
GuineeConakry.Info : Quels étaient les objectifs de la rencontre ministérielle organisée par le pôle qualité inter-pays en Côte d’Ivoire ?
Damantang Albert Camara : Il s’agissait d’une réunion qui regroupait les ministres en charge de la formation professionnelle et surtout de l’emploi, pour examiner, évaluer et comparer les mesures et les bonnes pratiques de chacun des pays en vue de trouver, bien entendu, une solution à ce fameux problème de chômage des jeunes en Afrique et de la qualification professionnelle.
GCI : Concrètement, qu’est-ce que la Guinée peut y gagner ?
D.A.C : Alors, déjà, c’est partager avec les autres et recueillir leurs expériences. Mutualiser un certain nombre de moyens et d’études qui existent. Il ne sert à rien que chaque pays reprenne les mêmes études. Mises à part celles qui doivent ressortir les spécificités des pays, il y a des études transversales qui abordent un certain nombre de questions qui permettent de partager les solutions qui ont été envisagées ailleurs, et surtout d’éviter les erreurs qui ont déjà été commises ailleurs. Ensuite, d’harmoniser l’intervention des partenaires techniques et financiers qui sont nombreux dans ce secteur et qui, en fonction des pays, opèrent. Mais qui peuvent, dans certaines interventions, mutualiser les moyens pour peut-être optimiser les coûts et la rentabilité de ces interventions. Nous avons partagé l’expérience guinéenne. Nous avons recueilli un certain nombre d’interventions sur les expériences des autres pays. Et un comité de suivi va se charger de continuer à appliquer les résolutions qui ont été prises lors de ce forum.
GCI : Sur la base de vos propres constats, diriez-vous que les problèmes sont les mêmes ?
D.A.C : Le diagnostic est le même. Il est pratiquement le même dans tous les pays. Les défis sont les mêmes. C’est toujours cette inadéquation entre la formation et l’emploi, le manque de ressources budgétaires généralement allouées au ministère de la formation professionnelle, le coût très élevé des équipements dans l’enseignement technique et la formation professionnelle, la mise à jour des programmes et d’autres constats que nous partageons tous. Ensuite, il y a les solutions.
En général, on peut considérer qu’elles sont plus ou moins similaires. Mais, bien entendu, vous avez des pays qui ont des situations économiques totalement différentes des autres. En guise d’exemple, si vous prenez notre pays qui doit pouvoir asseoir une bonne partie de son développement sur le secteur des mines, mais également sur l’agriculture, il ne peut pas avoir les mêmes préoccupations qu’un pays qui n’est pas du tout minier. Qui est simplement agricole, comme le Rwanda ou d’autres pays. Voilà un peu les spécificités. Bien sûr, nous partageons un certain nombre de défis avec la République Démocratique du Congo (RDC) qui est également un pays minier et qui fait face à un afflux important de travailleurs étrangers. Voilà un peu comment nous avons répondu à ces différents défis, ayant certes des solutions communes, mais en prenant soin de faire part de nos expériences spécifiques, pays par pays, en fonction des réalités qui s’imposent à nous.
GCI : Très concrètement, comment les résolutions de ce forum pourraient-elles impacter le système d’enseignement technique et de la formation professionnelle d’abord et ensuite la problématique de l’emploi en Guinée ?
D.A.C : J’avoue que je n’ai pas été très surpris des solutions qui sont envisagées par d’autres et qui nous ont été exposées. Ce sont des solutions que la plupart des pays envisagent en somme. Même si certains programmes spécifiques qui sont initiés au Burkina Faso ou dans d’autres pays peuvent nous intéresser en Guinée. Mais sur la voie de la recherche des solutions, la Guinée a suffisamment de l’avance. Même si la mise en œuvre, c’est une autre question. Donc concrètement, nous avons tous décidé de faire un plaidoyer auprès de nos gouvernements respectifs pour que plus de moyens soient alloués à la formation technique et professionnelle. Ça, ça été un constat. Nous avons également réussi à faire un plaidoyer pour que les partenaires techniques et financiers intensifient leurs interventions dans ce secteur-là. Les pays présents ont partagé également les informations sur les fonds et les programmes d’appui à l’enseignement technique, à la formation professionnelle et à la promotion de l’emploi des jeunes, qui existent au niveau de certains partenaires techniques et financiers.
