GRANDE INTERVIEW GCI : « Il n’y avait pas de raison d’en attendre davantage des Etats-Unis...», affirme Gilles Yabi

Au lendemain de la clôture du premier sommet américano-africain, la rédaction de GuineeConakry.Info, dans le souci d’en établir déjà un premier bilan, s’entretient exclusivement cette semaine avec un observateur privilégié de l’Afrique et des rapports géopolitiques qui se jouent entre elle et le monde. En effet, de par son statut de consultant indépendant, mais surtout en raison de ses fonctions de directeur du Projet Afrique de l’Ouest de l'organisation non gouvernementale de prévention de conflits ‘’International Crisis Group’’ qu’il a occupées jusqu’en novembre dernier, Gilles Yabi est certainement un de ceux qui pouvaient le mieux aider à comprendre ce qui s’est noué la semaine dernière entre les Etats-Unis et l’Afrique. Dans cet entretien, usant des mots justes et collant aux faits, l’animateur du blog, gillesyabi.blogspot.com*, nous éclaire sur les questions d’investissement, de gouvernance et de sécurité que Barack Obama a abordées avec les dirigeants du continent.

GuineeConakry.Info : Au cours du premier sommet USA-Afrique, Barack Obama a annoncé que les investissements américains en direction du continent passeraient à 33 milliards US. En quoi cette annonce peut-elle booster les relations entre son pays et l’Afrique ?

Gilles Yabi : Les 33 milliards devraient correspondre à de nouveaux financements dont une partie sera affectée à des garanties d’investissements, notamment dans le domaine de l’énergie avec le programme Power Africa (26 milliards de dollars US annoncés). Il ne s’agira pas nécessairement d’argent frais injecté dans les pays africains par des entreprises américaines. En réalité, le président américain ne peut pas décider du montant qu’atteindront les investissements privés américains en Afrique. Ce sont les entreprises qui décident d’investir ou non, dans quel pays, sous quelle forme et à quelle hauteur. Ce que le gouvernement américain peut faire, c’est encourager cet investissement par des mesures incitatives comme des garanties publiques, ou d’autres dispositifs préférentiels réservés aux entreprises qui investiraient en Afrique. Les annonces faites donneront des résultats si elles se traduisent effectivement par un accroissement des investissements directs américains en Afrique.

GCI : En particulier, les résultats d’ensemble de ce sommet sont-ils de nature à aider les Etats-Unis à rattraper le retard qu’ils ont face aux Européens et aux Chinois ?

G. Y : Un sommet de l’ampleur de celui qui vient de se tenir à Washington DC sert toujours d’abord à transmettre des messages politiques et économiques aux participants, mais aussi à de nombreux autres décideurs et à l’opinion publique. Ce sommet était le premier du genre et permet aux Etats-Unis de ne plus apparaître comme en retard sur l’Union européenne et la Chine dans la perception de l’importance géopolitique et économique du continent africain. Il s’agit donc d’abord d’image et de posture diplomatique que de rattrapage en termes d’investissements, ou d’aide extérieure de ces différents pays ou régions à l’Afrique. Si les entreprises américaines ont une image un peu plus positive de certains pays du continent, certainement pas de tous, cela peut permettre rapidement aux Etats-Unis de rattraper leur retard en termes de réalisations économiques concrètes.

GCI : Un des objectifs du sommet était de faire évoluer les relations Etats-Unis-Afrique du paradigme de l’aide et de l’assistance vers celui du partenariat véritable. Pensez-vous que le message ait été compris et accepté de part et d’autre ?

G. Y : Il y a quelque temps que les officiels américains tiennent un discours promouvant l’accroissement de l’investissement et du commerce à la place de l’aide, comme étant la voie à suivre pour rendre service au continent africain. Souvenez-vous du fameux « trade not aid » L’aide ou l’assistance américaine a été cantonnée largement depuis près de deux décennies au domaine de la santé,  avec les grandes initiatives notamment sur le Sida. Le message du partenariat passe donc plutôt bien sur les questions de développement économique. Mais pour qu’un partenariat ait un véritable contenu et produise des résultats positifs pour toutes les parties, il faut que les intérêts soient au préalable clairement définis par chacune des parties. Lorsqu’il s’agit d’un partenariat entre un pays avec un seul gouvernement fédéral, les Etats-Unis, et une cinquantaine de pays très divers, dotés chacun de leur gouvernement et de leurs intérêts spécifiques, il est plus difficile de donner un contenu précis au partenariat. On revient essentiellement à une posture et à un discours, davantage qu’à une pratique.

