IBRAHIMA KEITA: "La culture peut rapporter à la Guinée autant que les mines", dit le peintre

A l’image des grands peintres du XV et XXème siècles, tels que l’espagnol Pablo Ruiz Picasso, l’Italien Léonardo Da Vinci, et tant d’autres, qui ont marqué d’un sceau original par leur savoir-faire artistique, les arts plastiques, Ibrahima Keïta, un jeune peintre guinéen, s’est donné pour ambition de poser ses orteilles sur les traces de ses ancêtres. Illettré, ce jeune prodige au doigté impressionnant, a tout de même su travailler le potentiel qui était en lui, et par la suite, su fasciner aussi bon nombre d’admirateurs, à travers les tableaux qu’il réalise... 14:34 13-7-2011

GuineeConakry.info a rencontré cet artiste amoureux des couleurs vives et des nuances symétriques qui fertilisent son inspiration puisée dans le creuset des traditions guinéennes.

Guineeconakry.info : Comment en êtes-vous tombé sur la toile...Pour un peintre, on peut le dire n'es-ce pas? 

Ibrahima Keïta : Disons que je suis né avec l’art dans la peau. Parce que je me rappelle à l’école primaire, j’ai été maints fois frappé pour cette cause. Il arrivait que pendant les récréations, lorsque mes amis, eux se mettaient à courir par-ci par-là, moi de mon côté, je m’amusais à les caricaturer. Et puisque dès fois cela faisait rire, les plus colosses me donnaient quelques fessées. Au niveau parental, ma famille n’a jamais voulu que je m’adonne à l’art. Elle a toujours voulu et soutenu que je puisse continuer mes études, mais très malheureusement, tel n’a pas été le cas.

Alors un jour, j’ai eu la chance de rencontré un monsieur, un professeur sénégalais à l’école des beaux arts au Sénégal, du nom de Guèye. Ce dernier, ayant constaté du potentiel, des qualités en moi et qui méritaient d’être encadrées et suivies pour que le professionnalisme y soit. Il a jugé nécessaire que je vienne travailler avec lui. Et c’est suite à cela qu’on a commencé à travailler ensemble. J’ai commencé à suivre des formations à distance avec lui, il m’envoyait des devoirs de Dakar, je les traitais, puis les lui renvoyais au Sénégal.

Donc, après avoir passé un bon moment dans cette école d’apprentissage et de perfectionnement, Monsieur Guèye m’a personnellement avoué ses impressions. Il était content de moi, il voyait en moi d’énormes potentialités, un véritable talent que je devrais beaucoup travailler et qu’à l’avenir, je pouvais devenir un grand dans ce métier. Disons que de façon très claire, c’est avec ce monsieur que j’ai connu ce que c’est que le vrai art. C’est à avec lui, que j’ai senti le vrai amour de l’art. Entretemps, j’ai faits la connaissance d’un autre monsieur, qui s’appelait Cheick Diakité, Représentant de Air France en Guinée, qui était aussi, un amoureux de l’art surtout des tableaux. Et puisqu’il avait de l’estime pour moi, et qu’il appréciait beaucoup mon travail, il m’a proposé de m’apporter son aide. Il m’a dit qu’à chaque fois que je fais un tableau, il est prêt à l’acheter dans l’intention de m’encourager.

C’est dans cet élan et dans cette course, que je suis rentré en contact avec d’autres artistes qui pratiquent le même art que moi. Pour finir, j’ai intégré l’association ‘’Compa Art’’. Une intégration qui m’a donné l’opportunité de faire une exposition à l’Ambassade d’Amérique, à la résidence de l’Ambassade de France, au Centre Culturel Franco-guinéen (CCFG), également ailleurs. Mais pour la première fois que je faisais une exposition de mes œuvres à Conakry, c’était au ‘’Grand Maquis’’ avec un Français, du nom de René Codri.  Et depuis lors, je fais des tableaux mais actuellement, le gros problème, c’est que j’ai du mal à faire écouler mes produits. A telle enseigne que je me retrouve avec beaucoup de tableaux sans preneur.

En Guinée, le métier que je pratique est marginalisé, d’ailleurs la culture d’une façon générale. Le secteur du tourisme, de l’hôtellerie et de l’artisanat sont laissés pour compte par l’Etat. La promotion de la culture n’est pas faite comme il faut. Il n’y a pas très souvent d’expositions, ce qui implicitement, nous cause assez beaucoup de difficultés. Puisque les intrants  sont chers et si après tout ça, il n’y a pas d’acheteur, ce n’est vraiment pas encourageant. Sinon, si tout allait bien à mon niveau, j’avais un atelier digne de ce nom, mes produits s’écoulaient biens. Je souhaiterais volontiers à mon tour aussi, mettre mon savoir, ma petite expérience à la disposition de la jeune génération, à tous ceux qui prétendent à l’avenir exercer le même métier que moi.

