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Cyber-Nouvelle
La Conquête d’Ouria
Par Kandas Condé
Le respectable vieillard Solomoudou, le plus sage des sages du village, l’homme dont les qualités hautement humaines réunissaient l’unanimité de sa communauté, enrageait pour la première fois.
Il fulminait, il suffoquait de colère à telle enseigne qu’il répétait sans cesse à mots saccadés : « mon aïeul Siakidi rendra justice! Je lui posserai mon problème infailliblement! » Que s’était il passé pour que lui, si pacifique, si jovial, si paternel, tant généreux et tant indulgent, en vienne à une telle extrémité ? Tout simplement, deux individus avaient abusé de sa bonté de son indulgence ; ils mettaient en cause son honorabilité car, Solomoudou évitait à tout prix le scandale.
En amour, seul l’amoureux peut apprécier la profondeur de son sentiment. Cependant, il semble que c’est plus par humanisme que par amour ou par besoin physiologique que Solomoudou commit la grave erreur d’épouser en quatrième noces, la jeune femme Amada qu’il dorlotait comme sa propre fille, se disant que si cette créature est divorcée trois fois, on ne peut en imputer la faute qu’aux jeunes qui n’ont pas la patience qu’il faut pour conserver une épouse. Malgré ses riches expériences de la vie et ses connaissances illimitées du genre humain, Solomoudou a méprisé l’adage populaire qui conseille de ne jamais prendre la belle calebasse abandonnée au débarcadère car elle est percée ou fendue. « La jeune fille s’éduque quinze ans avant sa naissance et l’homme, à quelques exceptions près, épouse sa belle-mère. » disait le sage.
La conduite de la mère de famille est considérable dans l’appréciation d’une jeune fille à la main de la quelle l’on prête. Mais la femme est semblable à la chefferie : elle trouve toujours un postulant malgré tous les risques qu’elle fait en courir. Ange, Satan et démon à la fois, qu’elle soit porteuse de guigne ou de germes nocifs, qu’elle aie perdu successivement trois maris par suite de mort, un homme ignorera ce dont elle est cause ou qu’on lui reproche, se présentera, la trouvera épouse idéale par un coup de foudre avant de se rendre compte, un peu tard, de la réalité.
Le caractère ne se confie pas, de même, le destin est irréversible et le manchot ne peut continuellement garder sous le boubou, son moignon de bras.une femme divorcée trois fois mérite une étude sérieuse avant ses quatrièmes noces. Egalement, la femme dont deux maris successifs meurent, doit faire l’objet de méfiance des hommes qui connaissent cette malheureuse situation. Evidemment, les femmes, comme leurs amoureux trouvent toujours des arguments pour justifier l’injustifiable. Ces dernières, une fois la passion calmée, sont surprises de subir le sort de ces précédents occupants du terrain qu’ils s’approprient. C’est alors qu’ils se remémorent les sages conseils des parents et des amis qu’ils ont considérés des ennemis opposés à leur bonheur hypothétique : ce qui fait souvent conseiller qu’en matière d’amour il faut être prudent en prodiguant des conseils.
La femme vicieuse ne peut se contenter des seuls rapports conjugaux. Or, l’homme dans sa niaiserie et son égoïsme ou égocentrisme, en épousant une femme, se considère comme son unique usager. Quant à la femme elle est la photocopie de sa mère par le caractère. Vicieuse, Amada l’était à l’extrême. La lune de miel de ses quatrièmes noces n’était pas encore à son terme que Solomoudou la surprit trois fois en flagrant délit d’adultère avec Ragouban, un garnement. Rien ne résulta de ces incidents. Le vieillard sauvegardait sa dignité. L’inconduite de sa jeune épouse que tant le village savait, ne fut pas ébruitée par lui. S’il faut souvent frôler l’aveugle avec le quel on danse afin de lui faire connaitre qu’il n’est pas seul sur la piste, Solomoudou ne voulut pas frôler ses « aveugle » qui se crurent alors tout permis.
En effet, pour agrémenter leur vice, au vu et au su de tous, les débauchés Amada et Ragouban s’entendirent pour voler l’unique chèvre que le vieillard acheta en prévision des éventualités. Le concubin égorgea la bête dont la viande lui fut préparée par sa concubine durant plusieurs jours. Le malheureux rechercha vainement son animal sous les regards goguenards des deux complices. Gogo, Solomoudou semblaient résigné quand on vint lui annoncer que des jeunes gens du village, par respect pour sa personne et en reconnaissance de se qualités, avaient "volé " son champ qu’ils agrandirent considérablement. Or," voler" le champ est un acte de sympathie, un service civique qui nécessite du propriétaire selon les règles en usage alors, le don d’une chèvre aux jeunes de deux sexes qui l’organisent. Il s’agit d’aller, à l’insu du propriétaire, labourer son champ ou d’y élever des buttes durant toute une journée. Ce travail champêtre en groupe s’effectue au rythme du tamtam et sous l’incitation des jeunes filles chantant et claquant des mains, flattant les meilleurs travailleurs et flétrissant l’attitude des paresseux. C’est à des occasions de ce genre que des jeunes hommes perdent leurs amantes voire leurs fiancées.
Solomoudou n’avait pas sa chèvre. Par crainte du déshonneur et de l’humiliation, la nouvelle, au lieu de l’exulter, l’exaspéra.une colère sans borne lui fit proférer des menaces : « mon aïeul Siakidi rendra justice! Je lui poserai mon problème infailliblement. » Le sage vieillard, comme tous ceux de sa génération, savaient très bien la gravité de ces menaces. Une chèvre lui fut offerte afin qu’il ne réalisât pas son intention. Les voleurs du champ eurent, à la satisfaction de Solomoudou leur récompense qui n’est pas obligatoire mais, devenu coutumière.
La tempête calmée, Solomoudou revenu à lui-même, reçut la visite intéressée du jeune Ansoumana qui ne comprenait rien en ces menaces.
Le visiteur voulait savoir et connaitre l’aïeul Siakidi qui inspirait tant de crainte aux vieux. Savoir pourquoi ceux-ci le craignaient tant. Le vieillard prit son temps et patiemment, conta l’histoire ci après au jeune curieux.
« Chaque communauté humaine du Mandé vénère un aïeul tutélaire dont l’esprit veille sur elle et dont l’action l’a honorée. On l’invoque devant les situations désespérées et il répond généralement par le pouvoir divin, à l’appel qu’on lui fait.
La communauté maninkamori de Kankan invoque ses aieux Mariamagbé et Alpha Kabiné. Le Mandéka originaire de la zone qui s’étend de Kouroussa à Kankan, c'est-à-dire de la rive droite du fleuve Djéliba à la rive gauche du fleuve Milo, son aieul Mamadi dit Siakidi. A chacun de ces êtres vénérés, l’on fait des offrandes en noix de cola blanche ou rouge, en mouton, en poulet ou en taureau rouge. Malgré l’expansion de l’Islam et sa consolidation, ces pratiques quoiqu’amoindries par l’effet de l’instruction islamique qui les proscrit ces pratiques ancrées dans les cotîmes, se perpétuent et n’ont pas encore perdu leur efficacité empirique un postulat, si l’on respecte les règles qui les régissent.
Les aïeux vénérés ne sont pas toujours les fondateurs de la communauté concernée. Parfois, ils n’appartiennent même pas à la première génération.
C’est parce qu’ils ont excellé dans la bravoure, dans la droiture, dans la générosité, bref parce qu’ils ont été l’incarnation des vertus humaines ou de l’érudition qu’ils sont vénérés. Leurs esprits planent sur leurs descendances qui les implorent quand ils sont victimes d’injustice ou de malheur dont l’homme serait la cause. Il ya des siècles que l’on implore la mémoire de Mamadi Condé dit Siakidi. L’Islam était encore timoré et ignoré des peuples de la contrée.
L’animisme était à l’honneur et les interdits ou "tanas" de la noblesse guerrière, multiples. Pour le respect des idoles, un noble ne devait pas s’asseoir sur le même siège avec un homme de caste ou que celui-ci a utilisé. Ainsi, griot, forgeron, esclave, cordonnier et la femme, la fille ou le garçon non circoncis ne devaient pas voir le fétiche au risque de perdre de son efficacité ou de grand malheur de celui de ces classes sociales qui le voyait ou qui le touchait.
Certains fétiches immunisaient l’homme contre le fer, il devenait invulnérable à la flèche, au sabre, à la hachette de guerre, à la balle de fusil et à la lance. Leurs porteurs précédaient les troupes guerrières. En cas de défaillance du porte fétiche, généralement le guerrier le plus brave voire le plus téméraire, le fétiche ne devait pas toucher la terre. Aussi brusque qu’ait été la chute de son porteur, son interception prompte par le guerrier qui se trouverait près de lui, sauvegardait l’armée et la communauté sur lesquelles il veillait. C’était l’idole qui, par l’intermédiaire de son porteur, guidait les combattants sur l’itinéraire conduisant à la victoire sur l’ennemi.
A l’époque, Dankarantouman chassé du trône par Soumaoro Kanté, s’exilait du Mandé. Au terme de sa retraite effrénée, il s’établit dans la forêt vierge qui prit le nom de Fadamaya. Il fonda la cité qu’il baptisa la terre de sauvegarde de la vie "Kissidougou". Nana Tourouban, veuve de Oulani Traoré, sœur de lait du Roi déchu, sœur consanguine et amie de Sogolon-Diarra Keita, passait pour la Reine favorite du vainqueur de sa patrie d’origine.
L’adage fait de la femme, un être sans personnalité, un objet en l’occurrence la bague qui est une parure convenable au doigt de tous les hommes. Cela signifie en claire qu’elle n’a aucune détermination, défaut qui la rend maniable à volonté si les conditions matérielles sont favorables. En parlant de sa préférence en amour, elle avance : « ni la beauté de l’homme, ni sa grosseur, ni sa taille, en un mot son physique ne se mangent. Quelle que soit la laideur du mâle, quelle que soit son rachitisme, si sa poche est pleine, c’est l’essentiel. »
Pour elle, le plus fort est préféré au faible, le riche au pauvre, le présent à l’absent ; c’est qui compte c’est le présent immédiat, l’instant de la vie. Elle épouse le bourreau de son mari légitime ou de son père parce qu’il a été plus fort que ceux-ci, renie son amour sincère au profit de l’homme fortuné et trahit son fiancé absent en faveur de l’individu qui lui fait la cour assidue et la comble de présents.
Cependant, comme il n’ya pas de règle sans exception, si une majorité de femmes pensent et agissent selon l’adage, certaines d’entre elles, plus que des hommes, tiennent à l’honneur, à la dignité et méprisent le bonheur matériel pour la sauvegarde de leur personnalité.
Le sang royal qui coulait dans les veines de Nana Tourouban, lui inspirait une haine terrible contre son époux qui a humilié le Mandé meurtri. L’amour, le bien-être matériel et les honneurs n’eurent pas raison de son patriotisme. Elle livra le secret protecteur, le tana de son époux, Roi invaincu et terreur du Mandé à son frère-ami en vue de la libération de ce pays glorieux. Fort du "Tana" de Soumaoro, Songolon Diarra vainquit le vainqueur de son ainé ennemi et conquit son royaume. Par les alliances et par les conquêtes guerrières, le grand Empire mandéka fondé, rayonnait prospère. La paix, la prospérité, résultèrent de l’unité forgée par le fer et par les alliances. L’Empire atteignit son apogée. Des informations amenèrent l’Empereur à demander à ses oncles maternels du royaume de Dô et de Kiri, d’entreprendre la conquête d’une région située au sud de l’Empire région couverte de forêts très riche en fruits et en tubercules, giboyeuse par-dessus le marché. Cette contrée lointaine appelée Ouria échappait à l’autorité du Mandé.
DÔ yamo Diarra chargea en conséquence, ses fils de la préparation et de la conduite de l’expédition armée. Parmi ceux qui se sont fait distinguer au cours de la conquête ordonnée, je ne te parlerais que de quelques uns dont les actions furent particulières.
Aine de la famille royale, guerrier sans peur, guide infaillible, Faramori n’abusait jamais de son droit d’ainesse qui lui conférait tous les pouvoirs sur ses frères plus jeunes. Il ne tôlerait pas la brutalité, la violence, conciliait et prodiguait constamment des conseils. Toujours jovial, il trouvait insensé de s’attrister car, aimait-il à répéter « la joie, la causerie, l’amusement et le travail se limitent à la vie terrestre ; il faut en jouir quand il est encore temps. » Maintenir et pérenniser la gloire et la cohésion de la famille royale, empêcher la dissension entre frères, consolider et élargir les acquis de ses devanciers, relevaient de sa responsabilité dont il était conscient.
Tresses de cheveux en queue d’escarpions sur chaque tempe et sur la nuque, longue tresse tombante sur le joue, du milieu du crâne, Mamadi Condé dit Siakidi, imposant et majestueux, air conquérant, présentait une physionomie reflétant l’autorité. Sacré et profond, d’humeur constante, peu prodigue en parole, d’esprit de droiture et d’équité, ce puîné de la famille, intrépide guerrier rompu au maniement des armes, vouait un profond respect à son ainé Faramori.
Un véritable rassembleur d’hommes, il témoigne une amitié sincère à tous proches, adoptant facilement en frères, tous ceux qui venaient à lui.
« La famille doit grandir en s’élargissant, grandir en nombre et en qualité » disait-il. Allergique à la discrimination entre les hommes, il passait pour le soutien de la jeunesse. Très respectueux de la vieillesse, sa popularité couvrait tout le royaume.
Jeune prince bouillant, guerrier téméraire et intransigeant, Mansa Bouréma au jugement solide, prévoyant d’une prévoyance frisant la divination, trouvait son plaisir dans les combats guerriers. Impulsif, il tendait au débordement sans la violence de ses ainés qui le tenaient en bride et auxquels il manifestait beaucoup d’égards et de soumission. Grand tribun, il mobilisait facilement les hommes de sa génération qui le considéraient comme un guide sûr par la confiance en soi dont il faisait preuve et qui lui réussissait parfaitement parce que dépouillée de tout orgueil et de toute arrogance ; serviable, il n’acceptait jamais de ternir l’image de sa famille pour la défense de laquelle il était prêt à toute action aussi périlleuse fut-elle.
Frère consanguin des trois premiers, Faoni guerrier plein de mystères, brave, obéissant, extrêmement secret, aussi bon guerrier qu’agriculteur, ne ménageait rien pour la satisfaction de ses aînés et pour la défense du royaume. Il était l’homme de confiance de Siakidi.
Fidèle compagnon et ami d’enfance de ce dernier, chef des forgerons commis aux tâches de la logistique, Dansotouman Camara fit construire d’énormes barques pour le transport des troupes. Il fit fabriquer des milliers de flèches acérées, de sabres tranchants, de sagaies pointues et de hachettes destinés aux guerriers. Maître du fer et du feu il détenait maints mystères. Malgré qu’il fût au service de toute la communauté, son attachement à la personne de son camarade d’enfance, son ami, son djati (maître) Siakidi était réellement indéfectible. Les deux hommes se comprenaient et s’entendaient bien. Dansotouman prêta serment de suivre son ami jusque dans la tombe en ces termes : « la flèche qui te touchera ne m’épargnera pas ; le sabre qui te frappera me tranchera la tête ; si Allah reprenait ton âme, tu ne me laisseras pas sur cette terre ; nous avons grandi ensemble, nous vivrons ensemble et nous mourrons ensemble!
Friki Mankandjan Massouba, Makansouba, Sali Soro Koroma, Somono Koundougbé, Somono Koundoufing, Kobégbé Nawa et Mantoman Faro, tous chefs guerriers et devins de grande réputation devaient conduire des troupes
Les préparatifs comportèrent de nombreuses séances d’entrainement. Les épreuves de résistance de tir, d’adresse, de maniement de sabre, d’acrobatie, de rameur, de nage, bref, toutes les épreuves nécessaires à la formation physique et guerrière étaient organisées quotidiennement. L’on fit consulter maintes fois le sort par des devins les plus compétents. Dix taureaux rouges furent sacrifiés sur instruction de ces prédicateurs.
