
GuineeConakry.Info : Commençons par l’information autour de la cession éventuelle des actions d’Alo-Guinée au sein de l’opérateur téléphonique, MTN-Guinée. Qu’en savez-vous ?
Moustapha Mamy Diaby : En tant qu’autorité de régulation des postes et télécommunications, nous sommes effectivement au courant de négociations en cours entre les actionnaires de MTN-Guinée, dans le cadre d’un réaménagement du capital de l’entreprise. En tant que régulateur, nous n’intervenons pas dans le processus. Quand nous sommes saisis, nous rappelons un certain nombre de dispositifs légaux et réglementaires qui doivent être observés. Tant que ces dispositifs sont observés, nous ne pouvons qu’observer une attitude de neutralité, puisque les transactions à ce niveau sont des transactions commerciales qui se passent de la même façon partout à travers le monde.
GCI : Vous parlez de réaménagement du capital de MTN-Guinée. Qu’est-ce qui justifierait ce réaménagement ?
M.M.D : De notre point de vue, Il n’y a pas forcément un élément formel pour justifier un réaménagement. Les entreprises sont dans une logique dynamique. Elles se créent, se restructurent, s’ouvrent soit par les produits et services qu’elles mettent à disposition, soit en ouvrant leurs capitaux pour laisser d’éventuelles prises de participation, ou ces mêmes entreprises vont prendre des participations dans d’autres entreprises. Donc, ces réaménagements s’inscrivent dans une logique dynamique régissant tout secteur économique.
GCI : Vous dites que l’ARPT est neutre dans le processus des négociations. En est-il de même pour le gouvernement, alors qu’on évoque une pression subtile qu’il exercerait pour que Chantal Cole quitte MTN-Guinée ?
M.M.D : D’abord, quand je dis que l’ARPT est neutre, c’est que nous sommes neutres pour ce qui est des discussions commerciales. Tant que les dispositions légales et réglementaires sont observées, l’ARPT observera la position de neutralité. Mais dès qu’une des dispositions est violée, nous nous verrons obliger d’intervenir pour alerter les uns et les autres quant au respect des lois nationales en la matière. Pour ce qui est de la pression que l’Etat mettrait sur Madame Cole, je peux vous dire que ce n’est pas vrai. L’Etat n’a pas le droit. L’Etat a plutôt une obligation vis-à-vis des citoyens. L’Etat a l’obligation de protéger les citoyens. L’Etat a l’obligation de créer un environnement propice à l’investissement. L’Etat a l’obligation d’assurer la sécurité de ces investissements, de protéger tous les investissements à l’intérieur du pays. Donc, l’Etat ne peut pas interférer dans une négociation commerciale au sein d’une entreprise. Mais quand l’Etat est interpellé ou saisi pour une quelconque médiation, il peut jouer son rôle de médiateur, tout en observant une position de neutralité la plus absolue possible.
GCI : Dans ce dossier, on parle aussi de l’ex-épouse de feu le général Lansana Conté. Hadja Kadiatou Seth Conté. Pourquoi, à votre avis, son nom se retrouve-t-il dans cette affaire ?
M.M.D : J’avoue que je n’ai pas d’avis à donner parce que je n’ai jamais rencontré Madame la veuve de feu le général Lansana Conté. Et je ne suis pas au courant du montage - si jamais il y en a eu un- entre Madame Cole et la famille de l’ex-président de la République. Je n’ai aucun avis parce que n’ayant aucun élément d’appréciation.
GCI : Est-ce que l’Etat guinéen serait acquéreur des actions de Chantale Cole au cas où elle décidait de les céder ?
M.M.D : Madame Cole, si l’Etat lui reconnait la propriété de ces actions-et c’est le cas- a le droit, en observant toutes les règles régissant les secteurs économiques, telles que l’OHADA et les autres instruments, elle a le droit de vendre, de céder à qui elle veut. La seule contrainte qui pèsera sur elle, c’est celle qui est relative aux lois en vigueur dans le pays. Naturellement, si l’Etat veut être acquéreur, il discutera avec Madame Cole au même titre que tout autre acquéreur sur le marché des télécoms.
GCI : Mais la question est justement celle de savoir si l’Etat en a envie ?
