GRANDE INTERVIEW GCI: " Dans l’administration, vous constaterez que certains sont plus tentés de jouer au Solitaire dans leurs ordinateurs que de lire ", dit Sansy Kaba Diakité

A quelques jours des 72 heures du livre et après le passage de la présidente du comité d’organisation de ce grand événement culturel, Nadine Barry, notre rédaction est allée à la rencontre du patron de la maison d’édition, L’Harmattan Guinée, véritable maitre d’œuvre de l'événement. Selon Sansy Kaba Diakité, en ce qui concerne les préparatifs, tout est quasiment fin prêt. Ce qui ne l’empêche tout de même pas de déplorer le peu... 13:14 18-4-2012

Ce qui ne l’empêche tout de même pas de déplorer le peu d’engouement que la question du livre suscite aussi bien de la part des autorités guinéennes que de l’ensemble de la société guinéenne. Ce qui, selon lui, constitue une négligence dangereuse dans la mesure où l’éducation dont le livre est un élément essentiel, est à la base de tout développement qui se veut sérieux et pérenne.

GuineeConakry.info : Les 23, 24 et 25 avril prochains, la maison d’édition, L'Harmattan Guinée organise la quatrième édition des "72 heures du livre". Au stade actuel, où en êtes-vous au niveau des préparatifs ?

Sansy Kaba Diakité : Vous savez, nous sommes à la quatrième édition. Il y a donc une certaine maturité dans l’organisation pratique de cet événement. Nous avons désormais une certaine expérience et une équipe s’est mise en place et s’est solidifiée. Les règles démocratiques prévalant, je dois dire que nous envisageons les prochaines 72 heures du livre avec une certaine sérénité. Parce qu’heureusement, tout se passe dans la transparence. Nous avons mis en place un comité composé d’auteurs, de jeunes bénévoles, de professionnels du livre et d’acteurs du monde culturel de ce pays. En plus, nous avons participé de manière remarquable au Salon du livre de Paris pour bien préparer l’événement.

Par ailleurs, depuis huit mois, nous avons tenu seize réunions, en raison de deux par mois, pour soigner au mieux l’organisation de ces 72 heures du livre en Guinée. Tous ces éléments réunis m’amènent à conclure que le niveau des préparatifs est satisfaisant. Les organisateurs que nous sommes, sommes fin prêts à recevoir ces assoiffés de lecture et du livre pendant ces trois jours au Centre culturel franco-guinéen. J’en profite pour dire que le CCFG est co-organisateur de l’événement. Parce qu’au mois de septembre dernier, on a eu à signer une convention de partenariat pour que le Centre culturel ne soit pas qu’un centre d’accueil de cet événement. Cette synergie d’action n’est d’ailleurs pas demeurée sans conséquence. Parce qu’il faut dire que contrairement aux années précédentes où c’étaient une ou deux personnes qui allaient à la recherche des partenaires, cette fois-ci, nous étions une dizaine, composée des équipes respectives de L’Harmattan Guinée et du CCFG.

GCI: Une particularité de cette quatrième édition, c’est son thème qui est très lié à l’éducation. Pourquoi une telle orientation ?

SKD : C’est vrai que l’autre particularité de cette quatrième édition, c’est bien le thème : « La place du livre dans l’éducation ». Un thème plutôt marquant au regard de l’échec et de la faillite du système éducatif guinéen. Devant une problématique d’une si grande ampleur, nous nous sommes dit qu’il faut réveiller les uns et les autres pour que chacun puisse assumer sa part de responsabilité dans cet échec. Vous comme moi, nous savons que les jeunes ne lisent pas. Et ils ne lisent pas parce qu’il n’y a pas un environnement propice.

Il arrive très souvent que les gens, sur un ton accusateur, me renvoient le constat selon lequel les jeunes ne lisent pas! Mais je leur demande aussitôt ce qu’ils font pour que les jeunes puissent lire ? A la maison, il n’y a pas de bibliothèque ! Dans le quartier, il n’y a pas de bibliothèque ! Dans la commune, il n’y a pas de bibliothèque ! Dans les écoles, il n’y a pas de salles de lecture ! Dans les régions, il n’y a pas de bibliothèques régionales ! Et même au niveau national, on n’a pas de bibliothèque nationale digne de nom!

Comment voulez-vous que, dans de telles conditions, les jeunes s’épanouissent, lisent ou qu’ils aient le goût de la lecture ? Ce n’est tout simplement pas possible. Il faut dire que la proximité entre les potentiels lecteurs que sont les jeunes et le livre est un facteur essentiel pour faire naître le goût de la lecture.

