère participe. Si l’on ignore l’Etat, c’est que vous-même, vous êtes semblables à des hors la loi.
De toutes les façons, nous, nous n’obligeons personne. Nous les avons invités à participer au dialogue. Vous ne pouvez pas prétendre vouloir une chose et son contraire. C’était l’occasion pour eux d’exprimer leurs pensées par rapport au processus électoral. Ce n’est pas l’Etat seulement, il y a plus de cent dix partis qui nous ont donné leur accord. Sur ce, si dix sept partis disent le contraire, je dirai que cela n’engage qu’eux.
GCI : A ce rythme, est-ce que l’on ne s’acheminerait pas vers un blocage ?
AC : Nous sommes en démocratie, je le rappelle. Est-ce que dix sept partis peuvent bloquer cent dix partis ? C’est non!
GCI : Est-ce que le calendrier du mois de novembre établi pour les législatives par le Président de la République et retenu par la CENI, sera-t-il maintenu ?
AC : Absolument. Il n’y a aucune raison pour qu’on ne respecte pas.
GCI : Est-ce qu’on peut faire les révisions des listes électorales avant cette date, et est-ce que les moyens sont disponibles ?
AC : Nous ne faisons pas de révision, nous faisons le recensement intégral. Nous avons les moyens, nous avons deux mille kits. A l’élection présidentielle, nous n’avions que huit cents kits, maintenant, nous avons deux mille kits en bon état. Et nous allons recruter les jours à venir, six mille jeunes cadre supérieurs guinéens, qui seront formés pour faire ce recensement.
Je pense que nous avons suffisamment de moyens : moyens matériels, moyens financiers et humains pour organiser les élections. Un Etat qui se respecte n’attend pas de l’extérieur qu’on finance ses élections. Il doit être capable de financer ses propres élections. Il n’y avait pas d’Etat en Guinée, et cela jusqu’aux dernières élections. Et aujourd’hui, je puis vous dire qu’il existe un véritable Etat, et qui sera en mesure d’organiser les élections avec les moyens de bord.
GCI : Quel appel lancez-vous à l’endroit des leaders politiques ?
AC : Je pense que les Guinéens doivent d’abord penser à la Guinée. Nous venons de loin. Si les Guinéens ne voient pas l’intérêt général du peuple, sinon que leurs intérêts personnels, ce serait simplement dommage. Vous savez le pouvoir est une conquête et il n’y a qu’un seul fauteuil. Aux dernières présiddntielles, il y avait vingt quatre candidats, c’est un seul qui a été élu. Dans cinq ans, il y aura encore des élections, alors avant cela, je crois qu’il faudrait quand même voire l’intérêt général, l’intérêt du peuple de Guinée. Lorsque vous créez un parti, ce n’est pas pour vous, vous le créez en principe, non seulement pour la conquête du pouvoir, mais aussi, dans l’intérêt du peuple. On peut critiquer un gouvernement, mais si on veut de façon systématique tout rejeter, en fin de compte, on risque de se rejeter soi-même.
Propos recueillis par Kerfalla KOUROUMA pour GuineeConakry.info




