M.M.D : Je ne suis qu’un commis de l’Etat, je ne suis pas l’Etat.
GCI : En tant que régulateur national du secteur des télécommunications en Guinée, quelles sont les difficultés auxquelles vous êtes confrontés notamment avec les fournisseurs du Net et des services téléphoniques ?
M.M.D : Les difficultés existent et existeront toujours. C’est parce qu’il y a des problèmes que nous sommes là en tant que régulateur. Mais très heureusement, nous parvenons toujours à surmonter les difficultés qui se présentent à nous, à travers une approche de partenariat, à travers le dialogue, la discussion, avec les différents acteurs, téléphonie mobile et fournisseurs d’accès Internet. Parce qu’on s’inscrit dans une logique qui consiste à interpeller des gens sur d’éventuels manquements et sur d’éventuelles défaillances. Par ailleurs, nous essayons de trouver les solutions ensemble, dans l’intérêt tout d’abord des populations qui sont celles qui ont besoin de ces services, et qui sont celles qui paient pour ces services. Mais aussi dans l’intérêt des opérateurs téléphoniques qui ne font pas que de la charité. C’est du business dont il faudrait qu’ils tirent un certain profit. Enfin, dans l’intérêt de l’Etat qui, en assurant la sécurité, la stabilité pour un investissement massif, doit pouvoir tirer aussi profit de ces investissements en termes d’impôts, de taxes, etc.
GCI : Certains vous accusent d’être juge et partie. A votre avis, pourquoi ?
M.M.D : La notion de juge et partie est péjorative. Nous sommes une autorité de régulation. Notre rôle est de réguler des technologies de l’information et de la communication en Guinée. Certains peuvent penser que réguler veut dire faire de la police. C’est vrai qu’il y a une mission de police. Mais au-delà de la mission de police, il y a une mission d’accompagnement, de conseil, d’intermédiation, de facilitation, …bref de partenariat ! Et c’est ce second volet de notre mission que nous mettons davantage en avant. Nous voulons qu’il y ait moins de conflit, qu’il y ait moins de problème. Au lieu de croiser les bras et attendre que les gens se retrouvent dans des difficultés, pour venir ensuite faire la police ou imaginer appliquer une certaine pénalité.
GCI : A titre personnel, on dit que vous entretenez des rapports quelque peu tendus avec le ministre d’Etat Oyé Guilavogui (Ministre d’Etat en charge des NTIC, NDLR). Quelle est la réalité des faits ?
M.M.D : Vous savez, les gens ont l’habitude d’entretenir des rumeurs et des suspicions là où il n’y en a pas. Monsieur le ministre d’Etat est un ministre de la République. A ce titre, il a droit à tout le respect qui sied à un ministre de la République. Alors qu’en ce qui me concerne, je ne suis qu’un directeur général. Je crois que les rôles sont clairement définis. Il n’y a pas de superposition de rôles. Monsieur le ministre est membre du gouvernement. Nous, nous sommes des techniciens, des commis de l’Etat. Nous faisons notre travail dans le cadre de lois qui définissent les prérogatives d’une autorité de régulation, qui définissent les prérogatives du directeur général de l’autorité de régulation et qui définissent l’ensemble des contours liés à la régulation du secteur des télécommunications. Que les gens disent qu’il y a des conflits entre Monsieur le ministre et moi, je ne le pense pas. Et si la question est posée à Monsieur Oyé Guilavogui, il vous dira qu’il n’y a pas de conflit, parce qu’il n’y pas de possibilité pour qu’il y ait conflit.
GCI : Certains pensent pourtant que vous feriez relativement ombrage au ministre d’Etat… ?
M.M.D : Ce serait là, la pyramide renversée ! Comme je vous le disais tantôt, je ne suis qu’un directeur général. Mes interlocuteurs ce sont les opérateurs téléphoniques, sont les fournisseurs d’accès Internet, ce sont les opérateurs des services postaux et ce sont les consommateurs de ces différents services. Et de l’autre côté, je suis un commis de l’Etat. Donc, je travaille pour l’Etat.
GCI : L’opérateur historique de la téléphonie, Sotelgui est à l’arrêt. Pour vous qui avez été un temps président d’un comité de gestion de ce grand service d’utilité publique, quelles sont les perspectives aujourd’hui ?
