DRAMES GUINEENS : Conclusions hâtives tous azimuts

L’attitude des responsables guinéens, tous bords confondus, à l’égard de l’institution judiciaire n’est pas un moindre de leurs nombreux paradoxes. Selon qu’ils sont tour à tour victimes ou suspects, ils l’invoquent ou la foulent aux pieds. Une attitude fluctuante qui, si elle ne contribue pas nécessairement à améliorer le fonctionnement de la justice en Guinée, semble toutefois inspirée par la léthargie et le déficit d’indépendance qui caractérisent les procédures judiciaires.

Comme avec la CENI, tous les leaders politiques guinéens disent vouloir d’une justice indépendante. Mais personne ne travaille à obtenir ce résultat. Ils sont paradoxalement les premiers à exercer toutes les pressions de nature à influencer les magistrats, dans leur conduite des affaires et dans les décisions qu’ils prennent. Chacun d’eux, quand il a le doigt accusateur pointé sur lui, demande qu’on permette à la justice d’exercer son autorité. Mais quand il s’estime être la victime, oubliant cette précaution et invoquant, au contraire, le fait que les juges guinéens sont aux ordres ou s’arrogeant un droit qu’on ne saurait définir, il prend les devants et donne sa version des faits !

Le dernier exemple en date, c’est bien à propos des violences meurtrières de Womey. Alors qu’aucun juge ne s’est encore prononcé dessus, le premier ministre, Mohamed Saïd Fofana, dans son adresse de circonstance du jeudi 18 septembre, a évoqué « une réaction hostile des habitants de la localité qui, à l’instar de certaines populations, continuent à être intoxiquées par des informations tendant à faire croire soit que cette maladie n’existe pas, soit qu’elle a été créée pour les éliminer ».

Dans cet extrait du discours du chef du gouvernement, on est en droit de se demander d’où tire-t-il l’information relative « à l’intoxication des populations ? » N’est-il pas en train d’anticiper ainsi sur le travail de la justice qui, seule, devrait dire s’il y a des manipulateurs ou non ?

Or, il n’est pas le seul à orienter la piste dans le sens de la déresponsabilisation de ceux qui ont effectivement commis les crimes. En effet, intervenant sur les ondes de la radio nationale alors qu’il se trouvait dans la délégation gouvernementale qui était sur le terrain, le ministre de la communication, Alhousseine Makanera kaké, avait, lui aussi, déclaré : « Il y a eu de la manipulation de certaines personnes animées de mauvaises intentions ! ». De la part de quelqu’un qui se définit comme « à la fois légaliste et républicain », ces propos sont plutôt surprenants. D’autant plus que, quand il les tenait, aucune enquête n’était encore ouverte.

Deux jours plus tôt, ce sont les responsables de l’UFDG qui agissaient de même, à propos de l’assassinat d’Amadou Oury Diallo, le président de la section motard du parti. Au cours d’un point de presse promptement convoqué le mardi, 16 septembre, au QG de Hamdallaye CBG, le porte-parole de la première formation politique de l’opposition, déclarait en effet, de manière quelque peu péremptoire : « Cet assassinat a été perpétré par des individus armés et organisés pour des motifs politiques.»

Là aussi, alors que la justice n’a même pas commencé son intervention, Cheick Chérif Fadiga avait même poursuivi en parlant d’une « nouvelle méthode d’élimination des adversaires politiques (fondée sur) l’assassinat ciblé et lâche des responsables des partis politiques ». Bien évidemment, pour calmer la situation, le pouvoir et la mouvance présidentielle ont subtilement dénoncé une sortie prématurée. Mais les militants et les responsables de l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG) s’abritent, tacitement, derrière le fait que la justice guinéenne n’est pas indépendante et qu’aucun dossier qui lui a été confié ces dernières années n’aura été conduit avec succès.  

Ce que ces mêmes militants de l’opposition oublient cependant, c’est qu’en 2011, au lendemain de la tentative d’assassinat du président Alpha Condé, le 19 juillet, ils avaient, eux aussi, dénoncé les sorties prématurées du chef de l’Etat. Il est vrai qu’à l’époque, alors qu’aucun juge ne s’était encore prononcé dans cette affaire des plus sensibles, le président Alpha Condé, se confiant à des confrères sénégalais avaient, entre autres déclaré : « Nous savons très bien que le numéro 2 de l'UFDG, Bah Oury, qui a fui, nous savons très bien qu'il a été un des principaux organisateurs ici (en Guinée, NDLR) ». On se rappelle que les deux autres mis en cause par le chef de l’Etat étaient Diallo Sadakadji et Tibou Camara. Dans le même entretien accordé conjointement au quotidien ‘’L’Enquête’’ et à la radio Sud-FM, le président guinéen avait également affirmé : « J'ai clairement dit au ministre (sénégalais des Affaires étrangères) Madické Niang et au ministre des Affaires étrangères de la Gambie que j'estime (...) que les choses ont été préparées à l'hôtel (Méridien) Président à Dakar, qu'il y a des va-et-vient en Gambie et que j'estime que cela ne pouvait pas se faire à leur insu ».

Face aux accusations de l’opposition qui parlait, à l’époque, de conclusions hâtives pouvant influencer la procédure qui devait suivre, des proches du pouvoir s’étaient trouvé une porte de sortie, en alléguant que le chef de l’Etat est à un niveau qui lui permette d’être au courant de tout ce qui se passe dans le pays. Une manière subtile de dire que sa version ne pouvait pas ne pas être conforme à la réalité des faits sur le terrain, tels qu’ils se seraient déroulés sur le terrain.

Au regard de ces attitudes des plus mouvantes, on est en droit de se demander ce que veulent les leaders guinéens ? En tout cas, le moins qu’on puisse leur demander, c’est d’être cohérents. Cependant, l’objectivité oblige à reconnaître que la justice guinéenne, par  certaines de ses pratiques, n’est pas étrangère à cette situation. C’est pourquoi d’ailleurs il est davantage attendu d’elle qu’elle aide à relever le défi ainsi posé par le désintérêt et la déconsidération dont elle fait l’objet même de la part des responsables les plus haut-placés du pays. Il y va du salut et de la réputation de la nation.

Pivi Bilivogui pour GuineeConakry.info     

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