GCI : Vous venez vous-même de le dire, le sommet devait aussi aider à améliorer l’image que la société américaine en général et les investisseurs potentiels en particulier, ont du continent africain. Dans quelles mesures cet objectif a-t-il été atteint ? 

G. Y : On ne le saura que bien plus tard, en examinant les évolutions des statistiques d’investissements et de commerce entre les Etats-Unis et les pays africains. Le sommet a permis de nombreuses rencontres formelles et informelles entre acteurs économiques américains et africains et cela aide toujours à mettre au moins un certain nombre de pays sur le « radar » de certaines entreprises qui cherchent des débouchés dans les marchés émergents ou censés le devenir.

Il ne faut jamais oublier que pour la majorité des investisseurs, hors secteur minier et pétrolier, le choix des destinations possibles d’investissement est très vaste dans le contexte de mondialisation et que pour un grand nombre de pays africains, à l’exception des marchés manifestement énormes comme le Nigeria, apparaître sur la liste initiale des destinations envisageables pour un investissement direct important est un premier défi déjà redoutable.

GCI : Le chef de l’Etat américain a invité ses pairs africains à lutter contre les pratiques locales (corruption, népotisme, etc.) qui entravent le développement de leurs pays. Pensez-vous qu’il ait été compris ?  

G. Y : Ce message n’est pas nouveau. Le président Obama a toujours évoqué la nécessité des pratiques démocratiques et de bonne gouvernance et mis les chefs d’Etat africains devant leurs responsabilités, même s’il y a des limites que les règles diplomatiques ne permettent évidemment pas de franchir. Je ne pense pas que les dirigeants africains aient besoin d’être sensibilisés aux fléaux que représentent la corruption et le népotisme pour leurs pays qu’ils connaissent fort bien. Dans les pays où les pratiques ne s’améliorent pas, ce n’est pas le discours américain à l’occasion d’un sommet qui y changera quelque chose. 

GCI : Des observateurs estiment que ce sommet a relativement occulté les questions de la gouvernance politique et des droits humains. Quel est votre point de vue ?

G. Y : Le sommet a effectivement été focalisé davantage sur les affaires, le business comme on dit aux Etats-Unis, et sur la sécurité dans les espaces les plus concernés par le terrorisme que par des questions de gouvernance politique et de droits humains. Mais on imaginait mal Obama inviter des chefs d’Etat africain à un sommet, qui est le premier du genre pour leur faire la leçon sur la démocratie et les droits de l’homme ! Il avait déjà été clair sur sa vision de la gouvernance politique idéale et de l’importance de la consolidation des institutions dans son discours d’Accra au cours de son premier mandat.

Ces positions ont été réaffirmées, toujours sans citer des pays en particulier, lors de ce sommet. On sait aussi que John Kerry, le Secrétaire d’Etat américain, a abordé les questions politiques sensibles comme les révisions constitutionnelles opportunistes lors d’entretiens en tête-à-tête avec les chefs d’Etat concernés. Il n’y avait pas de raison d’en attendre davantage de la part des Etats-Unis. 

GCI : Dans le domaine de la sécurité, le sommet a débouché sur ‘’l’initiative pour la gouvernance de la sécurité’’. En quoi peut-elle être une évolution dans l’approche américaine de la lutte contre l’insécurité en Afrique ?

G. Y : Il faut attendre d’avoir des détails sur cette initiative. Pour le moment, on a l’impression que l’apport américain sera concentré sur la sécurité à travers le soutien, la formation, l’équipement des forces de défense et de sécurité dans un groupe réduit de pays africains qui font face à des menaces graves de nature terroriste. L’élément de langage nouveau qu’on pourrait noter, c’est la mention explicite de la nécessité d’une dimension éthique dans les programmes de formation destinés aux forces de sécurité des pays africains.

Cela semble indiquer une volonté de tirer des leçons des programmes américains d’entraînement des forces armées des pays du Sahel, à la lutte antiterroriste qui n’ont pas donné des résultats probants au cours des dix dernières années. Il faut sans doute aller plus loin dans la révision de la conception de ces programmes, si on veut réellement soutenir une réforme en profondeur des institutions en charge de la défense et de la sécurité dans les pays africains.  

Propos recueillis par Boubacar Sanso BARRY, exclusivement pour GuineeConakry.info

* http://gillesyabi.blogspot.com

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