GRANDE INTERVIEW GCI: Avec Gassama Kalifa DIABY " Notre objectif est d’en appeler à la responsabilité, à la lucidité, et surtout à l’esprit républicain"

Observateur très averti et très imprégné de la vie sociopolitique et économique de son pays, la Guinée, même étant hors de ses frontières, M. Gassama Kalifa Diaby, juriste, a quelques fois été consultant sur le plateau des chaines de télévision internationales, "France 24" notamment, lorsqu’il s’agissait de débattre de dossiers brûlants concernant notre pays. De retour en Guinée, fort de sa fibre patriotique, des valeurs et principes démocratiques, il met en place l’Observatoire national de la démocratie en Guinée (ONDG), dont il en est le Président, pour lui permettre d’apporter sa pierre à l’édification de la république. GCI l’a entretenu à bâtons rompus, autour de questions fondamentales... 19:42 30-10-2011

Guineeconakry.info :Vous êtes un observateur averti de la scène politique du pays. Comment expliquez-vous la crise politique actuelle ?

Gassama Kalifa Diaby : Nous sommes face à une crise à double dimension. Elle c’est une crise conjoncturelle et structurelle. Conjoncturelle, parce que nous sommes dans une situation de blocage et de crise aigue de confiance entre les différents acteurs politiques et cela crée un rapport de défiance préjudiciable à notre processus de démocratisation. Ces failles conjoncturelles sont dues aussi au processus de transition lui-même qui n’a pas été suffisamment défini et mené. Certaines choses n’ayant pas été faites à temps, soit trop tôt soit trop tard,  d’autres institutions qui ne bénéficient pas d’une légitimité aussi forte que l’institution présidentielle née de l’élection démocratique par exemple. Donc, il y a des cohabitations institutionnelles qui ne sont pas totalement de nature à permettre un fonctionnement global des institutions plus harmonieux et plus cohérent. Ajouter à cela, le fait que nos acteurs politiques ne font pas suffisamment preuve de disponibilité pour le dialogue et pour une sortie de crise plus consensuelle.

Mais ce qui est le plus important, c’est que cette crise est l’expression des difficultés et des impasses structurelles qui nous accablent. Nous avons dans ce pays fait le choix d’un modèle démocratique universellement connu, qu’est la démocratie pluraliste, libérale et concurrentielle. Donc, un modèle qui laisse la liberté à tout un chacun de former des structures lui permettant d’exprimer ses opinions politiques, des solutions ou des alternatives pour le pays. Nous avons plusieurs partis politiques et cela s’appelle, le pluralisme politique. Il se trouve que ces partis politiques sont très souvent à l’image de nos différenciations ethniques.

Ainsi donc, chaque parti politique est vu comme l’incarnation d’une identité ethnique ou régionaliste. Cette réalité rend plus difficile et compliqué l’expression d’un jeu politique démocratique. Parce qu’elle réduit les oppositions ou les différences politiques aux différences ethniques ou régionalistes. Elle rend donc toute défaite politique difficile à accepter. Puisque cette défaite politique est perçue comme une défaite identitaire. Cette même réalité rend les victoires politiques difficiles à gérer puisque ces victoires politiques seraient perçues aussi comme une victoire identitaire ou régionale. Ce qui fait que nous avons une situation structurelle et une réalité sociale et culturelle qui nous placent dans l’impossibilité de faire en sorte que le jeu démocratique soit un jeu régulier, normal à l’abri des tentations violentes. Il n’y a pas en Guinée une conscience citoyenne suffisamment mûre qui puisse nous permettre l’existence d’une nation, des individus qui seraient à mesure de défendre des options politiques débarrassées de toutes considérations identitaires ou communautaristes.