« L’expédition sera couronnée de gloire ; aucun ennemi ne résistera à notre armée » rassura Somono Koundoufing. » L’espace entre deux fleuves sera entièrement conquis par la capture de certains Rois ; mais … mais…mais nos généraux, surtout des frères, se brouilleront pour une peccadille si des sacrifices ne sont pas faits contre cette brouille qui aura des conséquences sur leurs descendances. » Prédit Somono Koundaugbé. « Il est inéluctable que nos généraux se sépareront mais, ils ne s’opposeront jamais les uns aux autres. La trahison hypocrite à l’effet lointain dans le temps, viendra de l’un des nôtres sans nullement nuire à la gloire qui est certaine par des victoires. Un de nos généraux changera involontairement de classe sociale mais, il conservera son prestige et ses privilèges. Je n’ai vu que victoire sur victoire, gloire et prospérité. Le seul malheur auquel il faut se préparer, est la déviation d’un porteur de fétiche. Je ne puis préciser si celui-ci est de notre camp ou d’ailleurs », fit connaitre le devin Kobégbé Nana. «Mon songe m’a fait voir un vaste territoire conquis. Les nôtres, une fois installés, recevront sur ce territoire des étrangers fugitifs qu’ils protègeront. Ils les feront prospérer à telle enseigne que ces étrangers tendront un jour lointain de les dominer sans y parvenir totalement. Cependant, ils occuperont une portion du territoire conquis » prédit Mantoman Faro.
Toutes ces prédications se firent au cours d’une grande cérémonie organisée pour la circonstance. Comme il n’y eut pas d’obstacles majeurs sur le chemin de l’expédition d’après les devins, l’on se livra aux réjouissances tout en poursuivant les entrainements et les préparatifs. Une cérémonie monstre organisée en l’honneur des partants, regroupa l’ensemble du Peuple de Dô et Kiri. A l’occasion, dix taureaux rouges furent encore immolés. Les danses, les festins, les démonstrations de pouvoirs mystiques, les chants à la gloire du royaume motivèrent davantage les conscrits et durèrent trois journées et trois nuits. Les assauts, les défenses, les maniements d’armes de guerres, les camouflages, les embuscades, les luttes corps à corps mimés au rythme exaltant du "bolon" ; cet instrument de musique de guerre, émerveillèrent l’assistance. Les joueurs de "bolon" redynamisant la bravoure guerrière et galvanisant l’ardeur des combattants, le conseil des anciens au grand complet et au pas de danse, vint à un moment de la dernière soirée de réjouissance, s’installer sur des peaux de bêtes et sur des nattes étalées au pied du grand fromager de la place publique. C’était l’instant solennel de prestation de serment des chefs de troupes préalablement désignés.
Hé! Hé! Hé!, cria le griot. Ecoutez tous! Hommes, femmes et enfants, écoutez le message de nos anciens! Ecoutez les sages conseils de nos devanciers pour nous instruire. Le jeune qui écoute la causerie des vieux, s’instruit mieux car les propos qu’il entend, le cultivent, le forment et le transforment positivement. Sachez, sachez- le bien, tout homme est à l’un des trois stades par rapport à ses parents rester en deçà de son père, atteindre son père ou dépasser son père. Pour le Mandéka l’enfant du premier de ces stades n’est pas à souhaiter car, il est la honte et la dégénérescence de la famille. Il n’imite pas ses parents, il est la risée de ses frères consanguins, la ruine de toutes les valeurs positives incarnées jadis par ses aïeux et par ses parents directs, l’échec des sacrifices consentis par ceux-ci. L’enfant du deuxième stade est valeureux car nous n’avons jamais connu d’homme méprisable dans notre pays. Celui du troisième stade est valeureux, désiré par tout père de famille ; dépasser ses parents en bravoure en labeur, en richesse, en valeurs morales, matérielles et intellectuelles.
« Notre fierté est que dans notre pays, nous dénombrons plus d’enfants de la troisième catégorie que des deux autres. Les jeunes que le Peuple a désignés, semblent appartenir à cette catégorie d’hommes fiers! Ecoutez notre Doyen porte-parole des dignes Anciens respectés!! »
- "Djéliba "! (grand griot) dit le Doyen.
- " Naamoun N’djati " (oui mon maître) répondit le griot
- Nous avons passé la journée dans la bonne santé, dans la joie, dans la concorde et dans le bonheur grâce à Allah » dit le Doyen. J’invoque les âmes de nos illustres aïeux, je formule le vœu que la présente soirée et la nuit s’écoulent dans la paix pour notre pays, poursuivit-il j’invoque les âmes de nos illustres aïeux pour la pérennité et l’amplification de la gloire qu’ils nous ont léguée! le message que je suis chargé de vous communiquer, s’adresse à l’ensemble de l’assistance mais particulièrement aux enfants que nous avons choisis pour honorer Dô et Kiri. De tous les temps, les Condés furent des guerriers renommés. C’est pourquoi il est passé dans l’adage populaire et dans les louanges des griots que toute guerre à laquelle ne participe pas un Condé ou l’enfant d’une femme Condé, n’est qu’une partie de chasse. Cela signifie que les Condé dominent toujours les situations difficiles. Vous devez confirmer concrètement, sur le terrain et par l’action positive, cette assertion multiséculaire. Le pays que vous allez conquérir vous est inconnu, sa population encore moins. Cependant, la faune et la flore de notre pays sont semblables sinon identiques à celles que vous trouverez tout au cours de votre expédition. Les hommes sont tous semblables. Gardez vous d’exterminer les populations que vous vaincrez par les armes car, nous conquérons pour agrandir notre famille. Ne déclarez la guerre qu’à celles qui s’opposeront à vous ; acceptez sans combat, la soumission de celles qui se soumettront à votre autorité. Tendez une main amicale tout en tenant dans l’autre, l’arme pour frapper fort en cas de besoin. honorez nos illustres ancêtres! »
Solennellement, le Doyen fit quelques pas vers sa gauche, prit une sacoche en fourreau de singe rouge qui contenait un fétiche soigneusement enchâssé dans un fourreau de chat noir. Il passa lentement, respectueusement, cet objet sur un mirador dressé au milieu de la place pour les besoins de la cause. « Voici le "ton" (fétiche) qui a de tout le temps conduit nos troupes » affirma-t-il.
« Vous connaissez tous ces "Tana" (interdits) que vous devez rigoureusement respecter vous tous. Son porteur doit être de pur sang, un enfant légitime ; il ne doit jamais le toucher quand il est souillé des souillures que vous n’ignorez pas! A présent, que chaque chef de troupe s’engage devant le peuple, à défendeur l’honneur de Dô et Kiri » conclut-il.
Si je recule devant l’ennemi ou devant tout autre obstacle qui, d’aventure se trouverait sur mon chemin de conquête, que je porte le "bila " (cache- sexe) pour demander l’aumône à mes frères consanguins! Plutôt mourir que reculer! »
Je m’engage devant le Peuple, devant tous mes frères consanguins, de conquérir par les armes tout territoire dont le Roi manifestera la moindre velléité de résistance. Si je ne le faisais pas, que la folie s’empare de mon esprit pour que je porte mon pantalon par la tête et que je sois la risée des plus vulgaires individus. Vaincre ou mourir! »
- Mon sabre s’appelle "djoufaa" (tue-ennemi).
Il fera tomber les têtes de tous ceux qui manifesteront l’insubordination à notre autorité, l’autorité de ma famille illustre et respectée. Toute communauté qui ne se soumettra pas, restera sans asile. J’ignorerai la peur comme je l’ai toujours ignorée ; je mènerai mes troupes à la victoire ; j’amplifierai la gloire de ma famille par mes conquêtes. Si je ne le fais pas que l’âme de mon aïeul me frappe! »
Tels furent entre autres quelques engagements. A chacun des propos, le joueurs de "bolon" entonnaient un refrain exaltant tel que : « est venu le jour, le grand jour d’attrape –homme! L’homme qui regarde trop par derrière fini par courir! La valeur de l’homme provient de sa mère! L’on connaitra ceux dont les mères ont fait la bonne cuisine et ont obéi à leurs maris! L’enfant de la femme récalcitrante, de la femme rebelle est agité comme l’eau de la grande calebasse! il ya longtemps que je n’ai pas vu le sang couler! Quand je parle de sang, ce n’est pas celui du coq égorgé ni le sang du taureau ou de tout autre animal sacrifié.
Entendez-moi bien! Je dis bien le sang, le sang de l’ennemi rebelle! Outre son sang, j’ai soif de voir son corps se débattre sans tête! Jadis l’on faisait des bras de l’ennemi, sa queue! Mes grands parents ont eu des centaines d’esclaves, moi je n’en ai pas un seul! Suis-je avec des guerriers ou avec des chasseurs de gibier !
pourchassez l’ennemi! Traquez les offrez le moi pour que j’en fasse le prix de sel de ma femme! »
Dansotouman surexcité, virevolta, trépigna, sauta maintes fois, sautilla en poussant des cris de joie avant de s’immobiliser au milieu de la place. Toute la foule compacte des spectateurs le fixait du regard. Il fit monter de terre, un papayer et dit : « moi, ma mère fut une épouse exemplaire! On le saura à la guerre! Si l’homme affirme dans l’obscurité qu’il est beau, il sera vu à la clarté! J’ai fabriqué des armures destinées aux guerriers ; à l’intention de mes "djatis" (maîtres), je possède autre chose ! Voyez cette plante : son tronc qui ne pas gros, est creux. D’un coup de sabre, on peut le trancher ; la flèche comme la lance peut le traverser. Que des guerriers vérifient mes déclarations en expérimentant ! » Demanda- t-il.
D’un coup de sabre, un premier guerrier trancha le tronc de la papaye, un second fit traverser par sa flèche, un troisième par sa lance. Il fut ainsi démontré que la jeune plante ne résistait pas aux armes. Alors, Dansotouman Camara murmura un verset, le papayer reprit sa forme. Il sortit d’un sac, une petite gourde contenant une mixture dont il badigeonna le tronc de la jeune plante. « A présent, dit il, que les mêmes guerriers essayent encore leurs armes ! »
De sabre du premier guerrier qui tenta de trancher le tronc se tordit comme une feuille de papier froissé. La flèche du second eut sa pointe aplatie comme si on l’avait frappée avec un marteau ; la lance du dernier guerrier subit le même état. La démonstration d’invulnérabilité du tronc badigeonné avec la mixture était faite. « Wassa-Wassa ! » s’écria Dansotouman avant de rejoindre sa place.
L’homme, c’est l’action ! » Dit Kobégbé Nawa qui sortit un fétiche d’une sacoche en peau de singe rouge, l’éleva au dessus de sa tête à bout de bras. Le fétiche resta suspendu sans support ni lien apparent. Des éclairs zébrèrent le ciel, le tonnerre éclata et une bouroisque soufla, accompagnée d’une averse qui arrosa copieusement toute la localité à l’exception du lieu de la cérémonie.
« Wassa-Wassa ! Fasso ni oté saya ! » (Gloire ! gloire ! la factice ou la mort.) Il se retira après avoir prouvé qu’il était capable de miracle.
A leur tour, Somono Koundougbé et Somono Koundoufing sortirent de la foule, dansèrent avec fureur, trépignèrent longuement, frénétiquement, tournèrent plusieurs fois sur eux-mêmes comme des toupies, des tourniquets. L’un d’entre eux sortit du dessous de la tresse de ses cheveux, une tabatière qu’il ouvrit pour laisser s’en échapper des essaims d’abeilles qui formèrent un épais nuage brun au-dessus de la cité. L’autre des deux danseurs se baissa, frappa la terre de la paume de sa main : sept cavaliers armés jusqu’aux dents surgirent de terre avec leurs montures. Ils firent le tour de la place en faisant danser leurs chevaux au son du ‘‘bolon’’ avant de disparaitre aussi miraculeusement qu’ils étaient venus. « Nous deux suffisons pour mener une guerre ! wassa-wassa » crièrent-ils.
Sali Soro Koroma maniant avec dextérité son sabre de la main droite et faisant tourner sa hache de guerre au dessus de sa tête avec sa gauche, apparut, crachant des étincelles et de la flamme. « Le mystère des fétiches et de la sorcellerie est l’héritage de mes ancêtres ! Qui d’autre pourra se mesurer à moi dans ces domaines ? Ma réaction serait préjudiciable au téméraire qui le tenterait ! A mon seul passage, l’ennemi tombe sans combattre ! S’il a leur malheur de ne regarder, les vers auront fini de le ronger avant qu’il ne tombe putréfié sur pieds ! Si d’aventure il me touche, ses membres se détachent de son tronc et sa tête éclate. Seul, je peux réduire en esclavage tous les hommes d’une communauté donnée ! Reculer devant l’ennemi, est une infamie que mon ethnie ne peut tolérer. Seul l’enfant de la femme infidèle, le bâtard est capable d’une telle lâcheté ! » Il poussa un cri terrifiant, se métamorphosa en un aigle qui plana au-dessus de l’assistance et, au bout d’un moment, revint à son état d’homme guerrier. « Wassa-Wassa ! Wassa Wassa ! » Cria-t’il joyeusement, fier de lui-même, de son ascendance et confiant en ses capacités.
« Oui, je suivrai volontiers le poltron, l’homme couard ! je suivrai encore mieux et je chanterai avec plus d’assurance, le guerrier téméraire qui expose sa vie lors des combats ! Demandez moi d’accompagner l’homme hésitant, je fuirai à toutes jambes, je prendrai mes jambes à mon cou afin de ne pas me perdre inutilement avec lui sans jamais combattre ! ce n’est pas le port du pantalon qui fait l’homme. Ce n’est pas non plus la taille ou la grosseur qui fait la valeur ! Tout homme n’est pas homme ! Il ne suffit pas d’avoir un enfant, il est essentiel d’avoir un fils capable de satisfaction, un fils vengeur qui n’accepte pas la résignation béate ! », Chanteurs les joueurs du ‘‘boloni’’ la cérémonie se prolongea par des réjouissances qui animèrent l’agglomération jusque tard dans la nuit.
Elle reprit le lendemain, un dimanche par une grande fête de mise à flot des énormes embarcations hors du commun pour l’époque, fabriquées par l’équipe du Dansotouman Camara. Dés l’aube, toute la jeunesse se mobilisa pour haler les barques. Au même moment, la vaste plaine riveraine du fleuve se transforma en une grande foire d’art culinaire et de musique : les femmes y allumèrent des foyers de cuisine de distance en distance dans un brouhaha de voix féminines flûtées. Décidées chacune de présenter le meilleur plat en qualité et en quantité, elles s’affairaient, descendant puiser de l’eau dans le fleuve dans le fleuve, remontant la berge avec des calebasses remplies, pilant riz, fonio, mil, manioc, piment, ‘‘soumbara’’ ou oignons, activant le feu, s’interpelant ou se racontant des historiettes lointaines ou d’actualité. Toutes leurs conversations convergeaient sur les hommes : maris et amants, commérages et éloges d’admiration ou de convoitise. L’en commentait des scènes de ménage et l’on projetait des travaux champêtres pour la saison prochaine. Les musiciens, de toutes parts à travers la plaine, à la grande satisfaction des gamins, s’organisaient en grande satisfaction des gamins, s’organisaient en jouant de leurs instruments en sourdine comme pour s’entrainer en vue du festival :
Le ‘‘dounoungbé ’’ encore appelé ‘‘dounoumba’’, danse populaire, danse des hommes forts où le danseur torse nu , expose son agilité, son physique, démontre sa virilité, sa force et son courage en se fouettant à sang, en terrassant ou en faisant trébucher un adversaire par des jeux d’épaule ou de poitrine bombée ; aux sons des tams-tams, des tambours, des tambourins et des carillons, sons assourdissants et excitants.
Le ‘’djaa’’, danse des jeunes adolescents et des jeunes filles alignés face à face ; danse ordonnée au rythme du tam-tam où chaque danseur vise sa partenaire qui lui offrira le foulard agité à bout de bras tout en virevoltant et en trépignant durant la traversée de l’espace qui sépare le rang des garçons de celui des filles. A son tour, la fille honorée manifeste sa joie en traversant le même espace au pas de danse et agitant le foulard qu’elle enroulera au cou d’un autre garçon, invitant celui-ci à danser à son tour.
Le ‘’conden’’, masque des adolescents, masque à tête humaine surmontée de minces et longues cornes verticales ornées d’anneaux en aluminium et en cuivre ; danse au cours de la quelle le fouet claque sur les dos nus des garçons qui s’exposent volontiers à cette épreuve d’endurance à la cravache. Ces adolescents non circoncis, frappent avec des baguettes des bois creux ‘’codoni’’ et forment, tout en dansant un cercle autour du masque danseur et fouetteurs, le ‘’conden’’. Qu’un commandant blanc voulut acheter.
Le ‘’balla’’ (xylophone) organisé par les griots et qui leur procure des gains substanciels par les flatteries adressées aux hommes et aux femmes : c’est le lieu de manifestation de l’orgueil soulevé par des louanges méritées ou non.