Il faut créer les conditions de la tentation à la lecture. A l’école, on doit notamment demander aux jeunes de lire tel ou tel autre ouvrage et d’en rendre compte. Et à la maison, ils doivent être suivis. En dehors de la lecture obligatoire à laquelle ils sont soumis par rapport à leur cursus scolaire ou universitaire, ils doivent également avoir le plaisir de lire d’autres ouvrages pour leur propre culture, pour leur propre développement, pour se construire et pour devenir des citoyens capables de répondre aux attentes de la nation.

S’il n’y a pas la proximité dont on parlait tout de suite, ce plaisir de lire ne peut pas naître. Donc, le collectif des auteurs, le comité d’organisation ainsi que les membres de notre comité lecture ont tous estimé qu’il serait utile de faire du thème de cette année, un thème lié à l’éducation pour réveiller les consciences et pour booster tout ce qui est manuels scolaires, tout ce qui est éditions universitaires, et plus globalement pour tout ce qui peut se rapporter au plaisir de lecture pour la population. Parce qu’il se trouve aujourd’hui que quand vous allez dans nos bureaux et dans l’administration, vous constaterez que certains sont plus tentés de jouer au Solitaire dans leurs ordinateurs que de lire "

Dans nos départements de souveraineté, il n’y  pas de collections de livres utiles pour les chargés d’études et pour les administrateurs. Or, c’est en lisant qu’on s’inspire et qu’on formule de bonnes propositions. Toujours dans le cadre du lien que nous avons voulu faire entre l’événement de cette année et le domaine de l’éducation, je tiens à préciser ici que les 72 heures du livre débuteront par une table ronde qui sera animée par les ministres en charge de l’éducation dans notre pays. Et nous en ferons une émission multimédia qui sera diffusée par les radios et les télévisions.

GCI: Parlons maintenant du Prix du jeune écrivain guinéen qui est la véritable innovation de cette année. Où en êtes-vous dans le processus de sélection ?

SKD : A ce niveau également, j’avoue que nous avons une certaine satisfaction. Parce qu’à travers l’ensemble du pays, les jeunes ont répondu à notre appel à candidature. Ce qui, pour nous, est la preuve que ces jeunes avaient effectivement envie de s’émanciper et qu’ils avaient envie de prendre part à un concours de saine émulation. Nous avons accueilli tous les manuscrits qui nous ont été adressés et nous les avons soumis aux différents membres du jury qui travaillent pour nous permettre de connaître les plus méritants depuis le 15 avril. Et une fois que les lauréats seront identifiés, ils seront convoqués et entretenus afin de préparer au mieux la proclamation officielle à la faveur du lancement des 72 heures. La remise, quant à elle, aura lieu à Mariador Palace, le mercredi 25 avril 2012. J’en profite pour remercier notre partenaire Total qui a accepté de financer l’ensemble des prix. Parce que c’était là une vraie inquiétude.

GCI : Quels sont les invités auxquels le public peut-il s’attendre?

SKD : D’abord, les maisons d’éditions : L'Harmattan France, Hachette, Elipses, des maisons d’étions africaines, etc. Nous avons également au programme des auteurs de qualité. A propos je parlerai de Gaston Kelman, un écrivain franco-camerounais que nous avons rencontré au Salon du livre de Paris et qui nous a dit son désir de rencontre avec le public guinéen. Il est notamment auteur du roman " Je suis noir et je n'aime pas le manioc". Nous avons également dans le programme un prix Renaudot en la personne d’Alain Mabanckou, qui est franco-congolais et qui auteur de nombreux ouvrages dont "Mémoires de porc-épic" qui lui a donné le prix Renaudot, "Demain j’aurai vingt ans" ou encore son tout dernier essai "Le sanglot de l’homme noir". Il faut dire que nous avons cette année la chance que l’événement coïncide avec la présence ici en Guinée de notre prix Renaudot à nous en la personne de Tierno Monenembo.

A ces auteurs de renom, s’ajoutent des auteurs guinéens qui acceptent de venir à leurs propres frais. C’est le cas d’Alhasse Chérif qui est auteur du célébre livre "La parole chez les mandingues de Guinée" et qui vient de publier un autre livre en direction des migrants de France, "Le sens de la maladie". C’est également le cas du doyen Thierno Bah qui a écrit "Cinquante ans de violence politique" et "Reconstruire la Guinée". Nous avons également des professionnels du livre comme Marie Pauluet, spécialisée en bibliothéconomie qui viendra faire de la formation à l’intention des jeunes stagiaires dans la gestion des bibliothèques, en archivage, etc.

Nous aurons aussi un spécialiste de fabrication qui viendra dans le cadre de l’atelier de l’écriture pour aider les futurs auteurs guinéens à faire leurs préaclichés. Parce qu’il faut dire que désormais, il n’est plus question de tenir son manuscrit à bout de bras pour le remettre à l’éditeur. C’est quelque chose de dépasser cela. Désormais, il faut aller jusqu’à la mise en page. Et c’est pour apprendre aux potentiels auteurs guinéens toutes ces dernières innovations que nous avons jugé utile de faire venir un spécialiste en la matière.