Cela pousse donc les camps politiques dans le dogmatisme, dans la fermeture, et dans une forme d’obsession identitaire qui pollue le jeu démocratique et qui nous empêche d’être lucides et objectifs. Les deux aspects de la crise conjugués nous placent dans une impasse politique. Ceci dit, il faut aussi avoir à l’esprit que le conflit est un élément important du jeu démocratique, à condition de pouvoir et de vouloir le résoudre par des voies pacifiques, juridiques ou consensuelles. Parce que chaque conflit peut nous mener à quelque chose de positif, ne se reste que parce que nous aurions appris à régler pacifiquement et légalement nos différends. Donc, cette crise dans laquelle nous nous trouvons ne doit pas être perçue comme la fin de l’histoire. Il faut oser espérer et placer le combat pour l’émergence d’une conscience citoyenne et démocratique au cœur de nos défis, de nos préoccupations et de notre enjeu collectif.

GCI : Il y a presqu’un an que le tout nouveau Président élu a pris fonction. Mais le pays peine encore à prendre son envol. A votre avis, quels sont les grands obstacles ?

GKD : Je redirai les mêmes obstacles. Ils sont d’ordres conjoncturels et structurels surtout. C’est obstacles ont des implications sociales, économiques, politiques et culturelles. Nous avons toutes les potentialités objectives pour s’en sortir. Nous avons des difficultés politiques, sociales et économiques. Je pense que ces difficultés là sont abordables et on peut les régler. Il faut nous donner les moyens institutionnels, les cadres qu’il faut, l’environnement qu’il faut, pour qu’enfin, nous puissions conjuguer nos efforts pour la résolution de nos différends politiques, de nos défis sociaux et économiques.  Cela est possible, il faut juste éviter de dramatiser la situation pour ne pas tomber dans l’immobilisme et le fatalisme. Nous pensons que tout est encore possible et que nous avons les moyens de sauver ce pays. Et pour cela, il faut que chacun, là où il se trouve, soit conscient de sa responsabilité et surtout, du défi collectif qui nous attend. C’est-à-dire, sauver ce pays, rendre les Guinéens fiers de ce qu’est la Guinée et surtout donner à tout un chacun la possibilité d’une vie libre et digne. Ce n’est pas facile, ça ne sera pas facile et c’est sera mentir aux Guinéens, que de leur faire croire que l’on pourrait régler tous ces problèmes par un simple décret.

C’est un enjeu collectif, un défi mental, un défi culturel, et un enjeu politique considérable mais qui en vaut la peine. Il faut que chacun soit conscient que son acte personnel comptera pour la réussite collective.

CGI : Certains observateurs de la scène politique nationale voient d’un mauvais œil l’ingérence des différentes coordinations dites ‘’régionales’’ dans la gestion du pays, contribuant ainsi de facto, à l’exacerbation de l’ethno-stratégie et du régionalisme. Qu’en pensez-vous ?

GKD : Je pense qu’il est dangereux que des structures qui peuvent jouer un rôle social d’apaisement et qui peuvent permettre de continuer à consolider nos liens sociaux, fassent ce qu'elles font maintenant, c'est-à-dire une immixtion grave dans le jeu politique. Il est dangereux que ces structures là ne jouent plus  leur rôle. Ce qui est encore plus préoccupant, ce n’est pas le rôle que ces coordinations jouent, mais plutôt, c’est le rôle qu’elles devraient jouer et qu’elles ne jouent pas. Celui d’éviter la segmentation ethnique. Effectivement, il y a de quoi s’inquiéter et c’était l’une des raisons de la conférence de presse qui a été organisée par l’Observatoire national de la démocratie en Guinée (ONDG), le mercredi 26 octobre 2011 à la maison de la presse.

Notre objectif est d’en appeler à la responsabilité, à la lucidité et surtout, à l’esprit républicain. Demander à tout un chacun d’agir dans le respect de nos lois et de leur esprit. Les coordinations n’ont aucun droit, aucune légitimité pour apporter, sur des bases régionalistes ou ethniques, des soutiens politiques à des partis politiques ou à des hommes et femmes politiques. Elles ont un rôle social. Et de par leur statut, elles sont apolitiques. Elles doivent rappeler à chaque Guinéen que ce pays est un et indivisible.  