Le ‘’ bolon’’, musique guerrière, musique dont la danse est réservée à ceux qu’on appelle des ‘’hommes’’ c'est-à-dire aux guerriers qui ont réalisé des exploits ou aux chasseurs qui ont donné par l’action concrète la preuve de leur valeur. Au cours de la danse du ‘’bolon’’, le fétiche, ma sorcelerie, le mystère ont leur place comme dans celles deu ‘’Séréwa’’ et du ‘’Solioulén’’. L’homme qui n’a pas confiance en ses capacités mystiques, sorcières ou fétiches, se garde bien de jouir des pas cadencés et virils de la danse du ‘’bolon’’.
Le ‘’codoni’’ (morceau de bois évidé) que le joueur frappe avec bâtonnet et la flûte aux chants mélodieux et paraboliques n’étaient pas absents de la manifestation.
Plus loin, très loin des autres groupes de musiciens, derrière des touffes d’arbustes, s’entendaient les résonnements du « coma-dounoun » et les hurlements rauques et effroyables du fétichiste redouté : c’est la danse du masque tabou qu’organisent uniquement les féticheurs confiants en leurs pouvoirs animistes. Ils sont assistés de leurs apprentis. Le « Solioulen », autre masque mystique et le ‘’bodofing’’, branches ou sectes du fétichisme, étaient alliés à ce groupe interdit aux femmes, aux griots et aux garçons non circoncis.
Jusqu’au milieu du jour, durant toute la matinée, les haleurs transpirant à grosses gouttes, furent à l’œuvre. Une à une, les barques atteignirent le fleuve sur lequel elles flottèrent dans l’enthousiasme délirant des jeunes des deux sexes et dans un concert tonitruant de tous les instruments des musique. Toutes les activités de ce grand jour se déroulaient sous les regards nostalgiques des membres du conseil des Anciens auxquels revenait l’honorable devoir de bénir la flottille de conquête. Le moment venu, le Doyen du Conseil, encadré de ses collèges, s’avança jusqu’à la berge-débarcadère, arriva près d’une barque et prononça avec emphase :
Ames de nos aïeux tutélaires ! Génies protecteurs de ce fleuve ! Anges de la terre et Anges du ciel ! Toi, mon propriétaire Allah ! Vous autres, hommes et femmes, jeunes et vieux, acceptez mes excuses. Mon humble personnage, petit être ignorant, individu chargé de péchés, je suis à l’honneur aujourd’hui pour vous parler au nom de ma communauté et à celui du conseil ! s’il est vrai que depuis que j’ai pu distinguer ma main droite de ma main gauche je n’ai jamais violé le’’tana’’ (interdit) des fondateurs de notre royaume, s’il est vrai que je ne suis pas venu au dos de ma mère et que je suis pur sang de mon père légitime, s’il est vrai que je n’ai jamais tenu par sa main la femme d’autrui et que je vis des produits de mon travail et de celui de ma famille, s’il est vrai que je n’ai jamais consommé l’illicite en connaissance de cause, s’il est vrai enfin que je n’ai jamais eu peur de l’ennemi à la guerre et que j’ai toujours tenté. De ne dire que la vérité approchant ainsi de la justice, je vous implore de sauvegarder cette flottille et son équipage. Gardez-les de tout accident malheureux. De ce lieu jusqu’à la destination, conservez-les en bon était. Accordez la victoire et la gloire à nos combattants.
« Ames de nos aïeux, génies protecteurs, voici votre offrande ! Si vous l’acceptez et si vous exaucez mes vœux, prenez votre part de cette noix de cola ! »
Sur ce, le Doyen sépara les deux cotylédons d’une noix de cola blanche et les jeta à terre. L’un des cotylédons présenta sa face intérieure alors que l’autre cacha la sienne contre le sol. L’offrande était acceptée car les aïeux et les génies avaient choisi leur part : le cotylédon qui avait présenté la face intérieurs. Cette tranche de cola et quatre-vingt-dix neuf autres noix furent jetées à l’au. Un égorgea un bélier blanc dont on versa le sang recueilli dans chacune des embarcations de la flottille.
Occupant l’immense plaine de la rive, le peuple chanta et dansa avant de se livrer à la bombance avec tous les mets appréciés du Mandéka : c’était au bord de l’eau, cette grande artère liquide que devaient suivre les combattants, le festin d’adieu. Boustifaille, chant, danse furent largement consommés durant toute la nuit. Déjà, les guerriers avaient revêtu leurs tenues de combat : bonnet ‘‘bambadah’’ ainsi appelé en raison de sa forme de Guelle de caïman, petit boubou à manches courtes et amplis ou sans manches selon le grade, pantalon dont les pattes serrent les mollets, ceinturon en cotonnade, tout cela teint en marron avec la décoction d’écorces de plantes. Fièrement, ils allaient d’un groupe à l’autre, chahutaient, riaient aux éclats, taquinaient les jeunes filles qui toutes, souhaitaient intérieurement et sincèrement être emportés par eux, s’entretenaient avec des mamans prodiguant des conseils maternels, écoutaient attentivement les recommandations des pères des frères et sœurs ainés. L’ambiance enthousiaste était telle que l’on souhaitait ignorer la guerre qui motiva tant de réjouissances et que l’eau du fleuve devint tout à coup tumultueuse, houleux par des vagues écumantes. « Les génies sont contents ! c’est un présage bon, très bon ! » Se dit-on.
Tout le peuple était content de pouvoir conquérir un territoire riche des richesses naturelles mais, pensait-il au prix de cette conquête ? Connaissait-il la force de l’ennemi encore inconnu et connaisseur de son terrain ? Non ! Ce ne sont pas des questions à se poser pour le moment. Les guerriers sont bien entrainés pour parer à toutes les éventualités, pour surmonter tous les obstacles. Et puis, le fétiche tutélaire guide et les âmes protectrices des aïeux veillent sur les troupes : c’est l’essentiel. Pour l’instant, il faut danser, il faut chanter, il faut manger les plats appétissants ! S’amuser, jouir du tam-tam, des tambours, des tambourins, des flutes des ‘‘codonis’’, du ‘‘balla’’ du ‘‘bolon’’ et des mets avant de s’embarquer l’aventure guerrière.
La nuit tomba ; heureusement, en complice de la joie, la lune parut, monta lentement, éclaira de sa lumière fraiche, ce monde en délire. La fraicheur de la nuit agrémentait les danses et la promenade ; une brise légère soufflait, agitant mollement le feuillage des palétuviers formant une forêt-galerie le long des berges. L’eau, sous la clarté de l’astre scintillait comme une longue et large nappe d’argent. Le bruit assourdissant des instruments de musique et la clameur de joie des jeunes gens ne permettaient pas d’entendre le concert des grenouilles qui, cependant, participaient à la fête par leurs coassements ininterrompus.
Sur la vaste étendue de la plaine riveraine, ce furent des dizaines de points lumineux, foyers allumés soit pour ajouter à l’éclairage de la lune, soit pour réchauffer tam-tams, tambours ou tambourins.
La nuit, des promeneurs et des musiciens. Le sommeil ? L’on s’en moquait car l’on en ferait le rappel la journée ou la nuit suivante. Partant et résidents tenaient à garder un souvenir inoubliable de cette nuit d’avant-séparation, les premiers ne sachant pas s’ils reverront leurs pays natal, les seconds souhaitant rester indélébiles dans la mémoire de ceux qui ont mérité l’honneur de participer à l’expédition lointaine et hasardeuse. De partout fusaient les ‘‘wassa-wassa’’ (gloire-gloire) et les éclats de rire, les chants d’adieu et les applaudissements cadencés accompagnant les pas de danse frénétiques de certains jeunes gens. Dans la cité, les coqs lancèrent leur premier chant matinal sans rien changer ni à l’enthousiasme, ni à l’ardeur enjouée des danseurs et des instrumentistes. L’aube, l’aurore, disque rouge du soleil levant, n’apportèrent aucun ralentissement : la fièvre de la joie de vivre conservait sa température.
Le soleil dont les rayons ne tardaient pas encore, était monté quand le porteur du ‘‘ton’’ (fétiche étendard) contenu dans un fourreau singe rouge, se présenta, gras, grand et fort, grave, tenant verticale une lance-trident à la hampe longue. Il se tint debout et droit à la proue de la première barque : ce fut le signal du rassemblement des troupes. ‘‘wassa-wassa’’ monta partout et, tête haute, poitrine bombée, allure martiale, fièrement, chaque chef de troupe gagna son vaisseau, accompagné chacun des trois joueurs de ‘‘bolon’’ qui ne cessaient de chanter les louanges des héros ancestraux tout en relatant les exploits antérieurs des braves du pays. Ensuite, chaque guerrier s’embarqua sans empressement, sans bousculade, en bon ordre, dignement comme s’il n’était pas celui qui dansait, riait aux éclats ou chantait in n’ya que quelques instants seulement. L’on ne sentait nullement sur aucun visage la fatigue de la journée et de la nuit de fête ; encore mains, le regret de la séparation d’avec ses parents, ses amis et ses camarades. Les musiciens jouaient encore mais, personne ne dansait plus. Les rameurs n’attendaient qu’un ordre pour commencer à faire glisser les barques à force de bras vigoureux. Le porte-parole des anciens fit taire les instruments de musique et annonça pendant que tous les guerriers étaient assis, à l’exception des chefs.
Mes chers fils, vous partez avec les bénédictions de tout le Peuple de Ségou et du royaume de Dô et Kiri. Le succès de votre expédition ne fait l’ombre d’aucun doute. Seulement, l’esprit étant sujet à l’oubli, il est mieux de se répéter que de se taire. C’est pourquoi je vos rappelle la réputation de valeureux guerriers de nos ancêtres. Vous devez pérenniser cette renommée car, si l’enfant ne peut porter l’héritage de son père, il doit le trainer derrière lui. Partez rassurés de notre appui et de notre fierté après que vous ayez réussi à agrandir le royaume de vos aïeux. Soyez bons et justes dans le courage qui vous caractérise. Il ne vous servira à rien d’occuper un territoire aussi vaste soit-il, s’il est dévasté par le fait des armes. En occupant les terres, nous voulons grandir en nombre : adoptez les peuples qui se soumettront, je le répète. Qu’Allah vous fasse rencontrer le bonheur et que votre route soit facile ! »
Amina ! (ainsi soit-il) » répondirent en chœur partant et assistance.
Le Doyen leva les deux mains au-dessus de sa tête en invocation du Ciel et fit signe de partir. Tous les instruments retentirent, étouffant les chants d’adieu entonnés par les jeunes filles et les femmes : amantes, fiancées, sœurs, cousines, tantes, mères et grand’mères. A l’époque, pleurer en pareilles circonstances pour manifester ses chagrins de la séparation, était signe de déshonneur pour toute la famille, un déshonneur qui rejaillissait sur toute la descendance de celui de celle qui s’en rendait coupable. Lentement, les embarcations, avec leurs cargaisons d’armes et leurs équipages de guerriers, commencèrent à glisser le long de la berge, gagnèrent le milieu du Djéliba, accélérant progressivement leur vitesse. Une course de fond vers l’inconnu s’engageait. Des gamins joyeux couraient le long de la berge, accompagnant la file de barques de leur ‘‘wassa-wassa’’ dont ils ignoraient encore la signification élogieuse et le pourvoir stimulant. En effet, ce slogan signifie étymologiquement « satisfaction, satisfaction ». Certains d’entre eux, plus espiègles, dépassaient la flottille, grimpaient aux palétuviers et, imprudemment, s’asseyaient sur les branches surplombant l’eau, attendaient le passage des embarcations aux équipages desquelles, ils demandaient en s’égosillant : « Emportez-nous ! Emportez –nous » A cette requête, des guerriers répondaient : « Retournez à la danse ; nous vous y trouverons pour vous embarquer. Ce n’est pas d’ici que l’on embarque ! » Les enfants ainsi bernés, descendaient précipitamment des arbres, rebroussaient chemin, contents de s’embarquer tout à l’heure.
Lentement, allure constante à force de vigueur de bras, les vaisseaux continuaient leur glissade contre courant sur le fleuve. Peu à Peu, ils s’éloignèrent pour devenir au bout d’un moment, de petits points noirs sur la chaussée liquide. Ce ne fut que lorsqu’ils disparurent totalement de la vue, que le Peuple de Dô et Kiri rassemblé à Ségou, retourna à ses occupations malgré son épuisement par les festivités mais, satisfait d’avoir dansé, d’avoir beaucoup mangé, d’avoir consommé de la viande, bu du bon lait crémeux et du ‘‘dôlo’’ (bière) de mais, d’avoir surtout excité l’ardeur guerrière des partants pour un long voyage de conquête.
Le convoi flottant progressa sans hâte durant des dizaines de soleils, durant plusieurs lunes. Chaque soir, l’approche du coucher de l’astre diurne était l’occasion d’escale en un lieu approprié. Promptement, le bivouac s’organisait. Somono Koundougbé et Somono Koundoufing avec leur équipe, pêchaient de gros poissons dont la sauce arrosait le couscous de sorgho, le fonio ou le riz quelque fois, mais souvent le ‘‘tô’’ (pâte cuite de farine de manioc).
Au cours d’une escale près d’un village, les pêcheurs capturèrent un lamantin échoué sur un banc de sable, l’eau étant peu profonde en cet endroit. L’énorme animal aquatique blessé à mort se débattait quand d’autres guerriers appelés, vinrent au secours, utilisèrent lances et sabres pour achever de le tuer. Il fallut une quantité importante de lianes et de nombreux bras vigoureux pour le tirer de l’eau. L’escale nécessita un séjour plus long car, le dépeçage du lamantin, le fumage de sa viande trop grasse exigeait cette prolongation. Le temps ne se perdait pas pars qu’il contribuait à l’augmentation des provisions de route. Ces jours-là, des membres de l’expédition tombèrent malades, atteints de la tremblote passagère tant ils avaient mangé de la viande, de la viande de lamantin, une viande grasse, tellement grasse qu’en la grillant à la braise, elle éteignait le feu ou enflammait le foyer. Le fumage de cette chair n’était pas facile. Il a fallu la débarrasser d’une grande partie de sa graisse soit en la dépeçant à l’aide des couteaux, soit en la faisant fondre sous l’effet de la chaleur du feu de bois. Tous les habitants du village hôte se servirent à volonté en sorte que, l’odeur de graisse brulée embaumait toute l’agglomération. L’expédition ne leva l’ancre qu’après avoir réussi à bien sécher toute la masse de viande pour sa bonne conservation.
Aux escales, les repas bruyants étaient souvent suivis d’animation par les ‘‘bôlon’’. Les feux de bois qui éclairaient le bivouac permettaient aux guerriers de bavarder joyeusement ou de conter sans aucune crainte des reptiles venimeux ni des fauves et mains encore d’éventuels agresseurs. Au cours d’une de ces causeries, Diarraké Condé relata à ses compagnons, une mésaventure qu’il vécut :
-« Mon père ma chargea un jour, dit-il, de rechercher à travers le pays, ma sœur dont nous étions sans nouvelle ainsi que son mari. De village en village, traversant forêt et steppes, je marchai durant des journées et parfois durant des nuits. Le voyage me convainquit de deux assertions populaires le premier dit qu’avec les bénédictions des parents, l’enfant se tire toujours à bon compte, des mauvais pas ; la seconde affirme que la panthère est le totem des Condé comme le lion est celui des Keita. Mais, on précise que pour vérifier cette assertion, Condé ou Keita doit être de pur sang. Si le totem ne protège pas l’ethnie qu’il incarne, cependant, il ne lui fait jamais de mal comme les membres de l’ethnie incarnée doivent se garder de l’offenser. Quelle que soit la férocité de l’animal, il respecte ce principe ou ce pacte. J’étais loin de tout village quand la nuit me surprit en raison de mon ignorance de la distance que je devais parcourir. Je marchais dans la nuit noire lorsque deux lumières, des feux-follets foncèrent en ma direction. Je pris mes jambes au cou, poursuivi par les deux feux. J’étais époumoné quand brusquement ; j’aperçus une grosse panthère assise sur son derrière au milieu du sentier, se léchant tranquillement les babines. J’étais si près de cette bête que je me crus perdu à jamais : j’étais une proie facile et il lui fallait très peu de peine pour m’étrangler et me dévorer sans aucune inquiétude. En désespoir de cause, je hurlai : « je suis Condé et tu es mon totem ! » Nonchalamment, le fauve libéra le chemin, me laissa passer puis, revint occuper sa place. Les feux-follets me pourchassaient encore, disparaissant par moment pour réapparaître quand je me croyais débarrasser d’eux. La course effrénée dura longtemps, très longtemps. Mes poursuivants ne voulaient pas de moi car, je les voyais tantôt derrière moi, tantôt à la cime des arbres géants, tantôt devant moi. Ces feux, dit-on, sont des diables bons ou mauvais. Les bons se contentent d’effrayer et les mauvais tuent l’homme. C’est tout haletant que j’arrivai dans un hameau de quelques cases où je fus hébergé par un couple très hospitalier.