La Banque africaine de développement (BAD) par exemple, a annoncé qu’elle a un fonds dédié à pour cela. D’autres pays également dont ceux du Golfe sont prêts à intervenir. Donc, ce sont toutes ces informations partagées qui vont permettre à chacun des pays d’essayer d’obtenir le maximum de ressources pour faire face à ces défis. La voix de la Guinée s’est fait entendre dans une approche particulière qui nous a permis de partager le même point de vue que des pays tels le Maroc, le Burundi et le Togo.
A savoir que nous avons d’abord voulu remettre en cause un certain nombre de croyances et de stéréotypes. J’ai personnellement dit que le problème est plus la création de l’emploi que l’amélioration des conditions de formation professionnelle. C’est vrai qu’il faut à tout prix que nos systèmes respectifs de formation professionnelle soient remis à un niveau de qualité qui puisse leur permettre de faire face aux défis du développement ; mais ce n’est pas la véritable question. La question c’est que nos économies et nos secteurs privés respectifs sont dans un état structurel et même conjoncturel trop faible pour créer des emplois. Le vrai problème, c’est la création d’emplois, en elle-même. Est-ce qu’il y a des emplois disponibles en Guinée ? C’est vrai qu’il y a toujours cette fameuse solution qui, finalement, n’en est pas vraiment une. Celle de dire que si l’emploi n’existe pas, il faut que les gens créent leurs emplois. Est-ce que les économies de nos pays permettent cette création d’emplois ? Quand on sait qu’elles sont toutes fortement marquées par le secteur informel. Mais, même que ce secteur informel-là ne peut pas absorber toute la masse de chômeurs. Donc, il faut que la vigueur et le dynamisme, bref la santé de nos économies permette la création d’emplois. A cela, c’est vrai qu’on pourrait opposer que l’Afrique est un continent qui partage un taux de croissance autour de 5 %. Mais quelle est cette croissance ? Qui porte cette croissance ? A ce débat, était présent un représentant du patronat ivoirien qui disait que dans la plupart des pays, cette croissance est portée par certaines grandes multinationales qui ne sont pas forcément celles-là qui créent l’emploi, et qu’il faut renforcer les secteurs privés nationaux.
Donc, le plaidoyer de la Guinée était de faire en sorte que l’Etat intervienne encore plus, non seulement dans l’incitation à la création de l’emploi, mais également dans la création de l’emploi, elle-même, à travers de grands projets publics d’investissement. Je crois que beaucoup de pays ont partagé ce point de vue-là. Sans compter que le Maroc, comme la Guinée, a fait valoir qu’il fallait peut-être revoir cette notion de croissance liée à l’emploi. Il y a aujourd’hui une forme de croissance qui n’est pas forcément créatrice de l’emploi. Et il existe une forme de prospérité qui n’est pas liée à la croissance, mais qui permet aux individus d’avoir leur gagne-pain quotidien et de s’insérer dans la société. Voilà un peu les réflexions que la Guinée a partagées lors de cette rencontre organisée par le pôle qualité inter-pays.
GCI : Et là, vous vous apprêtez à vous rendre en France. Peut-on savoir dans quel cadre ?
D.A.C : Là, c’est beaucoup plus spécifique à notre pays. Il s’agit de réunir les ressources documentaires, techniques et humaines pour la mise en place de la première maison de l’emploi en Guinée qui va s’appelle « Maison de l’emploi et des compétences ». Elle est pratiquement terminée. Il reste juste à la meubler, la doter en outils pédagogiques et qu’elle soit inaugurée. Donc, c’est la dernière étape. On est sur la dernière ligne. Mon voyage sur la France se justifie par cela.