GCI : Ces coordinations, selon vous, ont-elles leurs raisons d’être, ne serait-ce que formelle ? 

GKD : Je ne suis pas un partisan des interdictions. La liberté associative est une liberté fondamentale, constitutionnellement garantie. Il m’est assez difficile de dire de les interdire. Parce que ce n’est pas en cassant le thermomètre qu’on règle la fièvre. Elles sont là, ce qu’il faut, c’est de les pousser, les contraindre juridiquement, par la voie de la justice, à rester dans leur rôle, à agir dans le respect de leurs statuts et règlements. Elles peuvent exister donc. Je ne peux pas en appeler à leur dissolution ou à leur interdiction, mais nous l’avons dit, lorsque cela serait nécessaire, nous les attaquerons en justice lorsqu’elles sortiront de leur cadre. Maintenant il n’est pas interdit, dans le cadre d’une recherche institutionnelle de solution globale, de s’interroger sur la possibilité ou l’opportunité de les institutionnaliser pour mieux définir, encadrer et positiver leurs actions et leur fonctionnement. La question reste ouverte.

GCI : La question de réconciliation nationale, est-ce selon vous, une priorité des priorités ?

GKD : C’est une priorité si elle peut nous permettre de sortir de cette crise, si les différentes parties au conflit ou si les différents partis politiques pensent que c’est une condition, cela devient alors nécessairement une condition. Pourquoi pas, on peut y aller. Mais dans ce cas, nous disons que c’est de prédéfinir les périmètres, les règles de fonctionnement et de composition d’une éventuelle commission de réconciliation ainsi que sa finalité politique et sociale. Il ne faut pas se limiter au concept, il faut lui donner une contenance sociopolitique afin de garantir un acquis positifs solides et durables. Savoir qui doit être réconcilié ? Comment le faire ? Et quel est notre objectif à la sortie de ce travail de réconciliation ?

Mais il faut aussi que nous soyons disposés dans ce pays à regarder de l’avant, à regarder l’avenir, à penser l’avenir et à éviter à chaque instant de ressortir les querelles et les blessures du passé. Il n’est pas question de nier les souffrances légitimes, ni d’être opposé aux demandes légitimes de justice, mais nous devons aussi savoir et accepter que tout ne pourra pas être réparé, et qu’une exigence excessive de justice rétroactive peut être aussi préjudiciable au désir collectif de vivre en paix.  Tous les Guinéens, de quelque bord politique ou ethnique qu’il soit, ont été victimes dans ce pays de façon directe ou indirecte, de façon passive ou active. Donc, il faut que nous cessions aussi de communautariser nos différentes souffrances. Cela permettra de garantir pour les victimes la possibilité d’une justice sereine et effective. Il faut nationaliser votre histoire, il faut que ce qui vous arrive à chaque guinéen soit une affaire de tous les guinéens et non des membres de sa communauté ethnique (je rappelle que les communautés sont juridiquement inexistantes en Guinée). C’est ce qui nous permettra ensemble, de construire une société politique qui soit une société de nation et de citoyenneté, une société démocratique.    

GCI : Pour une décrispation et un dénouement harmonieux de la crise politique actuelle en Guinée ; quelles propositions de solution suggériez-vous aux deux camps?

GKD : Aux membres du pouvoir, de rester ouverts au dialogue. Parce que justement, ce sont eux qui ont gagné l’élection présidentielle. Ils doivent continuer à tendre la main, à privilégier dialoguer dans l’intérêt du pays, pour  tous les Guinéens. On dialogue parce qu’on n’est pas d’accord. Vous dialoguez avec des personnes avec lesquelles vous avez des divergences de vues. Quelles soient politiques, économiques ou sociales. Le pouvoir doit rester conscient de cette responsabilité première qui est la sienne, celle de toujours œuvrer pour l’intérêt général, d’éviter de donner le sentiment d’un traitement inégal entre les citoyens, de tenir compte des frustrations des uns et des autres, de rassurer et de placer la préservation de la paix sociale et de la cohésion nationale au cœur de ses préoccupations. Car sans cette paix rien ne sera possible ni pour lui, ni pour l’opposition. Et c’est la Guinée qui perdra !

