
Mission herculéenne en soi. Mais bénéficiant du soutien tacite du mentor américain, qui voit en lui le remède à l’islamisme rampant de la région et l’allié qu’il faut par rapport à la crise israélo-palestinienne, il a plus de chance que son prédécesseur. Même si ce soutien extérieur ne garantit pas contre tous les risques.
Le seul élément significatif dans la prestation de serment d’Al-Sissi, c’est le fait que symboliquement pour la première fois, le pouvoir a été transmis de cette façon en Egypte. Alors qu’on en est au septième président dans le pays des Pharaons. Avant Al-Sissi, tous les dirigeants avaient été chassés du pouvoir par coups d’Etat, révolution ou par la mort. Mais même dans le cas de la cérémonie d’hier, ce symbole est à relativiser. En effet, Adly Mansour n’était qu’un président intérimaire.
Par ailleurs, le nouveau président est en réalité celui qui détenait le pouvoir depuis qu’il a évincé Mohamed Morsi, le 3 juillet 2013. Et pour ce qui est de la dimension démocratique qui se cacherait dans cette cérémonie, il vaut mieux ne pas en parler. Parce qu’en réalité, il n’y en a aucune. Le maréchal Abdel Fatah Al-Sissi s’est presqu’autoproclamé. Dans la mesure où il n’a eu aucun adversaire de taille lors des élections dont il est sorti vainqueur. Avant le scrutin, toutes les formations politiques qui pouvaient lui tenir tête avaient été décimées. De même, quand on se rappelle la sanglante répression qu’il a fait subir aux Frères musulmans, on ne serait assimilé son régime à une gestion démocratique du pouvoir. Profitant de l’impopularité légitime ou savamment entretenue de Mohamed Morsi, il s’est par la suite imposé par le glaive.
Mais de fait, il surfe sur une sorte de renonciation générale aux bienfaits de la démocratie. Certes, en chassant Hosni Moubarak, les Egyptiens aspiraient un régime plus souple, piloté par un président civil et de préférence technocrate. Ils en avaient marre de la soldatesque. Mais après trois ans de tumulte qui ont achevé de laminer l’économie, les révolutionnaires, mettant de l’eau dans leur vin, revoient leur copie.
Après une sorte de revue à mi-parcours, ils réalisent qu’ils ne sont pas prêts à payer le prix qu’il faut pour goûter aux délices de la démocratie. A la liberté d’opinions et d’expression, au multipartisme et au débat contradictoire, ils préfèrent de loin un Etat fort qui sache dire non quand il faut. Et cette espèce de déception, l’armée a parfaitement su la mettre à profit. C’est ainsi qu’il y a encore quelques semaines, alors qu’il n’était qu’un candidat, Al-Sissi avait lâché : « Il faudra 20 à 25 ans à l'Egypte pour être prête pour la vraie démocratie ». Malgré tout, il a été élu, dit-on, avec un score de 96,7 %.
Cependant, outre ce contexte intérieur qui lui est relativement favorable, le nouveau président profite aussi d’une sorte d’hypocrisie compréhensive de la part de la communauté internationale. Pilotée par les Etats-Unis, cette dernière ferme les yeux sur les nombreuses entorses aux droits humains et à la multitude de violations des principes démocratiques. En raison du conflit israélo-palestinien et, plus globalement, en raison de l’équilibre très précaire de cette région, Barack Obama et les autres trouvent qu’Al-Sissi est une solution acceptable. Surtout depuis qu’il a dans sa ligne de mire les Frères musulmans.
Mais il devrait cependant ne pas compter exclusivement sur cet atout qu’il peut faire valoir aux yeux des grands du monde. Hosni Moubarak aussi était très apprécié des Américains. Mais la révolution l’avait emporté. Or, les problèmes pour lesquels il avait été " dégagé", demeurent.
Il s’agit essentiellement de la pauvreté et de la précarité sociale qui progressent aussi bien horizontalement que verticalement. En raison de la réduction drastique des investissements extérieurs notamment et surtout de la baisse substantielle des activités en rapport avec le tourisme, la croissance économique du pays ne dépasse pas les 2 %. En proie à un pouvoir d’achat qui ne cesse de s’éroder, les Egyptiens sollicitent un plafonnement des prix des denrées de première nécessité. Une requête à laquelle le nouveau président a déjà promis de donner une suite favorable. Mais dans la mesure où le pain et l’énergie sont déjà subventionnés, c’est à se demander si le budget égyptien saura faire face à toutes les sollicitations auxquelles il pourrait être soumis.
Pour le nouvel homme fort du pays, l’équation est d’autant plus cornélienne que l’insécurité qui prévaut sur place ne préfigure pas d’une relance imminente des secteurs susceptible d’impulser la croissance.
Boubacar Sanso BARRY pour GuineeConakry.info




