M.M.D : Oui, j’ai été un moment donné président d’un comité. Je n’avais pas le choix. En tant que commis de l’Etat, encore une fois, quand vous demande de faire quelque chose, vous le faites. Vos états d’âme, vous les gardez pour vous-même. Vous faites le travail qu’on vous demande de faire. Sauf si le travail qu’on vous demande de faire est en flagrante contradiction avec la loi. Là vous avez l’obligation de dire non. Parce que la loi ne le permet pas. Pour en revenir à la Sotelgui, c’est très malheureux qu’elle soit dans la situation où elle est aujourd’hui. Tout patriote souhaiterait voir cette entreprise redémarrer. Pas simplement parce que c’est une entreprise, mais parce qu’il y a un souvenir et une histoire derrière cette entreprise. Nous n’allons pas rentrer dans les causes profondes qui ont amené l’entreprise là où elle se trouve. Les personnes impliquées le savent. Mais il y a qu’au-delà de tout ce qu’on dirait, des hommes et des femmes qui ont, à un moment donné, servi cette entreprise loyalement. Même s’ils se trouvent d’autres qui ont eu des comportements différents, mais il serait normal qu’on trouve une solution la plus idoine possible, et très rapidement. Pour que les hommes et les femmes qui travaillaient pour cette entreprise puissent être fixés sur leur avenir.
GCI : Serait-ce aujourd’hui le cas ? Est-il possible qu’ils soient bientôt fixés sur leur sort ?
M.M.D : Encore une fois, cela ne relève pas de moi. C’est une question qui relève d’une décision politique du gouvernement. Toute décision qui sera prise et qui interpellera l’autorité de régulation sur un aspect ou sur un autre, et qui soit conforme à la loi, en tant que commis, nous nous retrouverons dans l’obligation d’agir conséquemment.
GCI : Quels types de rapports entretenez-vous avec la Guinéenne de la large bande (GUILAB) ?
M.M.D : La GUILAB est une entreprise de droit guinéen. C’est un opérateur d’infrastructures. En conséquence, nous avons des relations de type opérateur-régulateur. Nos relations sont des relations très cordiales. La Guilab a un directeur général, Mamadou Diallo, qui est très dynamique et très intelligent, avec qui nous avons des rapports très cordiaux.
GCI : Quel est l’Etat de votre lutte contre les services clandestins et la piraterie, en somme ?
M.M.D : La lutte contre la clandestinité est une lutte de tous les jours. C’est un combat qui n’est jamais achevé. Vous développez vos moyens de lutte, les voleurs développent les moyens du vol. C’est tous les jours qu’il faut se préparer, lutter et traquer les bandits. A ce niveau, nous avons toujours sollicités et nous continuons à solliciter l’appui des services judiciaires de l’Etat en Guinée. Parce que nous, nous avons la possibilité de traquer, identifier et arrêter. Mais nous n’avons pas le droit de juger. Nous ne sommes pas la justice. Nous avons l’obligation de mettre ces malfrats à la disposition de la justice. Et le plus souvent, c’est à ce niveau que nous rencontrons des difficultés.
GCI : Serait-ce là un appel que vous lancez ?
M.M.D : Et j’aimerais que cet appel soit entendu.
GCI : Globalement, que rapporte l’ARPT aux finances publiques ?
M.M.D : L’ARPT rapporte et devrait rapporter beaucoup de choses aux finances publiques. Parce que l’ARPT a la possibilité aujourd’hui de mettre à la disposition de la direction nationale des impôts les vrais chiffres quant aux trafics générés par chaque opérateur. Trafics sur la base desquels, la TVA doit être prélevée. L’ARPT a également aujourd’hui la possibilité de mettre à la disposition de la douane, les copies des fiches d’homologation de tous les équipements que les différents opérateurs font entrer sur le territoire pour qu’elle puisse indexer, sur la valeur réelle de chaque équipement, les frais de douane. En guise d’exemple, rappelons que le support d’un logiciel, c’est un CD. Vous pouvez mettre un CD dans votre poche et vous passez incognito notamment au niveau des services de douane. Imaginons que le logiciel en question coûte 2000 dollars américains. Les services de douane n’y voyant qu’un simple CD, vous laissent passer. Alors que si nous appliquons les taxes de douane sur 2000 dollars, ce n’est pas une petite somme. Mais les services de douane n’ont pas les équipements, les instruments et la vocation d’identifier ce type de richesses pour pouvoir en évaluer la valeur comptable. Au niveau de l’ARPT, nous gérons aussi, pour le compte et au nom de l’Etat, les ressources fréquentielles, les ressources en numérotation ainsi que les licences et redevances. Ce sont des ressources publiques qui, de droit, reviennent à l’Etat.