L’opposition doit aussi accepter de dialoguer et ne pas réduire sa demande de dialogue à la satisfaction totale de toutes ses revendications. Il ne faut pas qu’on pense qu’on ne dialogue qu’on est sûr d’en sortir gagnant sur tous les points sur lesquels nous avons exprimé des revendications. L’opposition doit éviter par ailleurs la logique de défiance. Il faut que les uns et les autres, sortent du dogmatisme, d’une position fermée. Il faut que chacun soit disposé à des concessions pour permettre d’arriver à une solution politique consensuelle afin que ce pays puisse maintenant se consacrer à des défis autrement plus importants et plus attendus par les Guinéens. Il s’agit des défis sociaux et économiques. Parce que ce pays doit aussi permettre à ses fils et à ses filles de vivre dignement, d’être mieux formés, d’être bien soignés, d’avoir des conditions de vie dignes.  

GCI : Le Président Alpha Condé affirme souvent, qu’il a hérité d’un pays et non d’un Etat. Quels sont à votre avis, les grands défis qui l’interpellent, pour la construction d’un véritable Etat de droit ?

GKD : Il faut de la volonté politique, la construction d’un cadre institutionnel efficace et adéquat.  Nous devrions construire ou reconstruire l’Etat avec son cadre juridique. L’Etat de droit est indispensable à la démocratie. L’Etat de droit c’est aussi la garantie d’une vie sociale et politique apaisée et démocratique. Mais pour faire de cette nécessité une réalité, il nous faut nous donner les moyens pour la construction d’un cadre, d’un environnement sociopolitique et institutionnel qui puisse nous permettre de garantir l’effectivité des principes de l’Etat de droit. Les incantations ne suffiront pas. Le vote des lois non plus. Il faut bien sur des lois, mais aussi faire en sorte que ces lois soient bien appliquées et surtout qu’il y ait une acceptation préalable et générale de ce qui est prescrit par les normes juridiques. Car nous sommes dans une situation dans laquelle les solutions juridiques ne suffisent pas, puisque le terrain sociopolitique n’y est ni adapté, ni balisé. Sur le plan symbolique, il est manifeste que ce pays a tué tout ce qui était d’idée d’Etat. Notamment, dans le fonctionnement des institutions et dans le fonctionnement du jeu politique. Nous avons besoin de l’Etat. Parce que sans l’Etat, il est extrêmement difficile d’avoir une nation et d’avoir une société démocratique qui soit solide. Donc, il faut construire un Etat. Avec l’Etat, il faudrait un Etat de droit, une démocratie, mais aussi, une société prospère.

Enfin, il faut faire en sorte que tout le monde adhère au jeu démocratique. Pour cela, il faut éviter de réduire le principe de majorité démocratique à la majorité mécanique, toute chose qui risquerait de donner l’impression à d’autres acteurs qu’ils ne pourront jamais accéder au pouvoir par défaut de majorité mécanique. Car, si le jeu démocratique apparait comme indubitablement défavorable à un camp, pour des raisons ethniques et mécaniques, il faut être certain que ce camp sera peu disposé à jouer et à respecter ce jeu démocratique.

En démocratie, il n y a pas de droit naturel au pouvoir, car c’est le peuple qui décide. Il faut donc faire en sorte que ce peuple soit constitué de citoyen et non d’individu tribal. 

En attendant d’arriver à la réalisation effective de cette exigence démocratique, tout un chacun doit veiller à l’émergence d’une véritable conscience citoyenne, seul moyen d’éviter le piège ethnique et communautariste. Et cela guette la Guinée, hélas !


Propos recueillis par Lamine Camara, exclusivement pour GuineeConakry.info

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