Le récit de ma mésaventure fit dire par l’homme : « frère, je crois que tu vivras encore très longtemps ; ceux que tu as vus là, diables et panthère ont fait plusieurs victimes malheureuses dans cette contrée. Il n’ya pas plus d’une lune qu’ils ont tué un homme et son épouse qui s’étaient nuitamment aventurés par ici. Si tu leur échappé, c’est que les bénédictions de tes parents te protègent et que tu n’es pas sur une mauvaise route. » Après une journée de repos, je pris congé de mes hôtes hospitaliers. Je les remerciai de tout cœur pour m’avoir hébergé. Alors, l’homme m’offrit une poudre noire et une pommade également noire contenue dans une corne de biche. Il me dit : « cette poudre est antidote de mauvais sort et remède de multiples maladies. Il suffit d’en avaler trois pincées pour que la douleur cesse ou que la fièvre tombe. En cas de morsure de serpent, tu avaleras de la poudre et tu appliqueras la pommade sur la blessure pour échapper à la mort. Pourchassé par les diables comme tu l’as été, applique la pommade sur ton front et les diables disparaitront. Notre région-là est très dangereuse parce que les villages sont distants. Fauves féroces, reptiles venimeux et diables y pullulent. On est donc obligé de se protéger contre eux. Va ! Qu’Allah te protège ! » Il m’offrit une petite gourde de miel et du manioc sec comme provisions de route- je fus très marqué par la générosité de cet homme que je rencontrais pour la première fois.
Je n’étais pas arrivé à bout de mes peines. J’arrivai en un lieu où le chemin que je suivais était abandonné. Personne ne le fréquentait plus, je se sais pour quelle raison. Je me fourvoyai en empruntant cette piste. Au fur et à mesure que j’avançais, le sentier rétrécissait, obstrué par des herbes folles. Je poursuivis quand-même avancée quand, brusquement, un cobra que je surpris peut-être, glissa entre mes jambes puis, étonné de sa frayeur, furieux, il fit demi-tour, dressa la tête et gonflant son cou, prêt à m’attaquer. Déjà, il lâcha un jet de venin qui ne m’atteignit pas heureusement. Devant le danger, les instructions de mon hôte ne vinrent à la tête. Je feignis de me sauver tout en prenant une tige de roseaux que j’enduis de pommade noire. Le serpent agressif pour avoir été dérangé, fonçait en ma direction exprimant sa colère par un mouvement continu de la tête qui allait d’avant en arrière. Je lui jetai ma préparation et je constatai que ce geste me fut salutaire qui pourchasse dans la broussaille touffue. J’appréciai le pouvoir efficace du produit sur le reptile. Dès que je le lui lançai, le cobra stoppa aussitôt son offensive, devint flasque comme désossé puis demeura inerte, raide. Je crus qu’il était mort, mais je ne vérifiai pas son état, ma préoccupation étant de poursuivre ma route sans l’avoir à mes trousses. Je sus en tout cas que ma pommade était efficace, très efficace contre le serpent. »
- « l’hospitalité du Mandéka ne doit pas surprendre car, ce qu’il considère comme sa propriété personnelle, c’est sa femme et cela, pour l’acte conjugal uniquement. Tout ce qu’il cultive, tout ce qu’il fait cuisiner. Tout ce qu’il gagne, même sa progéniture appartiennent à tous. Le Mandéka inhospitalier n’est pas Mandéka », fit remarquer le guerrier Kaba Keita qui poursuivit : « je ne sais pas si le totémisme est tel qu’on l’interprète. Une scène macabre dont je fus témoin oculaire et qui me traumatisa longtemps, me fait poser cette question. Nous étions tous des Keita à constituer une caravane qui, après une journée de marche, a campé dans la brousse où nous allumâmes un grand feu de bois parce que, dit- on les animaux sauvages n’osent pas la lumière surtout le feu de bois. Même les feux-follets s’en éloignent. Nous nous regroupâmes autour du foyer ; nous préparâmes du couscous que nous mangeâmes. A la suite du repas, nous bavardions quand un gros lion bondit par –dessus ma tête, étrangla mon oncle qui était assis en face de moi. Nous nous dispersâmes paniqués par la surprise et par les râles de la victime. Lorsque nous nous ressaisîmes, le corps de mon oncle n’était plus sur les lieux. Nous apprêtâmes nos armes, activâmes le feu en l’alimentant de beaucoup de bois mort en sorte que nous obtînmes une grande flamme dont le rayon d’éclairage fut très étendu. Nous veillâmes tout le reste de la nuit. Dès le lever du soleil, nous recherchâmes les restes de la victime. Nous ne partîmes pas loin. A quelques pas du bivouac, nous trouvâmes les corps inerte, la poitrine ouverte. L’animal n’avait, d’après notre constatation, enlevé que le cœur de sa proie. A part sa gorge trouée par les griffes et les crocs du lion et sa cage thoracique ouverte, le corps ne présentait pas d’autres blessures. Evidemment, la scène macabre donna lieu à maintes hypothèses. L’on accusa la sorcellerie, la naissance de la victime, le règlement de comptes. Un sorcier se serait métamorphosé en lion pour agir ainsi ; la victime ne serait pas réellement un Keita légitime, in serait un bâtard ; il serait un sorcier qui aurait eu des démêlés avec un autre sorcier qui se serait vengé comme le fer coupe le fer. »
« Nous inhumâmes le corps du pauvre dans des conditions sommaires et pitoyables. Depuis ce jour, j’eus des appréciations du totem. Certes que nos aïeux respectaient rigoureusement les pactes alors que nous autres, nous les tenons à la légère et les violons inconsciemment. Pour ma sécurité moi je préfère me méfier des fauves et être prêt à tout moment à me défendre éventuellement. Ce n’est pas d’ailleurs pour rien qu’on ne verra jamais un Mandéka marcher sans arme. »
« L’efficacité de notre pharmacopée est certaine. Nos remèdes sont des plantes naturelles : leurs écorces, leurs feuilles ou leurs racines. Tu sais mon cousin Diarraké que, tout jeune, pour nous protéger contre les serpents quand nous partions en brousse, nous attachions à nos jambes des fibres de la plante ‘‘djodo’’. Cette plante est certainement une composante de la pommade noire. On dit que le serpent fuit l’odeur du ‘‘ djodo’’ qui produit un effet paralysant sur lui. Te souviens- tu du jour où nous fûmes tous pris de frayeur quand tu marchas sur une vipère qui ne put bouger et que nous tuâmes à coups de bâtons ? L’immobilisme de ce reptile était causé par la fibre de ‘‘djodo’’. »
La causerie se poursuivit sur d’autres thèmes et l’on parla d’autres aventures, de la chasse, des guerres, des jeunes filles avant de s’étendre sur des lits de fortune faits de feuilles de plantes. Au bivouac chacun, chef comme subordonné se couchait et dormait soit sur des feuilles d’arbustes, soit à – même le sol sur l’herbage pendant que des sentinelles rôdaient à l’entour. Les passionnés de chasse consacraient une partie de la nuit à parcourir les environs du campement ; ils ramenaient toujours du gibier, procurant ainsi de la viande fraîche aux troupes. D’étape en étape, la flottille arriva au confluent des fleuves Djéliba et Gnandan. Elle suivit le cours de celui-ci et, peu après, elle fut attaquée par des individus balafrés, de haute taille et très corpulents qui, après avoir lancé quelques flèches sans atteindre leurs cibles, s’enfuirent et disparurent dans la nature. La déclaration de guerre était faite. « Si de Ségou à ce confluent personne ne nous inquiéta, c’est que les régions que nous avons traversées jusque-là, reconnaissent la souveraineté de l’Empire Mandé ; ces attaquants ne la reconnaissent pas : c’est donc Sankaran, le vaste territoire que nous sommes venus conquérir telles furent l’analyse laconique et la déduction des membres de l’expédition. Les agresseurs lancèrent leurs projectiles à partir de la rive droite, remarquèrent les Mandékas.ils improvisèrent un campement sur la rive gauche où ils débarquèrent leurs cargaisons en exécution de l’ordre donné par Faramori. De ce lieu, ils établirent le plan de guerre. Les troupes de Siakidi, de Mansa-Bouréma et de Faoni devaient traverser le fleuve Gnandan, évaluer en arc de cercle en direction de l’Est, retrouver les assaillants, les neutraliser ou les anéantir au besoin. Les autres guerriers eurent mission de se diriger vers le sud. Le campement improvisé servit de base à toutes les troupes mandékas ; il prit le nom de Fadama signifiant séparation et fut la résidence du généralissime Faramari.
Les agresseurs de la flottille mandéka, n’étaient que des éclaireurs, une patrouille de routine de l’armée du Roi Tinamini Diaba qui régnait sans partage sur tout le territoire s’étendant entre les fleuves Gnandan et Milo. Après leur maladroite attaque, ils alertèrent en toute hâte, leur souverain de l’arrivée des envahisseurs étrangers dans son fief. Ils seraient déjà aux portes de Baro, la capitale du royaume.
Tonamini Diaba réunit rapidement ses guerriers qui rencontrèrent les Mandékas à peu de distance du chef lieu. La bataille qui s’en suivit fut âpre : entreprendre la prise d’une capitale à partir d’autres lieux du territoire, peut amener les défenseurs à ménager leurs forces ; mais attaquer directement la capitale et forcer de la soumettre par les armes, implique des moyens extraordinaires des attaquants. Les défenseurs dépensent eux aussi toutes leurs énergies physiques, morales et intellectuelles. Les premiers courent les risques les plus grands en conséquence. L’armée de Tonamini Diaba, supérieure en nombre et connaissance de son terrain, était cependant mal préparée à la bataille qui la surprenait d’ailleurs. De part et d’autre, les flèches sifflaient, des guerriers s’écroulaient morts ou blessés les combattants de tonamini Diaba se battaient avec l’énergie du désespoir ; ils furent durement éprouvés car les flèches des Mandékas ne manquaient jamais leurs cibles. Ces derniers manifestaient une maîtrise de soi exemplaire, une discipline rigoureuse se traduisant par un ordre parfait. Du tir des flèches, l’on en vint aux lances tant les deux armées s’étaient rapprochées l’une de l’autre. Bientôt, ce fut le corps à corps impliquant le maniement des sabres et des hachettes. Des têtes tranchées sautillaient avant de s’immobiliser dans le caillot de sang. D’autres, défoncées, exposaient leurs cerveaux ; des corps éventrés ou transpercés s’étendaient après avoir gigoté en agonisant. C’était une scène affreuse !
La bataille dura toute la journée. Les troupes de Tonamini Diaba s’étaient énormément démembrés. Tous ses guerriers les plus audacieux étaient tombés au champ d’honneur. Tard dans la soirée, l’issue du combat était encore incertaine quand des essaims d’abeilles magiques envahirent le champ de bataille ne piquant que les ennemis des Mandékas. Paniqués, les défenseurs de Baro bâtirent en retraite, abandonnèrent sur le terrain, armes, cadavres et blessés. Aux nouvelles de cet affrontement sanglant, Faramori traversa le Gnandan avec des hommes de secours. Son arrivée sur les lieux trouva que les défenseurs de Baro, défaits, étaient dispersés et leur Roi, entouré de sa garde d’élites, s’était retranché dans l’enceinte épaisse qui protégeait la capitale. Confiant en la capacité combative des guerriers, Faramori rebroussa chemin et regagna sa base. Alors, Siakidi poursuivit Tonamini Diaba pendant que Mansa Bouréma et Faoni ratissaient minutieusement les abords de la cité tout en l’encerclant pour empécher toute possibilité de fuite au Roi vaincu. La nuit tomba. Siakidi campa ses troupes à l’entrée de Baro afin de permettre à ses hommes de refaire leurs forces avant l’assaut qui serait donné dès l’aube du lendemain.
Au lieu d’un repos bien mérité, l’on assista à une fête de victoire autour de l’enceinte. Les guerriers ne dormirent pas. Les joueurs de ‘‘bolons’’ chantaient les éloges des combattants mandékas, louaient les exploits de la journée et exaltaient l’ardeur des guerriers pour les combats foutus : ne tuez pas ce Roi balafré, poltron comme une biche ; sans cœur, gros et grand pour rien, vidé par les femmes, imprudent et impudent qui a osé mesurer ses forces à celles des Mandékas glorieux ! un Roi digne de ce titre, meurt à la bataille plutôt que de fuir devant l’ennemi ! Capturez-le comme un poulet dans son poulailler, comme un oiseau dans son nid ! Faites de ses bras, sa queue avant de le présenter à Faramori ! Moi, je dois m’en servir comme marmiton de ma future épouse dans le Royaume de Dô et Kiri ! Guerriers intrépides, je vous suivrai, je chaterai vos louanges parce que vous le méritez ! Parce que vos mères ont fait la bonne cuisine ! Je chante pour les hommes valeureux et non pour les canards ! Amusons-nous car la guerre est terminée ! Quand on coupe la tête du serpent, son corps n’est plus qu’une liane ! Vous avez coupé la tête du serpent ! Mangeons, buvons, dansons en attendant l’aube ! Amusons-nous l’amusement n’empêche pas le sérieux ! » Ils chantèrent les exploits de Sali Soro Korima qui s’écria.
-« ‘‘Bolon Fola (joueur de bolon) cesse de flatter pour ne pas déchaîner les foudres de mes fétiches ! Je demande à mon oncle Siakidi de ne plus gaspiller les énergies des guerriers en donnant l’assaut à cette cité qui n’est puplée que de femmes ! Je me charge tout seul de se reddition ! Que mes compagnons préparent les liens pour ligoter les captifs et ce, tout de suite !!! la bataille de Baro prendra fin cette nuit-même ! »
Joignant l’acte à la parole, il ouvrit son fourreau de singe rouge. Des essaims d’abeilles s’en envolèrent, envahirent toutes les habitions de l’agglomération, en chassèrent les occupants barricadés qui, fuyant leurs piqûres venimeuses vinrent se rendre par groupes, aux assiégeants. Les Mandékas leur liaient aussitôt mains au dos, sans escorte vint se prosterner devant Siakidi auquel il se présenta en qualité de Roi vaincu. Il subit le même sort que ses sujets. Avant l’aube, Baro capitale du royaume, était vide de tout être vivant, même des animaux domestiques ne furent pas épargnés par les dards des abeilles.
Le lendemain, le soleil monta haut dans le ciel sans que les troupes des Mandékas ne fassent leur entrée triomphale dans la ville dépeuplée. Il n’était plus question d’assaut. Les guerriers n’eurent pas besoin de mettre à sac la capitale de Tonamini Diaba ; ils procédèrent à son ratissage systématique qui ne rapporta que des butins en nature et en armes aux vainqueurs satisfaits de cette première victoire sur leur route de la conquête. Cependant, les vaincus qui avaient fui et s’étaient dispersés pêle-mêle s’étant ressaisis, se rassemblèrent petit à petit. Honteux, ils voulurent entreprendre la contre-offensive. Malheureusement pour eux, dans leur retraite désordonnée, une vraie débâcle, ils avaient abandonné leurs armes récupérées par leurs ennemis victorieux. Comprenant qu’ils se suicideraient en s’attaquant à des combattants aguerris dont ils reconnaissaient désormais le courage et la compétence combatifs, ils s’éloignèrent de la capitale de leur royaume, répartis en deux groupes dont l’un prit la direction de l’Est et l’autre se dirigea vers le sud du chef-lieu.
Les Mandékas conduisirent leurs prisonniers sur la place publique. Ceux-ci, ahuris, impuissants et inquiets comme des animaux sauvages capturés, constatèrent qu’aucune abeille ne se voyait plus.
Le procès s’engagea aussitôt, entrecoupé de refrains vexatoires contre les malheureux captifs. Le verdict fut très laconique : tous les prisonniers, outre le Roi Tonamini Diaba, ses dignitaires, ses chefs guerriers et les hommes de caste (griots, forgerons, cordonniers, tisserands), tous ceux des autres captifs qui le désireraient, seraient affranchis contre naturalisation en l’un des noms de famille des vainqueurs.
Ceux qui ont opté pour cet affranchissement, furent rebaptisés au cours de cérémonies qui consistaient à leur raser la tête. Ils devinrent ainsi des hommes libres à part entière. Leur ancien souverain, sa garde et ses grands notables, inculpés d’avoir ignoré l’Empire du Mandé et d’avoir déclenché une bataille meurtrière sans déclaration de guerre en attaquant imprudemment lâchement la flottille mandéka, furent condamnés à la peine capitale.