GCI : Et en quoi va-t-elle consister, cette maison de l’emploi et des compétences ?
D.A.C : Objectif : l’accompagnement à la recherche de l’emploi, à la création de jeunes entreprises et à l’insertion dans la vie professionnelle, à travers du renforcement des capacités. Concrètement, tous ceux qui iront dans cette maison de l’emploi auront affaire à des conseillers qui, en fonction de leurs profils et après une interview spécifique, seront capables de leur dire s’il vaut mieux qu’ils améliorent leur employabilité, en étant meilleurs dans leurs techniques de recherche d’emplois, ou s’ils doivent entrer dans le projet d’entreprenariat qu’ils vont présenter, avec naturellement de l’accompagnement et des conseils, ou s’il doivent aller plus loin dans leur qualifications professionnelles, avec un bureau qui sera capable de leur indiquer la meilleure formation qui correspond à leur profil ou alors de leur dire où ces formations sont disponibles, en Guinée, ici à Conakry, à l’intérieur du pays ou même à l’étranger.
GCI : Serait-ce là une façon de pérenniser l’esprit du Salon de l’emploi ?
D.A.C : Ah oui. Tout à fait ! C’est-à-dire, ce sera un salon de l’emploi permanent. Désormais, les jeunes et mêmes les moins jeunes ne sont plus obligés d’attendre que ponctuellement, il y ait un salon de l’emploi, parce qu’il y aura là une structure permanente pour les accompagner dans cette recherche d’emploi.
Bien entendu, ça n’exclura pas que ponctuellement, il y ait des salons circonstanciels pour que ces jeunes puissent rencontrer des entreprises. Mais ils auront en permanence ce bureau-là. Il y aura la première à Conakry à l’intention des cinq communes de la ville de Conakry et à l’intérieur du pays ; mais celle-ci va être le centre pilote sur lequel les bailleurs de fonds et les partenaires techniques et financiers auront un regard attentif, pour voir dans quelles mesures ils vont accompagner les autres. La démarche de mon département est d’initier un certain nombre de choses porteuses d’espoir, et d’insertion pour les demandeurs d’emploi, ensuite de voir dans quelle mesure, les partenaires techniques et financiers peuvent nous accompagner. Aujourd’hui, le programme « Première chance » intéresse beaucoup de bailleurs de fonds et nous espérons que la « Maison de l’emploi et des compétences » va également intéresser les gens. Surtout qu’à l’intérieur des Maisons, il y aura des programmes hebdomadaires d’ateliers au cours desquels des professionnels vont accompagner les jeunes, en leur donnant des compétences en techniques de recherche d’emploi, en création d’entreprises et dans d’autres domaines qui peuvent leur servir. Moi-même ministre, je viendrai donner des cours régulièrement, et d’autres membres du gouvernement, d’autres membres de l’administration qui ont une certaine expérience, une certaine expertise viendront également régulièrement partager un certain nombre de choses avec les demandeurs d’emploi, de manière à créer une dynamique régulière, ponctuelle et surtout efficace.
GCI : Vous dites être sur la dernière ligne, par rapport à la mise en place effective de ces Maisons de l’emploi et des compétences, s’il vous était demandé de vous prononcer en termes de date, ce serait quand ?
D.A.C : Nous espérons pouvoir l’inaugurer en septembre, et qu’elle commence ses activités au plus tard, le 1er octobre 2014.
GCI : Faut-il y voir un clin d’œil à la fête nationale de l’indépendance ?
D.A.C : Pas forcément. On aurait même voulu la lancer au mois d’août. Mais nous avons préféré mettre à profit les vacances, pour réunir les conditions permettant un lancement parfait. Pour que, dès le début, elle soit en mesure de répondre aux besoins qui ont amené à sa création.
Propos recueillis par Boubacar Sanso BARRY pour GuineeConakry.info




