GCI : Quelles sont  vos sources d’inspiration et quels messages faites-vous passer souvent dans vos tableaux?

IK : Ma principale source d’inspiration, c’est la société. À travers mes œuvres, je transmets très souvent ma solitude, mon isolement, mes difficultés… Je parle de la culture guinéenne, des difficultés des femmes et celles de l’Afrique en particulier. Je parle de la pauvreté qui assaille le monde entier principalement, les pays du tiers-monde.

GCI : Parlez-nous des difficultés que vous rencontrez par exemple au cours de la peinture d'une de vos oeuvres...?

IK : Parlant des difficultés, c’est une réalité dans tout métier, dans toute profession ou dans toute autre chose. Alors me concernant, il se trouve que je rencontre d’énormes difficultés d’acquisition d’intrants, de matériels. En Guinée, il n y a pas, de magasins, de boutiques, ou de galeries où l’on peut facilement se procurer les produits nécessaires à notre travail.

Chaque fois que j’ai besoin d’un matériel, je suis obligé de faire recours à l’extérieur du pays. Et puisque je donne souvent des cours à domicile, notamment à des expatriés, à leur retour au pays, je leur donne quelques tableaux pour  vendre là-bas, afin qu’ils puissent acheter certains matériels qui me sont utiles.

Aussi, à Conakry, il n’y a pas d’endroit  officiel où l’on peut faire des expositions en permanence. Sinon que d’user de ses propres connaissances. Alors qu’un tube de couleur me coûte à peu près  entre 35 à 40 euros, et pour un tableau, il arrive que j’utilise au moins entre 3 à 5 tubes. Vous vous imaginez un peu ce que cela vaut comme coût ?

Toutes choses qui font que nous utilisons aussi des intrants de récupération, tel que : la poudre d’un bois rongé par des insectes. Nous avons des problèmes avec certains clients. Il y a ceux qui font des commandes, mais ne reviennent plus jamais ; il y a ceux qui te prennent un certain nombre de tableaux en payant une avance mais qui ne reviennent plus jamais pour payer le reste, etc. Ce qui joue beaucoup sur moi, c’est que je n’accepte jamais de prendre une avance pour un travail. C’est après que tout travail soit terminé et que le client est satisfait, que je prends l’argent.Pour moi, la passion de mon métier exige de moi, la liberté par rapport à l'argent.

J’ai été victime d’escroquerie, 20 tableaux détournés,  de la part d’un Français, un certain Pascal, qui détenait le restaurant ‘’La Grignotière’’ sise à Ratoma. Et quand je suis parti à l’ambassade pour ce problème, on m'a dit que ce nommé est un habitué des faits, et que par conséquent, il en avait marre et qu’il ne pouvait rien pour moi! Je suis allé à la police de l'immigration, là non plus, je n’ai pas eu gain de cause. Ce fut donc, une peine perdue pour moi. Voilà en quelque sorte ce à quoi je suis confronté dans mon métier.

GCI : Etes-vous en contact avec l’institut supérieur des Beaux Arts de Guinée (ISAG) ?

IK : disons que je me suis rendu  une fois, mais vu la distance, et les moyens ne me permettant pas, je n’ai pas pu continuer à y aller. Mais à défaut, j’ai proposé aux étudiants désireux de suivre des cours en art plastique, ils sont libres de venir et je serai très enchanté de les transmettre mon savoir-faire sans aucune ambigüité.

GCI : Combien coûte en moyenne vos tableaux ?

IK : Ca dépend. Il y a des tableaux de 50 à 70 cm, si c’est encadré, je les vends entre 1.500.000 Gnf et 2.000.000 Gnf ; et non encadré: entre 800.000 Gnf et 900.000 fg. Et si ce sont les grands tableaux, ça peut aller de 2.500.000 à 3.500.000 Gnf. Mais dus à la conjoncture et au niveau de vie du Guinéen, je peux faire des mois et des mois sans qu’un tableau ne s’achète. D’ailleurs nos clients privilégiés sont les expatriés, notamment les occidentaux.

Pour toutes ces raisons, je demande aux autorités de faire de la culture, une priorité tout comme les autres secteurs. Elles n’ont qu’à mettre en place une véritable politique culturelle. Qu’on construise des centres artisanaux, qu’on développe le secteur du tourisme, etc.  Il faut que les autorités se mettent en tête que la culture est autant un secteur pourvoyeur de devises que les ressources minières. La culture peut rapporter à la Guinée autant que les mines! C'est ça la vérité.

Propos recueillis par Lamine Camara pour GuineeConakry.info

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