Le jour de l’application de la sentence, les vainqueurs organisèrent une cérémonie : avant son exécution, chaque condamné à mort avait droit au possible qu’il désirait et tous étaient soumis à l’obligation de danser dans un cercle formé par des guerriers armés. Après avoir mangé et bu du ‘‘dolo’’ et après avoir dansé, le promu au supplice était remis au bourreau impitoyable pour sa mise à mort. La cérémonie, comme tout événement de guerre était animée par des joueurs de ‘‘bolons’’ et par des flûtistes dont les morceaux funestes ne donnaient aucun espoir de survie aux condamnés. Au tour de Kélékoun, Commandant de la Garde royale de Tonamini Diaba, un spectacle ahurit : le condamné tout joyeux parce qu’enivré de ‘‘dolo’’, trépigna et s’écria : « si un homme coupe la tête à un autre, c’est que la victime n’est pas homme ! » Il bondit frappa ses pieds l’un contre l’autre et disparut de la vue de l’assistance. Au même instant, un aigle se fit entendre au – dessus de la foule : « coacoa ! coacoa ! coacoa ! » A ces cris, un guerrier mandéka répondit : « va ! Vole dans les airs ‘‘Kébakoro’’ (Homme mûr). Tous les autres condamnés subirent leur sort.
Les soleils, lunes et hivernages qui suivirent, furent consacrés à la poursuite des fuyards rescapés de la première bataille. Ils furent difficilement neutralisés. Les conquérants mandékas rencontrèrent de sérieuses résistances à leur avancée. Leur stratagème formait deux ailes qui avançaient simultanément avec le corps commandé par Siakidi lui-même. Les troupes de Mansa Bouréma constituaient l’aile gauche et celles de Faoni l’aile droite. Ainsi toute localité à combattre ou non, était encerclé par les ailes qui se refermaient sur elle par la jonction avec le corps, étant toute possibilité de fuite à l’ennemi.
A la saison hivernale, tous les cours - d’eau débordaient leurs lits respectifs et de vastes nappes liquides s’étalaient sur toutes les plaines riveraines. On ne pouvait pas distinguer ceux-là de celle-ci. Cependant, les guerriers mandékas n’arrêtaient pas de guerroyer. Chaque agglomération humaine était le théâtre de combats furieux car, les rescapés de la bataille de Baro organisaient la résistance et engageaient toute la population à combattre l’envahisseur. C’est dans cette atmosphère d’effervescence généralisée que les Mandékas arrivèrent à la rivière Fomi en une crue sans précédent. Heureusement pour eux, les débordements de ce cours-d’eau ne duraient que quelques temps courts. Après une attente, le niveau de l’eau baissa peu à peu laissant l’obstacle au lit-même, un lit large et profond que l’on ne pouvait pas traverser à gué. Des embarcations introuvables en ces lieux, s’avéraient indispensables pour atteindre l’autre bord. L’attente s’annonçant longue et le soleil déclinant, Siakidi taquinant Faoni, le fixa d’un regard significatif et lui dit : « Mon jeune frère Faoni, tu as vu ce que ‘‘Koromaké’’ (Homme Koroma) a fait devant Baro ?
Nous risquons de rester ici jusqu’à la nuit ! Les Bambaras sont entrés dans l’eau pour nous barrer la route ! A ton tour, tente de nous faire traverser cette rivière si tu es aussi fort qu’eux. » Prenant cette blaque pour un ordre d’ainé qui n’est jamais à contester, Faoni marmonna un verset magique. Aussitôt, les arbres qui bordaient Fomi en cet endroit, penchèrent et se joignirent pour former un pont feuillé qui permit aux guerriers, la traversée de la rivière. Ils surprirent les ennemis et les réduisirent en captivité. Il leur fut proposé de choisir entre leur état de captifs et la naturalisation en adoptant l’un des noms de famille des conquérants avant de les ennoblir. Chaque victoire des Mandékas grossissait ainsi leur armée de nombreux jeunes hommes valides.
A l’issue de la bataille qui suivit la traversée de Fomi, Mansa Bouréma fut très jaloux de Faomi dont l’exploit mystérieux l’impressionna. Alors, la conversation s’engagea entre lui et Siakidi :
- mon grand frère Siakidi, qu’as-tu déduit de la traversée de la rivière ? » Demanda Mansa Bouréma.
- Ah ! C’est que notre famille renferme des ‘‘Hommes’’ ! » Répondit Siakidi.
- Ne vois-tu pas un danger en l’acte accompli par Faoni ?
- Rien du tout, pas le moindre danger sinon qu’il ajoute à la puissance de notre armée déjà invincible ! »
- Eh bien ! T’ai-je encore menti ? Tout ce que j’ai prédit ne s’est-il pas réalisé jusqu’à ce jour ? »
Siakidi répondit négativement à la première question et positivement à la deuxième. Mansa Bouréma affirma :
Si nous ne nous débarrassons pas de cet homme, ses descendants domineront les nôtres. Comme il ne pourra rien contre nous, sa trahison pernicieuse et fourbe tombera sur notre progéniture car, il sera si fier de son savoir qu’il nous trahira. »
Mon jeune frère Mansa Bouréma, nous nous sommes très bien compris jusqu’aujourd’hui. Ta bravoure et tes conseils m’ont été d’une utilité certaine. Ta stratégie guerrière à toujours abouti à notre victoire. Mais aujourd’hui, je ne m’explique pas du tout ta crainte de ce que tu avances ! Nous nous batons pour agrandir l’Empire, mais aussi la famille Condé ! Comment veux-tu que nous nous débarrassions d’un frère capable alors que nous faisons des esclaves, les nôtres, des Condés à part entière ? » lui répondit Siakidi.
Mansa Bouréma ne continua plus la discussion mais, il n’était ni convaincu par le raisonnement, ni satisfait de la réponse de son frère aîné. Il se tut : respect d’ainesse oblige !
La conquête se poursuivit de victoire en victoire. Le territoire conquis et pacifié augmentait de jour en jour. Faramori. Commandant en chef, inspectait les troupes combattantes. Un événement aussi impressionnant qu’inquiétant, survint en sa présence sur le front. La guerre a ses ‘‘Tanas’’ (interdits) comme les fétiches ont les leurs. Ainsi, le guerrier qui fait lever une poule couvant ses œufs, qui consomme ses œufs, qui, la veille d’une bataille ne s’abstient pas de jouir de femme d’autrui, d’une femme de caste même libre, qui accapare frauduleusement un butin, qui ne se garde pas de toute manifestation de malhonnêteté ou d’injustice, qui fait preuve de trouille devant l’ennemi, ce guerrier-là a peu de chance de sortir vivant de la guerre. Au cours d’un combat de moindre importance, une petite escarmouche entre les fuyards et l’avant-garde Mandéka, une flèche atteignit en pleine poitrine, le porteur du fétiche-guide. Cet homme, un guerrier intrépide, un colosse qui ne reculait jamais devant l’ennemi, considéré moralement pur, chancela, s’écroula lentement comme un arbre géant abattu prêt à craquer. On lui arracha promptement le fétiche du dos avant qu’il ne s’écroulât face à l’ennemi en fuite. Faramori fut si frappé, il en eut un tel serrement de cœur qu’il ne fut s’empêcher de s’écrier : « ‘‘Diarra ! Diarra ! (lion !lion !) warra ! warra ! (fauve ! fauve ! toi qu’on a jamais vu reculer à la bataille, c’est toi qui tombes ainsi ? »
Railleur, Siakidi que rien n’émotionnait, dit à son aîné : « Mais que ta voix est belle pour les éloges ! mon grands frère. Ça serait en quelques soleils seulement que je pourrais conquérir tout ce pays si tu me flattais de la sorte ! »
« Tu me vois flatter mon jeune frère comme si j’étais un griot ? », lui répliqua Faramori. « Je t’assure que tu me flatteras un jour non lointain car, je vais décupler mes forces. », avança Siakidi goguenard. Quelle faute avait-il commise le brave porteur du fétiche tutélaire qui indiquait infailliblement le chemin menant à la victoire ? Nul ne l’a su. Il mourut les armes à la main et même dans son agonie, il n’a pas fait dos à son tueur en fuite. A la suite de grandioses funérailles, Faramori retourna à sa base à Fadama pendant que la conquête suivait son cours triomphal. L’assujettissement de toute collectivité augmentait les familles conquérantes.il fut formellement interdit de faire la moindre discrimination entre familles authentiques et familles adoptive. Aucune distinction ne devait exister entre elles. Ainsi les populations conquises se sentaient à l’aise et, comme il ne fallait même pas faire allusion à la différenciation, la fraternité entre conquérants et conquis amena l’harmonie et la paix dans les régions dominées par les mandékas. Un guerrier de ces derniers était nommé à la tête de chaque communauté soumise par les armes.
Le Mandéka avait un respect pieux pour son ainé. Il ne pouvait jouir de toute bonne chose que son frère ainé en possédait ou lui en donnait l’autorisation. Sa personne-même était propriété de celui-ci. A un degré beaucoup moindre, ce respect régit encore de nos jours, la conduite de maintes familles.
Un jour, Gnalen en pleur, Gnalen, une fille charmante et belle, très charmante et très belle, aborda Siakidi, lui demanda protection en l’informant de la mort de tous ses parents. Même en pleur, cet être ne pouvait laisser insensible aucun homme tant elle rayonnait de grâce, de beauté et de charme. Dansotouman s’empressa de transmettre le vœu de cette infortunée orpheline et de déclarer :
- « Tu as entendu ‘‘ndjati’’ (mon maître). Tu as entendu la pauvre orpheline ! Elle est femme. La femme est animatrice de foyer, créatrice de vie, mère, compagne et bonne conseillère. Elle mérite protection ! Mais elle est insondable ! Nous sommes en guerre qui exige beaucoup de prudence de notre part. Accepte que je te rappelle l’histoire de Mansa Lanna et de Mansa Djigui. Il ne faudrait pas que cette fille soit une espionne à la solde de l’ennemi. Il faut se méfier de la femme qu’on ne peut comparer qu’à l’eau !
« Pour preuve, le Roi Lanna fut un souverain puissant et pacifique. Son armée invincible repoussait tous les assauts des troupes les plus réputées et les plus redoutées de toute la région. Mais le Roi Lanna vivait avec sa femme favorite qu’il chérissait et choyait. Celle-ci disposait de la richesse considérable et de tous les esclaves de son mari, au détriment des autres épouses du roi. C’est cette favorite que l’ennemi le plus irréductible, le Roi Djigui passa pour réduire Lanna en esclavage. Voilà comment cela se produisit :
L’ennemi de lanna, le Roi Djigui ambitionnait l’élargissement de son fief. Toutes ses entreprises armées pour conquérir les domaines de Lanna avaient lamentablement échoué. Mais Djigui disposait d’un griot très astucieux du nom de Sori qui lui promit : « Roi, voilà qu’à sept reprises, tes troupes sont repoussée par l’armée de Lanna. Je peux te démontrer que l’astuce est un point d’appui à la victoire mais, à condition que tu me récompenses ! »
- « C’est la moindre des choses que de te récompenser lui dit Djigui. Je t’offre sept captifs et sept captives »
- Je ne veux ni de captifs, ni de captive Majesté », lui repondit le giot Sori.
- Alors, j’ajoute à ces esclaves, une gourde remplie d’or », proposa Djigui
- Je ne veux ni d’or, ni d’esclave », répliqua l’homme de caste.
- J’ajoute à tout cela, une gourde remplie d’argent » promit le Roi.
- Tout cela ne vaut pas le prix de la tête de Lanna », fit remarquer le griot.
- Que veux-tu donc comme récompense ? » demanda le Roi à son interlocuteur.
- Majesté, ce que je désire ne te coûtera rien, absolument rien ! il s’agit d’une igname enceinte ! » repondit Sori.
- Une igname enceinte ? » s’étonna Djigui.
- Oui Roi, une igname enceinte », confirma Sori
- Vous, hommes de caste, vous êtes pleins de mystères ! Mes connaissances n’arrivent pas à comprendre ce que tu veux dire », affirma le Roi.
- C’est simple Majesté ! L’igname enceinte est de faire croire au gens que je suis ton confident et que je connais tes secrets les plus intimes. Pour ce faire, lors d’une assemblée, tu m’appelleras et tu feindras de murmurer quelque chose à mon oreille. Ainsi, j’aurai de la considération de la part de toute l’assistance. Ce que les gens diront de bouche à oreille, me rapportera plus que tout ce que tu m’as proposé », expliqua Sori.
- Cela est promis si tu arrives à me faire vaincre Lanna », dit le Roi.
L’astucieux griot se fit donc marchant. Il s’introduisit dans la cité de Lanna auquel il se fit présenter. Sori demanda à ce Roi, la permission d’exposer ses marchandises à la Reine favorite. Avec l’accord de Lanna, il entra dans la chambre de celle-là. Il y exposa bijoux en or, en argent, perles, cauris, sandales brodées, tissus en velours et en soie, puis lui dit :
- ce que tu vois, sont des présents que le Roi Djigui mon maître, me charge de te transmettre pour t’exprimer l’amour qu’il nourrit à ton endroit. Il te promet, si tu acceptais de l’épouser après t’être débarrassée de ton mari, toutes les fortunes qu’un être humain peut désirer sur cette terre. »
Eblouie par tant des cadeaux et par la renommée de leur envoyeur, la femme confia au griot de notifier son accord à son maître et de lui demander d’attaquer l’armée de Lanna le septième jour de son départ de sa chambre : ce que Sori le griot transmît fidèlement au Roi Djigui.
Dans la nuit noire, six jours après cet entretien, la Reine favorite dont les ordres étaient incontestés, fit incendier les sept magasins d’armes de Lanna. Le septième jour, son rival, le Roi Djigui.
Dans la nuit noire, six jours après cet entretien, la Reine favorite dont les ordres étaient incontestés, fit incendier les sept magasins d’armes de Lanna. Le septième jour, son rival, le Roi Djigui vint l’attaquer. Il occupa sans peine les domaines de Lanna. La trahison eut raison de ce bon Souverain. Mais la Reine de Mansa Lanna était une femme expérimentée qui a longtemps vécu dans le foyer conjugal royal. En la femme, le temps ronge l’amour et il élargit l’appétit matériel. Je ne pense pas que la jeune fille inexpérimentée soit capable d’intrigue pour des raisons de matérialisme vulgaire. »
A l’expiration d’un delai d’observation et d’enquêtes, le patriarche guerrier Siakidi combla Gnalèn la jeune fille, de cadeau et lui promit la qualité de Reine. « Une si belle créature ne peut être réservée qu’à mon grand frère Faramori » se dit-il. Gnalèn fut escortée à Fadama avec la recommandation que son frère ainé Faramori en fit son épouse. Le cadeau inattendu enchanta sincèrement le Doyen des Mandékas qui bénit son puîné. Au terme d’un hivernage (une année), Gnalen mit au monde un garçon. Le baptême du nouveau- né fut l’occasion d’un grand rassemblement de tous les Chefs de guerre et de toutes les personnalités des zones conquises. Avant de donner un prénom au bébé, Djéli Moussa déclara :
- Nous qualifions l’enfant illégitime, tout homme qui ne respecte pas la parole donnée, c'est-à-dire la promesse qu’il a faite. Il en ait de même pour la femme. Celle-ci peut s’exposer à tous les risques afin d’honorer son engagement. Vous souvenez vous de l’action de Sira, la femme en mal de progéniture ? Elle promit de faire amuser l’enfant que la nature lui ferait naître, avec la queue de ‘‘diaman’’. Allah entend et écoute tous les infortunés !
« Le ‘‘diaman’’, animal fabuleux extraordinaire vivait en grands troupeaux avec son espèce. En groupe, ces bêtes menaient une vie organisée qui n’avait rien à envier à l’organisation sociale des hommes. Elles vivaient paisiblement dans des contrées très éloignées inaccessibles au genre humain. Chaque poil de leurs magnifiques queues, portait une clochette en or ou en argent. Pacifiques, elles dormaient beaucoup ; sommeil durait douze lunes. Elles ne toléraient pas les déformations physiques en leur sein.
« Sira qui a informé son époux de son engagement, reçut de la part de ce dernier, la promesse de faire coucher l’enfant souhaité sur la peau de ‘‘diaman’’ ! La peau de ‘‘diaman’’, une peau à fourrure soyeux épaisse que les tapis les plus luxueux envieraient, ne s’était jamais vue dans le milieu humain. Par la grâce d’Allah, Sira conçut et mit au monde à la suite de ces promesses, un garçon ; il lui restait la réalisation de son serment, second vœux, honorer sa parole.