Autant d’invités pour donner à l’événement toute la consistance et tout le prestige possibles. Des invités venus de divers horizons et qui, pendant les trois jours, vont échanger et partager leurs expériences et leurs savoirs aussi bien entre eux qu’avec le public guinéen. Je souligne que l’ambassadeur  de France en Guinée s’est engagé à recevoir l’ensemble des invités, les auteurs guinéens et les professionnels du livre pour rétablir la coopération franco-guinéenne sur le plan de la politique du livre. Parce qu’on se rappelle qu’il y avait un petit blocage en la matière.

GCI : Quel sera l’impact des 72 heures du livre pour l’intérieur du pays ?

SKD : A l’intérieur du pays, je sais que beaucoup vont suivre l’événement à distance, via les médias. Mais vous n’êtes pas sans savoir qu’après les trois journées à Conakry, il y a une caravane qui est prévue à partir du 26 et qui va sillonner Télémilé, Boké, Sangarédi et Kamsar pour une première étape. Ensuite, dans une seconde étape, il est prévu qu’on traverse pour nous rendre jusqu’à N’Zérékoré. Tout cela pour dire que l’intérieur du pays n’est pas en reste et n’est pas oublié.

Mais il se trouve qu’on ne peut faire les choses qu’en fonction des moyens dont nous disposons. Comme le dit une célébre chanson du Bembeya Jazz national, "petit à petit, l’oiseau fait son nid". Nos ambitions sont grandes, mais il faut bien que nous les mettions en rapport avec nos moyens. Si nous avions suffisamment de moyens, ces trois journées devraient être effectives et  de manière simultanée dans toutes les préfectures et les régions du pays. 

GCI : A vous écouter, on pourrait tout de même se dire que vous n’avez aucune difficulté par rapport aux 72 heures du livre… ?

SKD : Si ! Si ! S’il n’y avait pas de difficultés, on ne passerait pas tout le temps que nous avons consacré à  toutes les réunions, dont je vous ai parlées au départ. Mais nous sommes quelque peu rassurés parce que, sachant nos maigres moyens, nous essayons, dans une approche réaliste, de programmer nos activités en fonction de ces moyens-là. En procédant ainsi, nous essayons d’être les plus rationalistes possibles.

Ce n’est d’ailleurs pas par hasard si tout de suite je vous ai dit que nous allions "petit à petit..." Nous savons nos limites. Et pour cette quatrième édition, on adapte nos objectifs à nos stricts moyens. Des difficultés, il y en a certainement. Mais il ne faut pas s’y arrêter pour autant. A titre d’exemple, il faut dire que le site qui est prévu pour abriter l’événement, n’est pas d’accès facile, en raison des travaux de voirie aux alentours du Centre culturel.

Pour moi, on devrait disposer d’un site mieux approprié pour organiser un événement d’une telle envergure et d’une telle importance. Mais à défaut de celui-là, on fera avec les moyens de bord. La question d’électricité est également une source d’inquiétude pour nous. En gros, pour des événements de ce genre, le défi en matière infrastructurelle est encore à relever. Heureusement qu’aussi bien de la part des professionnels que de la population, nous  sommes compris. Tous savent que nous essayons, dans les conditions qui sont celles que je viens de décrire, de jouer notre partition. Aux autres, de jouer eux-aussi la leur. Naturellement, dans ce second groupe, j’inclus l’Etat.

GCI : Voulez-vous dire que l’Etat ne vous accompagne pas suffisamment ?

SKD : Il faut dire qu’il y a l’appui institutionnel. Certes, nous saluons la détermination et l’engagement des ministères en charge de l’éducation et du ministère de la culture et du patrimoine historique. Mais cet investissement institutionnel seul ne suffit pas. Il faut un engagement réel de l’Etat. Sans l’Etat, il n’y a pas de politique du livre, sans l’Etat, il n’y a pas de développement, il n’y a pas de diffusion, il n’y a pas de distribution, …

Donc, il y a une volonté. Mais il faut qu’elle se matérialise et qu’elle soit effective pour que vous et moi, nous soyons fiers de nos enfants demain et de l’avenir de cette nation. Parce qu’il faut dire qu’un enfant qui termine ses études sans un certain bagage intellectuel, sans une certaine culture, est un enfant en désuétude.

Vous remarquerez que tous les pays qui affichent une croissance économique réelle, ce sont des pays qui ont investi dans le secteur de l’éducation et ce sont des pays qui ont pris en compte la culture dans le cadre de leur vision globale de développement.                  

Propos recueillis exclusivement par Boubacar Sanso Barry pour Guineeconakry.info

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