GCI : Les opérateurs téléphoniques sont dans une compétition ardue. Les consommateurs, eux, se plaignent toujours de la cherté des tarifs pratiqués. Quelle est votre appréciation personnelle ?
M.M.D : Les consommateurs ont le droit de toujours demandé plus. C’est normal. Et nous avons l’ambition qu’on donne plus à ces consommateurs. Mais il faut à un moment donné savoir apprécier les choses. Les réseaux de télécommunications utilisent des équipements qui sont achetés au niveau des mêmes fabricants. Les opérateurs guinéens achètent les mêmes équipements que les opérateurs sénégalais, marocains, français, etc., et au même prix. En plus de ces coûts, en Guinée, le développement d’un réseau de téléphonie ou de télécommunication à un autre coût, à savoir celui de l’énergie. Chaque opérateur est, aujourd’hui, obligé d’être fournisseur d’énergie pour faire fonctionner ses sites. Parce que nous sommes dans une situation où l’entreprise publique, EDG, est incapable de fournir de façon continue cette énergie. Ceci implique un coût supplémentaire. Malgré tout, nous essayons, avec les opérateurs, de maintenir les coûts appliqués aux différents produits et services, à un niveau accessible à tous les Guinéens. Je vous demanderais de faire une comparaison entre ce qui est appliqué en Guinée avec ce qui est appliqué dans certains pays voisins immédiats de la Guinée, vous tirerez, vous-mêmes, la conclusion. Quelqu’un vous dira que le pouvoir d’achat n’est pas le même. Mais ce n’est pas en fonction du pouvoir d’achat qu’on achète les équipements à l’extérieur du pays. Ce n’est pas en tenant compte du pouvoir d’achat qu’on achète le carburant à la pompe.
GCI : En Guinée, chaque opérateur téléphonique se proclame N°1. Alors qui croire sur la base de statistiques issues d’enquêtes fiables ?
M.M.D : Aujourd’hui, vous avez la possibilité d’aller sur le site internet de l’ARPT. Nous avons l’avantage de publier chaque trimestre les statistiques du secteur. Et chaque année, nous publions les statistiques annuelles et le rapport annuel. La classification des opérateurs se fait selon différents segments. Il y a le segment de la couverture, il y a le segment des produits et services, il y a le segment de la qualité de ces produits et services et il y a le segment du chiffre d’affaires. Parce qu’on peut avoir beaucoup plus de clients que quelqu’un, mais avoir un chiffre d’affaires inférieur au sien. On peut avoir plus de couverture du territoire national, et avoir moins de clients. Donc, en fonction du segment considéré, nous sommes effectivement en mesure de vous dire aujourd’hui, si nous prenons par exemple le premier segment-celui de la couverture nationale, c’est l’opérateur Orange qui, de loin, distance les autres.
GCI : Quelles sont les opportunités actuelles aussi bien en téléphonie qu’en accès Internet que l’ARPT compte maximiser pour ses activités futures ?
M.M.D : Aujourd’hui, l’un des objectifs à court terme de l’ARPT, c’est le déploiement de la dorsale nationale qu’on appelle le backbone-c’est une terminologie anglo-saxonne-pour pouvoir interconnecter l’ensemble des grandes agglomérations nationales avec une infrastructure de grande capacité. Sur quelques 4000km. Cela permettra aux villes de l’intérieur du pays d’avoir les mêmes facilités d’accès, les mêmes produits et services mis à la disposition des populations de Conakry.
Propos recueillis par Boubacar Sanso Barry pour GuineeConakry.Info




