« L’enfant au dos, la brave Sira armée d’un couteau très tranchant, entreprit l’aventure en quête d’une queue de ‘‘diaman’’ qui servirait de jouet à son fils. Après trois lunes de marche à travers la brousse, elle remarqua des traces de pattes d’animaux : ce sont certainement des ‘‘diaman’’ », se dit-elle. Elle suivit donc ses traces qui la conduisirent après une lune et quinze soleils de route, à un grand troupeau d’animaux dormants et ronflants bruyamment. Ils étaient à leur septième lune et quinzième soleil de sommeil pour ne se réveiller qu’à la fin de la douzième lune.
« Sira, courageusement, ignorante de cette habitude des ‘‘diamans, à pas feutrés, marcha entre eux, choisit la plus grosse de ces bêtes. Ce ‘‘diaman’’, par sa stature, semblait être le chef du troupeau. Elle trancha la queue de ce présumé chef avec son couteau. Elle rebroussa chemin. A quinze soleils de son arrivée au village, les ‘‘diamans’’ se réveillerent et constatèrent que leur guide avait perdu sa queue. Un phénomène, une télépathie existe entre chacun de ces animax et chaque partie de leurs corps. Le ‘‘diaman’’ sut donc que sa queue se trouvait avec une femme et prit la direction du village résidence des hommes. Son allure était incomparable à celle des humains ; il fut sur le point de foncer sur Sira quand celle-ci pénétra dans le village. Son mari qui mourait d’impatience et d’inquiétude, l’accueillit et aperçut le ‘‘diaman’’ furieux qui la pourchassait. Il prit son arme et abattit la bête, réalisant ainsi à son tour, sa promesse. Le nouveau-né eut une magnifique queue sonore et une peau soyeuse de ‘‘diaman’’ au prix des plus grands périls encourus par Sira.
« Cette histoire vous explique à quel point les hommes d’autrefois tenaient à leur parole. C’est pourquoi, il faut demander à Gnalèn, l’hureux maman, si elle aussi, comme Sira, n’a pas de promesse en ce qui la dénomination de son bébé. »
La suggestion fut bien accueillie et Djeli Missa reçu la mission de recueillir l’information auprès de Gnalén. La femme déclara qu’elle a promis de donner le prénom de son père au premier garçon qu’elle mettrait au monde, si son époux, bien entendu, soncetait. Elle informa que ce feu beau-père de son mari répondait au nom de Bombodi Kouyaté. L’annonce du nom Kouyaté provoqua une profonde indignation de Faramori qui se souvint tout à coup de sa brève conversation avec Siakidi lors de la mort du porteur de fétiche. Il crut à une machination de son frère cadet et s’exclama : « Ah Siakidi ! Tu as promis que je te flatterai. Jamais, Jamais je ne le ferai ! Tu as fait de ma descendance des griots mais moi, je ne perdrai aucun de mes privilèges. Tu as dit et tu as réalisé ! »
En effet, quand une menace, même une blague coïncide avec le fait accompli, cette réalité est attribuée à la déclaration qui lui est plus ou moins antérieure. Siakidi qui ne pouvait pas démontrer son innocence conscient, Siakidi dont la majesté imposait le respect, Siakidi qui ignorait la peur, ce jour-là, Siakidi trembla par les propos qu’il venait d’entendre de son frère. ‘’Passait pour un traitre, un ambitieux avide d’accaparer les fonctions de son ainé’ crut –il. Cette pensée le persécuta tout à coup, le tortura, le troubla, le vida de toute énergie. Craintif, il vint s’étendre de tout son long, à plat ventre, les mains au dos, aux pieds de son ainé furieux. Ce geste humiliant qui symbolise la soumission totale, sensibilisa l’assistance émue.
Ayant cru honorer et servi son frère ainé en lui offrant une belle et charmante fille que tous les hommes enviaient, il l’a inconsciemment déshonoré. L’opprobre rejaillissait sur la famille tout entière car, le bien comme le mal étaient communs à l’ensemble de ses membres et de tous ses alliés. La cérémonie de baptême se transforma instantanément en une grande séance d’explications, d’apaisement et de réconciliation au cours de la quelle les griots et les notables mirent à rudes épreuves leurs talents de bons parleurs, de bons penseurs, de connaisseurs et de sages. Un philosophe s’évertua et réussit à démontrer le nom sens de l’interdit. Il désamorça totalement le conflit qui allait diviser la famille. Il expliqua : « Ce n’est pas une diminution d’épouser une griotte ! La progéniture d’une femme de caste devient toujours une lumière parmi les autres enfants de la famille ! Par son éloquence, son intelligence et son habileté opportuniste à affronter les problèmes de la vie courante, elle devient la conseillère écoutée et incontournable, mobilisatrice, sans complexe, entreprenante et pleine de finesse dans ses analyses objectives. Peut-être, un égoïsme de nos compagnons, nos ambassadeurs les griots a motivé l’interdit. Pour ne pas le frustrer des plus belles femmes que sont les griottes, et pour conserver les qualités de l’homme dont je viens de parler à leur seule caste, ils ont amené nos aïeux à proscrire l’hyménée entre nobles et griots.
« Tranquillise-toi Faramori ! Tes descendants seront toujours et pour l’éternité, à l’honneur chez les Condés. Ils seront les conservateurs de l’histoire du Mandé. Ils ne joueront jamais des instruments de musique ni ne flotteront en vils personnages. Ils brilleront comme le soleil ! »
Rappelant l’histoire de l’héritage du chien, il ajouta : « Foulaké, un éleveur à la merci de son troupeau constitué de centaines de bœufs, vivait à travers la brousse, allant de région en région au gré de son bétail, toujours en compagnie de Oulou, son fidèle chien. La vie au plein air, le sommeil très court à la belle étoile, l’admiration de ses bêtes, le nomadisme constituait ses plus grands plaisirs. Son chien ne souffrait plus des maigres repas parce qu’il en avait pris l’habitude. La faim et la soif n’avaient plus prise sur lui. Ses longues marches à travers le pays à l’allure du troupeau qu’il surveillait sans cesse ne le fatiguaient pas non plus.
« Un jour, Foulaké assis à l’ombre d’un arbre quelque part dans la brousse où ses bêtes attirées par un point d’eau l’avaient conduit, fixa son attention sur son compagnon muet qui, affamé sans pouvoir l’exprimer, lapait de l’eau pour assouvir sa soif. Il prit pitié et se dit intérieurement : « c’et animal, margés toutes les souffrances et les privations qu’il endure, me reste fidèle. Il veille sur mon troupeau même quand il m’arrive de m’endormir. Il recherche, retrouve et ramène parmi les autres, le bœuf qui s’éloigne et s’égare ; il ne reçoit pour tout salaire qu’un maigre repas quotidien. Oulou mérite une récompense pour alléger mes péchés vis- à vis de lui. »Il l’appela par son nom. Ils s’approchèrent des bœufs et Foulaké dit à son chien : « Tous ces animaux, comme tu le sais, sont ma propriété. Je n’ai d’autre occupation que leur surveillance pour laquelle tu m’es d’un secours inestimable. Tu ne peux pas t’exprimer mais, tu comprends parfaitement bien ce que je te dis. Tu vois cette génisse ? Je te l’offre. Fais en ce que tu voudras. La vendre, la dévorer ou la laisser se reproduire. Personne d’autres n’a droit sur ta génisse. »
« Oulou jappa, donna de la voix pour exprimer sa satisfaction et ses remerciements à son maître. Tous les habitants de tus les villages de toutes les régions traversées en furent informés par Foulaké c’était comme s’il avait donné sa fille en mariage car, Foulaké considérait chaque élément de son troupeau comme un membre de sa famille. Il organisait des funérailles monstres au bœuf qui, par malheur, mourait.
« Des jours, des mois, des années s’égrenèrent après ce don. La génisse de Oulou se multipliait au fil du temps, chaque année apportant un veau de sa progéniture. Par malheur, la peste bovine puis la péripneumonie décimèrent le grand troupeau de Foulaké, n’emportant que les bœufs lui appartenant. Ceux de Oulou sortirent indemnes de cette catastrophe une véritable hécatombe de bœufs. Les espérances, les plaisirs et l’isolement de Foulaké disparurent par l’anéantissement de son troupeau. Seul le noyau d’élevage de Oulou, gros de plus d’une dizaine de têtes, restait du bétail de l’éleveur. Or, ces bêtes étaient la propriété légitime du chien : aucun être humain n’osait les traire à plus forte raison les abattre pour en manger la viande. Ainsi, par dédain l’homme privait Oulou de la jouissance de son bien : le lait, le sang, les os ou la chair qu’il ne pouvait s’savourer que par son intermédiaire. Consommer le bien d’un chien, c’est s’identifier avec lui.
Cependant, ses qualités : intelligence, fidélité, austérité, utilité, ne sont pas répugnées par l’homme.
« Oulou, comme tout être vivant, mourut un jour sans jamais jouir de sa fortune, si ce n’est que du regard. Il laissait quand-même un héritage sans héritier. Qui peut hériter d’un chien sans appartenir à sa famille ? Foulaké très embarrassé, consulta des Erudits du pays sans obtenir une solution ou problème qui le préoccupait ; seul l’Imam de son village lui dit :
- Mon frère Foulaké, aucun homme sur cette terre ne peut l’indiquer l’héritier de ton chien. Seul le créateur de la terre et des cieux, peut le satisfaire dans ce domaine comme dans les autres. Cette nuit, mets-toi en état de pureté absolue, porte des habits sans aucune souillure, prie et invoque Allah pour qu’il le fasse le fasse connaitre l’héritier de ton regretté compagnon Oulou. J’ai la conviction qu’Allah répondra à ton appel ! »
« Foulaké mit en exécution cette recommandation de son Imam. Alors qu’il égrenait, il tomba en état de demi-someil et vit en songe un être extraordinaire qui lui dit :
- A une demi-journée de marche de ton village en direction de l’Ouest, se situe une agglomération du nom de Binso. A l’entrée de cette communauté vit un ménage dont l’homme n’accepte aucune prière, aucun pardon. Même quand il se querelle avec son épouse, aucune intervention de ses cohabitants ne peut le calmer. Il ne cesse de frapper la pauvre femme que lorsqu’il se fatigue. Connu par sa dureté de cœur, il s’est aliéné toutes ses amitiés et vit presque isolé de la population de son village.
« Cet homme là est l’héritier de ton chien. Il est méchant, égoïste, intolérant et avide de gain. C’est avec empressement qu’il acceptera l’héritage »
« La vision cessa sur ces mots. Le lendemain matin, Foulaké partit pour Binso où il arriva au moment où Atêto bastonnait sa femme avec fureur. Il intervint sans succès pour le calmer. Fatigué de maltraiter son épouse, Atèto arrêta sa bastonnade pour souffler un peu. Foulaké saisit cette pause pour lui dire :
- Frère Atèto, je travaillais en collaboration avec l’un de vos jeunes frères qui vous a quitté il ya très longtemps. Allah l’a rappelé au village éternel en me laissant sa fortune constituée de plus d’une dizaine de bœufs. Je viens te chercher pour te remettre cet héritage. » Atèto changea aussitôt de mine, sa colère tomba et se transforma en une joie qui se lisait dans ses yeux. L’on ne sentit sur sa physionomie, aucun regret pour la mort de son prétendu frère sur le quel il ne demanda aucun renseignement. Escomptant les bœufs, les vaches, le lait à boire ou à vendre, la viande qui rapporlera beaucoup, Atèto se prépara à la hâte et partit en compagnie de Foulaké. A leur arrivée à destination, les gens se pressaient pour voir l’héritier du chien et l’on murmurait tout bas : c’est lui l’héritier du chien ! et l’on murmurait tout bas : « c’est lui l’héritier du chien ! » En présence de toute la notabilité du village, Foulaké présenta le troupeau des bœufs de son chien à l’héritier Atéto qui en prit possession. Sur le chemin de retour, conduisant son bétail, il rencontra un homme chargé d’une botte de paille qui le regarda curieusement et lui demanda :
- « Frère, c’est vous qui avez perdu votre frère dont vous conduisiez ainsi l’héritage ? et ses habits ? les autres effets ? n’avez-vous rien demandé de tout cela ? » Atéto, honteux de ses lacunes révélées par ce questionnaire, rebroussa chemin pour retrouver Foulaké auquel il demanda le nom de son frère.
- « Oulou est le nom de ton défunt frère. C’était un chien fidèle intelligent qui m’a rendu beaucoup de services. Allah m’a montré que c’est toi qui doit hériter de lui parce que tu es méchant, intolérant, egocentrique, tu ne pardonnes jamais malgré l’intervention de tes semblables. »
« Atéto, pensif, frémit et retourna chez lui en abandonnant le troupeau dont les éléments furent les bœufs sauvages qu’on appela buffles. Depuis ce jour, Atéto devint sociable, indulgent, altruiste et sage à la grande surprise de la population. Il faut pardonner pour ne pas passer comme l’héritier du chien. »
La prophétie du philosophe s’est réalisée. Le Condé de Fadama brille par son éloquence, par sa connaissance de l’histoire, par son intelligence et surtout par son habilité et par sa fierté d’ainé d’une famille illustre. Un conflit éclate-t-il entre familles, entre communauté ou entre tribus, il lui suffit un crachoir qui tient en haleine toute l’assistance durant des longues heures pour que la réconciliation, la paix et l’attente réunissent les belligérants. Dans les situations très sérieuses, le Doyen lui-même se déplace appuyé sur sa canne ‘‘bélén’’ héréditaire. Il parle, parle, parle prononce des discours imagés, rappelle les liens entre les familles, brandit et agite les conséquences de la désunion, utilise des proverbes, des adages appropriés à la circonstance et ramène à la raison les esprits les plus haineux, les plus intransigeants. Il inspire le respect rien que par son sérieux, par son attitude prestigieuse devant sa canne à pointe de lance, à la hampe armée d’anneaux en aluminium et en cuivre. Les propos sont loin de la vile flatterie : ils raisonnent, frappent le mental, instruisent, forment et transforment l’auditoire. La généalogie des Condés, des Keita, des Koroma, des Camara, des Traoré, Konaté, bref, de toutes les familles mandékas lui est connue par cœur et elle est transmise de père en fils : tradition orale exige ! Revenons à l’incident du baptême.
Après de longues interventions, l’on aboutit au serment qu’aucun Condé ne traitera de griots, les descendants de Faramori qui conserveront à jamais leurs droits d’ainesse, à l’exception de celui de détenteur du ‘ton’’ (idole tutélaire). Siakidi assumera désormais ces fonctions. Le calme revenu et l’émotion passée grâce à l’habilité des sages, l’on baptisa l’enfant ; les réjouissances durèrent trois jours consécutifs comme s’il n’y avait jamais eu le moindre incident dont la gravité risquait d’opposer à jamais des frères-amis- la nervosité fut vite oubliés, laissant place à un enthousiasme délirant, aux chahuts amicaux et fraternels et à la boustifaille du festin.
Le clou des réjouissances fut la remise solennelle de l’idole à Siakidi qui cumula ses fonctions de chef de guerre ou généralissime avec celles de dépositaire du fétiche tutélaire. Tous les hommes de caste, toutes les femmes et jeunes filles, tous les garçons non circoncis furent exclus de cette partie de la cérémonie.
« Notre idole conserve encore toute son efficacité » déclara Faramori qui ajouta : « Le ‘‘tana’’ (interdit) que j’ai commis, vous l’avez tous compris, l’a été par ignorance. Ce qui m’est arrivé devait arriver. Tant que j’aurais ignoré le caste de mon épouse, le fétiche ne me reprocherait rien, absolument rien et resterait efficace. Dès l’instant où je suis informé, je serais égoïste en m’entêtant de le conserver. J’engage mon jeune frère Siakidi à me remplacer dans le délicate mission que les Anciens de Dô et Kiri m’ont confiée. Je le sais capable car, c’est l’homme envieux qui encourt les risques de violation de l’interdit. Lui, Siakidi, est désintéressé, plein d’abnégation, honnête, courageux, respectueux et dévoué, altruiste et généreux ».
Comme Faramori ne remplissait plus les critères exigés pour toucher l’objet de la cérémonie extraordinaire, il invita le Doyen d’âge de ses conseillers à s’introduire dans sa case secrète pour y prendre l’idole en vue de sa remise à son nouveau détenteur qui le reçut après serment. Siakidi prononça :
« Je suis propriété consciente de la responsabilité que je dois assumer. Je m’engage à suivre la voie de l’honneur, la voie de la droiture, la voie de la bravoure que nous ont tracées nos aïeux. Je promets de respecter rigoureusement les interdits, tous les interdits que je connais. Je suis jeune, esclave de mon frère aîné ; tout honneur dont je bénéficierai sera le sien, toute faute que je commettrais, serait par mon insuffisance de petit être humain et non imputable à mon grand frère Faramori au nom et à la place duquel je ferai toutes mes bonnes actions et les honorables, les mauvaises seraient imputées à ma petite personne insuffisante. Que les âmes de nos aïeux me guident dans le bon chemin ! »
« Amina ! (ainsi soit-il) » répondit l’assistance.
De retour au front, Siakidi honoré poursuivit glorieusement ses conquêtes. Les troupes mandékas atteignirent une zone apparemment dépourvue d’habitations par conséquent dépeuplée. Elles campèrent longtemps dans cette région très giboyeuse. Au cours de leur chasse au gibier, des guerriers rencontrèrent des êtres à forme humaine, au corps couvert de poils comme des animaux sauvages ; un moignon de queue pendait derrière chacun d’eux. Ces individus qui étaient très nombreux, disparurent mystérieusement au vu des chasseurs. Une exploration révéla bientôt l’existence de grottes où ils se refugièrent.
Informé de cette découverte extraordinaire, Siakidi ordonna un guet permanent. Malgré la surveillance de jour comme la nuit des lieux, les individus parvenaient, pendant très longtemps à tromper la vigilance des sentinelles qui ne les apercevaient qu’au moment où ils s’engouffraient dans les cavernes. Ils semblaient posséder la magie de se rendre invisibles. Cependant, l’on sut le moment approximatif de leur sortie surtout celui de l’un d’entre eux, plus audacieux et le moment où ils regagnaient leurs gîtes. Cet acquis permit aux guerriers de constituer un barrage infranchissable en temps opportun à l’entrée d’une grotte. Par ce stratagème, ils capturèrent un individu qui fut soumis au questionnaire :
- Comment t’appelles-tu ? D’où viens-tu ? où sont tes compagnons ?
Aux premières questions, l’être répondit : « Euh ! Euh ! » A la dernière, en plus de « Euh ! Euh ! » il pointa de l’index, la grotte.
L’indication signifiait que l’individu comprenait la langue des Mandékas. Par son information minée, l’on enfuma les griottes l’une après l’autre. De nombreux individus tous semblables en sortirent : homme par la morphologie, bêtes par les poils qui couvraient tout le corps et par le moignon de queue. L’on émit l’hypothèse que ces êtres étaient effectivement des Mandekas épris de liberté qui avaient fuit les exactions de Soumaoro Kanté pour s’exiler dans la forêt vierge. La terreur leur avait fait perdre l’usage du parler car, à l’époque de leur exil, tout devait s’exprimer par la mimique. On dit que les Mandékas les plus courageux de ce temps-là, ne pouvaient parler qu’en mettant une gourde à leur bouche. L’on s’accorda sur cette conclusion de l’origine des êtres que les guerriers venaient de réduire en esclavage. Leur corps fut rasé et, comme une cérémonie de circoncision, on les amputa du moignon de queue que chaque individu portait. Les hommes les plus valides furent incorporés dans les troupes des conquérants et l’on réapprit aux autres à bâtir des habitations et à cultiver. Au fil du temps et avec la ré acquisition du parler, il se confirma l’origine mandéka des ces hommes qui étaient des fugitifs du temps de la sujétion de leur pays.
Le territoire conquis était considérable et la rencontre avec les Peulhs du Ouassouloun auxquels un pacte d’amitié liait les Mandékas, semblait marquer la fin de la conquête. Mansa Bouréma choisit cette accalmie pour réitérer ses craintes à Siakidi son frère ainé.
« Il faut sauvegarder notre descendance, lui assurer la sécurité en nous débarrassant de certaines personnes dont l’ambition latente lui créera inévitablement des ennuis sérieux. Ce n’est nullement du pessimisme mais de la clairvoyance, une prévoyance car, tous les frères ne sont pas des frères et tous les amis ne sont pas des amis. Notre famille admet que la pauvreté a précédé l’opulence, l’homme venant du monde sans aucun bien matériel, les poings fermés. Il acquiert ce qu’on appelle richesse matérielle, seulement après sa venue sur cette terre. Ce n’est donc pas une question d’héritage matériel car, le meilleur héritage que l’on puisse léguer à sa descendance étant la bonne éducation et une bonne formation pour affronter la vie. » Siakidi répondit :
- Mon frère bien aimé, tu viens heureusement de tout dire : au lieu de l’héritage matériel, la bonne éducation et la bonne formation de la progéniture ! au lieu d’attenter à la vie d’un homme, la bonne éducation et la bonne formation de notre descendance ! »
Ces propos déclenchèrent la révolte en Mansa Bouréma qui, nerveux, impulsif et susceptible, mais ne voulant pas s’opposer ouvertement à son frère ainé, décida de s’éloigner de celui-ci : ce fut la sécession. Furieux, il partit avec des guerriers qui lui étaient fidèles, emportant une partie de l’idole en direction du sud, vers la forêt vierge.
Un phénomène inexplicable se produisit et au passage de Mansa Bouréma déserteur et de ses troupes qui n’empruntèrent pas les sentiers habituels. Ils s’enfoncèrent dans la brousse, n’évitant ni arbustes ni arbres géants, ni montagnes, ni cours d’eau. Miraculeusement, à leur approche, tous ces obstacles disparaissaient : roseaux et arbustes, étaient absorbés par la terre ; les arbres géants pliaient, se couchaient pour être engloutis par l’on ne sait quoi ; les montagnes se fondaient et ouvraient de larges passages aux déserteurs ; fleuves rivières et marigots tarissaient et reprenaient leurs cours dès le passage des troupes. Ainsi l’itinéraire de Mansa Bouréma constitua une vallée à travers la forêt. Au lieu de la poursuivre ne serait-ce que pour récupérer la partie du fétiche emportée, Siakidi qui évitait un affrontement avec son jeune frère récalcitrant, entreprit l’organisation administrative du pays conquis en favorisant la décentralisation outrancière du pouvoir, une décentralisation apparentée au libertinage, au clanisme. Chaque collectivité humaine vivait indépendante des autres et parfois, devenait une sœur-ennemie latente de celles-ci. Coordinateur plus que chef de cet ensemble familial hétéroclite de mentalité, Siakidi allait de communauté et communauté.
Au cours d’une de ses tournées à travers cet ensemble un étranger du nom de Mouramani Kaba sollicita de lui, une audience. Ce nouveau – venu fut reçu avec l’hospitalité et la courtoisie mandékas.
- ‘‘Mansa’’ (chef), dit Mouramani Kaba à don illustre hôte, je viens de Diafaunou où mes frères consanguins cherchaient ma perte physique à tout prix. Sur les conseils de ma sœur, je me suis évadé de mon village natal et de mon pays pour chercher refuge ailleurs comme le monde est vaste et que l’homme suit son destin. Je viens me confier à vous et solliciter votre protection. Je désire un terrain de culture pour assurer la substance de ma famille. »
- Où est cette famille ? Je te vois seul, lui demanda Siakidi.
- Elle m’attend dans un village appelé Bankalan » répondit l’étranger.
- C’est donc dire que tu t’es déjà installé ? » fut remarquer Siakidi.
- Nullement ‘‘Mansa’’ (Chef) ! Je ne puis le faire sans votre autorisation préalable. Cherchant à vous rencontrer j’ai laissé à Bankalan cette famille constituée d’ailleurs de ma grande sœur et de quelques compagnons. Je ne m’installerai qu’au lieu que vous m’accorderez.. » répondit Mouramani.
Siakidi lui permit alors le choix du lieu qui lui conviendra pour son installation. L’étranger, après satisfaction, revint rendre visite à son tuteur bienveillant qui venait de lui procurer une résidence. Il présenta ses hommages, exprima sa reconnaissance à Siakidi et lui dit :
- « ‘‘N’djatti’’ (hôte), je suis honoré de votre hospitalité. Je vous confie mon humble personne ainsi que les miens. Nous de Diafounou, nous avons notre manière de prédire l’avenir. Notre renommée est impérissable d’après ce procédé qui m’a fait connaître aussi que l’emplacement choisi pour ma résidence grâce à votre bienveillance, sera un grand centre où convergeront les habitants de tous les pays environnants. Le lieu serait prospère, très prospère si vous acceptiez de faire un sacrifice extraordinaire, un sacrifice que vous n’avez pas l’habitude de faire mais qui consolidera votre pouvoir et fera rayonner votre pays.»
- Bien ! chaque être humain aspire à la prospérité de sa famille, de sa communauté ainsi que de son pays. Si le sacrifice dont tu parles existe sur cette terre, nous tenterons de l’avoir et de le faire. En quoi consiste-t-il » lui demanda Siakidi.
- « ‘‘Fama’’ (Roi), il s’agit de chercher et de trouver un jeune homme Condé bien né, ayant une hernie ombilicale, le tenir debout dans du sable où l’on aura écrit des mots cabalistiques en caractères arabes ; puis, on fera coucher le jeune homme dans ce sable, on l’égorgera. Son sang, son corps et le sable seront enterrés avec de l’or, au lieu- même du sacrifice. C’est macabre, mais il le faut. » fit connaitre Mouramani.
Siakidi, en Mandéka caractérisé par la franchise brutale, la crédulité, la superstition, la générosité et la prodigalité, rassura son visiteur de sa disponibilité pour tout ce qui peut promouvoir le bien-être moral et matériel de son pays. Il ordonna la recherche d’un jeune Condé authentique à hernie ombilicale et qui accepterait d’être sacrifié pour le pays. Six volontaires se présentèrent : il en eut donc six fois plus qu’il n’en fallait car, dit-on, mourir pour son pays conduit directement l’âme au paradis d’au-delà. Le jour du sacrifice arriva. Chaque volontaire conduit dans le sable perdait sa hernie ombilicale au moment où l’on le couchait pour l’égorger.
Etait – ce la peur ou un pouvoir magique qui faisait disparaître la hernie ? On ne le saura Jamais. La situation devenait désespérée, le sacrifice ne se trouvant pas. Alors, Sambou le fils aîné de Siakidi s’offrit comme il était hernieux par le nombril lui aussi, ce qui le faisait appeler Sambou ‘‘Badama’’ (Sambou au gros nombril).
- « Tout ces jeunes ne sont pas des Condé, poltrons, ils ont eu peur de la mort ! Je vais leur montrer comment l’homme bien né, enfant légitime doit agir en parelles circonstances ! », dit-il à son honorable père. La musique agrémente la vie. Elle renforce les sentiments et influence les penchants ; elle est aussi l’instrument que Satan utilise pour recruter ses adeptes et pour dévier le genre humain de la bonne voie. Le ‘‘bolon’’ est par excellence l’instrument qui exhorte les guerriers, qui galvanise leur courage, qui dynamise l’action en inculquant à l’homme, le mépris de la peur et la surestimation de ses forces sous les propos de ses joueurs qui portent sciemment au défi. On l’appelle musique des ‘‘Hommes’’. Un grand nombre de joueurs de ‘‘bolon’’ animaient la cérémonie solennelle de sacrifice. Ils chantaient :
- « Que tu aies peur tu mourras ! que tu n’aies pas peur, tu mourras ! A quoi bon d’avoir peur donc ? La mort peut vaincre l’homme mais, elle n’arrivera jamais à bout de sa renommée. L’homme qui meurt sans renommée est l’homme non seulement fini, mais un homme totalement fini qui n’a pas eu sa raison d’exister ! ‘‘Diarra’’ ! Diarra ! (lion !lion !) Tes ancêtres ont exposé leur vie, leurs noms sont encore glorifiés impérissables ; toi, tu donnes la tienne ! N’es – tu pas au-dessus d’eux ? N’es-tu pas l’enfant légitime que tout homme souhaite compter parmi les siens ? Nous avons vu six bons hommes, tous enfants illégitimes qui, par couardise, firent disparaître leurs hernies ombilicales, préférant vivre humiliés et méprisés pour finir par mourir ! A quoi leur a servi leur trouille de la mort ? Que tu aies peur ou non, tu finiras par mourir ! »
Au son envoûtant des instruments, on tint Sambou debout dans le sable. Un homme turbanné marmonna des versets ; on le fit coucher puis on l’égorgea sans que son gros nombril ne disparût, sans qu’il ne manifestât la moindre émotion, la moindre agitation sans veiller se faire bander les yeux. Il paraissait plutôt content d’être immolé à la prospérité du pays, que son père a conquis par les armes, humainement, sans humilier outre mesure les vaincus. Au tour de sa tombe à Salamanidah, trois ‘‘tabas’’ (colatiers sauvages) germèrent. Ils vivent encore et, en raison de leur taille, sont appelés ‘’tabanis’’ (petits colatiers sauvages).
Au fil des années qui suivirent le sacrifice suprême de l’héroïque Sambou ‘‘badama’’, Kankan car le lieu choisi par Mouramani Kaba s’appelait ainsi, Kankan, de hameau de culture, devint un centre florissant de négoce, un centre de culture islamique où vinrent s’installer des ressortissants de Diafounou en nombre considérable, attirés par sa prospérité.
Le Mandéka possédait un sens aigu de la protection de son étranger. Il en faisait un point d’honneur et pouvait se sacrifier pour la sauvegarde de celui qui s’est confié à lui car, disait – il, « la chose confiée est chère à Allah. Elle pleure. » Des groupes de plus en plus nombreux de Diafounounkas régoignirent Mouramani Kaba et firent de Kankan, une grande cité qui inquiéta les amis des Mandékas, les Peulhs du Ouassoulou. Ceux-ci organisaient des razzias contre les étrangers et leur enlevaient femmes et jeunes filles les plus belles qu’ils emportaient avec d’importants butins. Malgré le pacte d’amitié liant les Mandékas à ces Peulhs, la protection de Diafounounkas s’imposa, déclenchant une bataille entre agresseurs et protecteurs, à l’avantage de ces derniers. Femmes et filles enlevées furent récupérées et rapatriées. Dès lors, les Diafounounkas vécurent en paix et coexistèrent pacifiquement avec les Peulhs.
Au Mandé, la récolte du fonio comme celle du riz motivaient le sarclage de la place publique. Ces deux périodes précédaient le tressage des cheveux de Siakidi. Elles étaient des fêtes de la jeunesse. Selon qu’il s’agissait du fonio ou du riz, les amantes et les fiancées s’imposaient aux frais de leurs parents, le devoir de cuisiner au profit de leurs conquérants, de grands plats de la céréale récoltée, plats dont elles s’enorgueillissaient. C’étaient des occasions pour elles, d’immoler de gros coqs voire des chèvres dont se régalaient parents et amis de leurs amours. Auparavant, ceux-ci les gratifiaient des étrennes : pagnes et foulards en guise d’habits de fête, perles, d’oreilles, cauris, parures enviées qu’elles partaient fièrement en coquettes pour aller afficher à la danse, les capacités de leurs compagnons de jeunesse ou de vie. C’étaient des amours s’incères et purs. L’amant était le responsable de la jeune fille, son gardien, le garant de sa virginité.
A l’époque-là, les hommes Mandékas se faisaient tressés les cheveux comme les femmes. Le tressage des cheveux du chef Siakidi était l’occasion d’une grande fête à la quelle participait tout le pays conquis. Le jour fixé cet effet, était porté à la connaissance de tout le Peuple par des messages et par des crieurs publics au sein de chaque collectivité.
« Bonsoir ! Bonsoir ! Bonsoir ! » disait le crieur « Ecoutez femmes d’ici ! Ecoutez hommes d’ici ! Ecoutez tous ! Ecoutez jeunes et vieux ! Entendez le message du chef ! Entendez le message du propriétaire de la tête du pays ! Entendez les paroles du propriétaire de la voix du pays ! Après le sarclage de la place publique pour la récolte du riz, le pays connaît l’abondance alimentaire. En conséquence, les sages du pays ont décidé de tresser la tête du chef conquérant le dixième soleil de la lune qui suit la lune qui va sortir. La nouvelle lune paraîtra dans quinze soleils, sachez-le- la lune qui suivra cette lune sera la lune dont le dixième soleil verra le commencement du tressage. Voilà l’information dont les sages ont chargé le chef porté à la connaissance du Peuple et que je vous transmets fidèlement. Vous avez entendu, vous avez compris car l’événement nous concerne tous ! Qu’Allah nous accorde la bonne santé et la vie pour vivre ce soleil. Que celui où celle que j’aurais involontairement offensé m’en excuse en me considérant comme un ignorant. »
Alors, on préparait minutieusement et sérieusement l’évènement annuel au cours duquel le chef recevait des présents de toutes natures : bétail, habits particuliers, bijoux en métaux précieux, armes, paniers de noix de cola, de riz ou de fonio, couvris, tout cela trié sur le volet. Les tresseuses ou coiffeuses, de vieilles femmes expérimentées reconnues chastes épouses par conséquent ayant évité toute action illicite durant leur vie, propres de corps, de vêtements tout le pays. La recherche était facile car, au village, chaque habitant connait tous les autres et tous connaissent chacun de la communauté. Le moindre acte réprouvable de l’individu, de sa naissance à sa vieillesse, était enregistré, précieusement conservé dans la mémoire et rappelé à des occasions singulières. C’est pourquoi en pays Mandéka, l’enfant illégitime, le bâtard ne pouvait prétendre à aucun poste de responsabilité. S’il le tentait, il entendrait dire ce qu’il est réellement à la grande honte des siens. Egalement, toute bonne action, la bonne conduite sociale, la chasteté de l’homme ou de la femme sont enregistrées dans les mémoires et rappelées lors de certains événements. Elles honorent ainsi leurs auteurs. Dans chaque communauté donc, il était aisé de désigner la vieille femme responsable qui satisfasse aux critères de tresseuse du chef Siakidi.
A l’approche du jour, toutes les femmes désignées par les communautés, étaient rassemblées pour le choix de quatre d’entre elles qui auraient l’honorable mission de toucher de leurs mains, les cheveux intouchables du chef vénéré, de démontrer leurs talents de coiffeurs de jouir du prix de leur chasteté et de leur savoir – faire.
Quant à celles qui n’étaient pas retenues, elles recevaient chacune en guise d’encouragement, outre les éloges des griots et les félicitations de Siakidi, une génisse. Elles participaient à la place d’honneur, à toute la cérémonie de tressage avant de retourner dans leurs communautés respectives, comblées de cadeaux et d’honneur. Les festivités duraient quatre soleils à raison d’une tresse par jour. En effet, la respectable tête respectée de Siakidi portait quatre tresses : une sur chaque tempe, une sur la nuque et, au milieu du crâne, la longue tresse qui tombait sur la joue gauche ou droite, selon l’humeur de son porteur. Chaque tresse devait être soigneusement ornée de plaquettes d’or, d’argent, d’aluminium et de cauris. Durant plusieurs soleils, les tresseuses élues par un collège de sages étaient installées dans une vaste case servant à la fois de vestibule et de palais de concertation des grands dignitaires du pays. Là on leur apportait tous les soins, soustraits à tous les regards envieux et maléfiques. Elles s’y reposaient et s’engraissaient à l’ombre, consommant les mets les plus délicieux du pays. Elles ne manquaient de rien durant tout leur séjour dans le vestibule. Le service du protocole veillait particulièrement à cette facette du tressage.
De l’annonce de l’événement au jour de la célébration, les cadeaux affluaient de toute la contrée. Le bien matériel ainsi accumulé et qui constituerait une fortune colossale de nos jours, n’était nullement la propriété du chef Siakidi. Il provenait du peuple qui devait en jouir. Tous les grands chasseurs, tous les guerriers émérites, tous les chefs de communautés, tous les griots et tous les joueurs d’instruments de musique, les amateurs de danse, les gourmets, les curieux tous bienvenus, se retrouvaient sur la place publique comme pour un festival, le jour du tressage. Un concert tonitruant de tams-tams, de tabala, de flûtes, de sifflets de chasseurs, de louanges de griots et de griottes qui s’égosillaient, bref un concert de tous les instruments de musique accueillait le passage de Siakidi de sa résidence au vestibule les tresseuses l’attendaient, assises sur des peaux de bœufs, de moutons, de lions recouvertes d’épaisses couvertures en laine de mouton et en cotonnade.
Majestueux, imposant, le sourire découvrant des dents éclatantes de blancheur, Siakidi le guide des troupes guerrières se laissait guider par la première tresseuse, celle qui était chargée de la principale tresse, la longue tresse tombante du milieu du crâne. Elle faisait prendre à son illustre client, la position qu’elle désirait et que le patient devait conserver durant toute l’opération : c’était la règle de noblesse qui l’exigeait.
-« Peuple ! Vaillant Peuple ! Peuple invaincu et invincible. Ton guide, l’Enfant qui est auguste père, le fils qui est son grand-père, cet Enfant-là, ce glorieux s’est installé. Mère Sanaba, la première femme chaste va bientôt toucher ses cheveux sacrés. Elle s’est saisie de son ‘‘balani’’ (peigne à une seule dent) en ivoire. Les dix taureaux rouges à sacrifier à cette occasion sont terrassés. Avant de les immoler, nous avons coutume de manifester. Saluons donc la première tresse ! Honorons-la de notre joie ! » Déclarait Dansotouman Camara.
Alors, la cité s’emplissait de musique ; les égorgeurs immolaient les dix taureaux rouges au même instant, la vieille Sanaba, lentement, solennellement, commençait à défaire l’ancienne tresse. Le travail exigeait beaucoup de patience ; il durait toute la journée avec seulement une courte interruption pour le repas. De même, les réjouissances très animées et enthousiastes, la ripaille ne connaissaient pas d’arrêt. La viande fraiche était en partie distribuée aux vieux, en partie cuite dans d’énormes marmites, canaris en terre cuite, en partie grillée à la braise. Hommes et femmes, jeunes et vieux, chacun avait le choix abondant de ce qu’il désirait consommer : cous-cous arrosé du bon lait crémeux de vache, fonio cuit à la vapeur accompagné de l’épaisse sauce de gombo, riz à l’odeur appétissante assaisonné de jus de viande fraiche, ‘‘tô’’ (patate cuite de farine de manioc) à sauce gluante donc laquelle nageaient des morceaux de viande pilée, ignames cuites ou grillées, purée de patate au beurre de vache jus de néré agrémenté du bon lait crémeux, du miel et garni de gratin de fonio. Les noix de cola les plus grosses étaient distribuées à profusion aux vieillards et aux adultes des deux sexes. Ainsi, durant quatre soleils successifs, à raison d’une tresse soigneusement ornée et dix taureaux rouges immolés par soleil, les festivités se découlaient. Pendant ce temps, il n’était donné qu’aux seules coiffeuses de voir leur art sur la tête du chef. A la fin de chaque opération quotidienne, l’ouvrage était soigneusement camouflé dans le ‘’bambadah’’ (coiffure) de l’illustre patient.
Le vendredi, cinquième soleil, était consacré à la clôture des manifestations. Le matin de très bonne heure, le service du protocole installait le trône sur un tapis en laine de mouton sous le grand fromager de la place publique, ce fromager qui fut témoin de toutes les assemblées, de toutes les palabres, de maintes réjouissances et de maintes réconciliations. Autour du trône, des nattes, des peaux de bêtes étalées devaient servir de siège à la notabilité, aux grands dignitaires et aux tresseuses. A un moment de la matinée, quand la place grouillait de monde, des ovations accueillirent Siakidi. Des louanges des griots et le concert de tous les instruments de musique amplifiaient les acclamations. A la suite du tour d’honneur, le chef occupait son trône. Teint d’ébène, grand, gros et fort, yeux étinceleurs regard perçant, vêtu comme la majorité des hommes de son époque, sans aucune distinction honorifique apparente ou de différenciation, ce grand guerrier en imposait par sa modestie. L’‘‘Homme’’ ne l’était ni par l’habit, ni par le matériel, mais seulement par la valeur et les vertus humaines qu’il incarnait. Dansotouman annonçait :
-« Honorables Anciens du pays ! Peuple mandéka ! Peuple mandéka ! Hommes et femmes, jeunes et vieux ! Nous voici au terme de la cérémonie car, quand la pirogue fait ‘‘sing’’ elle est arrivée au banc de sable ou au débarcadère. Des femmes hors du commun, femmes parmi les femmes, nos mères Sanaba, Doussou, Amina, Soroba avaient soustrait notre chef à l’affection générale du peuple durant quatre soleils. Chacune de celles-là a fait lever le cheval tombé. Nous le savons bien, au Mandé comme dans le pays que nous occupons, les femmes vertueuses se reconnaissaient par l’épreuve du cheval tombé. C’est rarissime de voir cet animal à terre par suite d’un faux pas ou par une maladie. Si d’aventure cet événement se produisait, le coursier ne pouvait se lever que sous l’influence mystérieuse d’une femme chaste qui se présentait à lui en tenue d’Adam. Chacune de ces tresseuses a donc honoré ses enfants son mari et ses parents. Tout acte méritoire doit être glorifié à un moment propice. C’est le jour de rendre l’hommage à nos vertueuses mères, épouses, sœurs et filles. »
Mère Sanaba nous rend notre chef aimé, ce matin ! Mère Amina nous autorise à revoir l’Enfant glorieux ce matin ! Ce matin, mère Sanaba nous retourne l’Enfant du mérite ! Ce matin, mère Doussou nous rend le lion de la conquête. Celui-ci est devenu plus jeune, plus beau, plus fort que jamais ! le chef d’œuvre qu’elles ont réalisé mérite non seulement des éloges, mais aussi une bonne récompense, une récompense digne des vertus qu’elles incarnent et digne de leur talent ! »
Cette incite faisait pleuvoir les cadeaux de toutes natures : cotonnades, spécialement tissées et décorées, poulets, chèvres moutons, vaches, paniers de riz, de fonio, de manioc sec, de noix de cola, gourde de miel venaient des différentes délégations présentes à la cérémonie, au profit des tresseuses.
« A présent, reprit Dansotouman, le Doyen des Anciens qui a mission de découvrir l’ouvrage, nous apprend que ses mains sont ankylosées et que ses jambes sont paralysées. » Sourient, Dansotouman ajouta : « Il ne peut donc pas se déplacer pour satisfaire notre curiosité aiguisée. Soignons notre Doyen pour lui permettre de s’acquitter de son honorable devoir ! J’ai la certitude que le Peuple mandéka foisonne de guerriers de tels maux. Il est Peuple généreux, Peuple grand, savant, courageux, laborieux auquel rien ne manque grâce à Allah et à nos aïeux ! »
Encore, les délégations défilaient, offrant d’importants présents en nature pour guérir le Doyen de son ankylose et de sa paralysie.
-« Et moi, poursuivait Dansotouman, ma bouche est pâteuse ; elle n’arrive plus à prononcer correctement les mots. Pourtant, elle doit inviter le Doyen à satisfaire notre curiosité ! Que faire ‘‘Ndjalou’’ (mes maîtres) ? »
Des cadeaux s’entassaient à ses pieds et des bêtes étaient apportées à son domicile par les délégués.
-«Eh bien ! Tout va pour le mieux. Le Peuple a manifesté son désir : il a gratifié nos vertueuses et artistes vieilles femmes de cadeaux considérables : il a guéri le Doyen de son ankylose et de sa paralysie. Il a curé les dents du forgeron et a rincé proprement sa bouche pour lui permettre de bien parler. Mais … mais la tête qui guide tout un Peuple, la tête qui raisonne, pense et décide, cette tête précieuse est portée un homme hors pair, un homme valeureux, l’enfant de la femme de cuisine, l’enfant qui a fait l’honneur à son illustre famille et à tout le monde ! Cet homme acceptera-t-il que le Doyen lui ôte le bonnet ? » Déclara Dansotouman.
Alors, plaquettes d’or, plaquettes d’argent, anneau d’aluminium, anneaux de cuivre, grandes couvertures, sabres décorés de motifs rares, flèche armées, lances ornementales, chaussures, bonnets, habits confectionnés pour la circonstance, céréales, tubercules et fruits inondaient la place publique. Durant le remue ménage que leur dépôts occasionnait, le Doyen se levait, ôtait solennellement le bonnet de la tête de Siakidi en marmonnant des versets mystiques. Les tresses de cheveux brillaient alors d’éclats jaunes et argentés sous les rayons solaires. Des ovations d’admiration appréciaient l’ouvrage des vieilles femmes les instruments de musique résonnaient ; l’on chantait à la gloire de Siakidi et l’on dansait sous son regard attendri de satisfaction. On lui présentait un cheval blanc harnaché : c’était le moment du ‘‘kébo’’ (danse des héros).
Siakidi enfourchait le coursier, faisait un tour d’honneur de la place au rythme des instruments de musique tout en faisant tournoyer la longue tresse du milieu qui, par le jeu de la tête, finissait par n’être vue que grâce aux éclats projetés par son ornementation. Il s’armait d’un sabre, faisait danser le cheval, mimait des scènes de bataille. D’autres cavaliers, des guerriers émérites, des héros qui, également faisaient danser leurs chevaux, le rejoignaient bientôt. Tous maniaient des armes de l’une et de l’autre main, démontrant qu’ils pouvaient frapper l’ennemi aussi bien de la main droite que de la gauche. Le ‘‘Kébo’’ marquait la fin de la cérémonie de tressage des cheveux de Siakidi. Après que tous les danseurs se fussent retirer de la place, les nécessiteux récupéraient les cadeaux offerts au chef et laissés sur place à l’exception des métaux précieux et des armes. Ils s’en servaient pour mieux vivre pendant des lunes.
A la suite des réjouissances, Mamori Keita et son fils unique Mamoudou qui appartenaient à l’Etat-major de leur oncle maternel Faramori, retournèrent à Fadama L’oncle maternel du mandéka est sa vache laitière dont les filles sont destinées en priorité aux neveux. Faramori choisit Nankaria, belle et charmante fille, comme fiancée du jeune Mamoudou. Cependant, celui-ci souffrait de son état de fils unique, état qui, pour lui, assombrissait son avenir. Après réflexion sur ses futures fiançailles, il dit un jour à son père qui le chérissait :
-« Mon père, la solitude ne convient qu’au Créateur Allah. L’être humain est toujours mieux dans une société surtout dans le milieu mandéka que tu connais réellement, j’ai le grand désir d’être parmi mes frères et mes sœurs même si je dois passer toutes les journées à me quereller avec eux. Malheureusement, je suis seul. Je voudrais te proposer une idée sans vouloir t’offusquer. Si ce que je vais te dire est une erreur ou une faute, tu voudras bien m’en excuser. »
-« Je te comprends mon fils, lui répondit Namori. Je sais qu’un seul doigt ne peut prendre une aiguille à terre. Je sais également que ce sont les ailes d’un grand nombre d’oiseaux volant ensemble qui font du bruit. Je sais aussi que la famille nombreuse unie est source de bonheur et de respect. Mai, l’homme peut-il échapper à son destin ? Ce n’est pas de ma faute si tu es seul enfant de ton père. Ton destin sera peut-être meilleur en ce sens. Il est possible que toi, tu sois père d’une multitude d’enfants. C’est pourquoi, j’apprécie le choix d’une fiancée que mon oncle a fait en ta faveur. Avec cette jeune fille de bonne famille, tu auras des enfants. »
-« Ce que tu dis est la vérité, mon père, répliqua Namoudou. Mais ce n’est pas mon idée. Je pense autrement. Je désire partir au secours de nos troupes du sud qui, selon les messagers, subissent des revers. Je préfère en conséquence que la belle Nankoria qui est trop belle pour moi, au lieu d’être mon épouse, soit ma marâtre. Je te supplie d’agréer cette proposition car, il est rare que l’enfant unique qui part en guerre, en revienne. Au lieu de laisser une jeune veuve, accepte de procréer encore pour multiplier ta descendance et pour me tirer de la solitude familiale. »
Ces propos, malgré les excuses préalables de son fils, secouèrent Namori qui entra dans une colère violente et vociféra :
-« Quoi ? la poule a-t-elle promis à son poussin de l’allaiter à son éclosion ? A mon âge, tu veux faire de moi un inceste ? Tu veux en ajouter à mes chagrins et me ridiculiser aux yeux des gens ? Prendre pour épouse la femme qu’on te propose ? Pour qui me prends-tu ? T’ai-je donné le jour pour m’honorer ou pour me vilipender ? Ah ! Ton dessein est bien sinistre ! Si tu ne m’aime pas, tu peux aller chez le père que tu t’es choisi ! Va, sors de ma case ! » Mamoudou s’excusa, demanda pardon tout étendu aux pieds de son père, les mains au dos.
-« Pour me faire oublier l’affront, je demanderai à mon oncle Faramori de faire célébrer ton mariage dans les trois soleils qui viennent. », dit le père.
-« Epouser une femme, c’est se donner des soucis permanents. C’est se diminuer en force physique en cette période de guerre où l’on en a plus que besoin. Je dois me rendre au front sud pour me battre contre l’ennemi. Refuser le mariage, c’est offenser mon père, c’est le décevoir alors qu’il m’a de tout temps tenu en haute estime. Sa déception me porterait grand préjudice ! Qu’Allah m’en garde ! Sans lui désobéir, je trouverai bien la solution qui nous satisfera tous deux ! » S’est dit intérieurement Mamoudou qui se rendit aussitôt auprès de Djeli Missa, fidèle griot et confident conseiller de Faramori. Il lui fit fidèlement le récit de l’incident qui venait de l’opposer à Namori son père. Il lui demanda d’intercéder auprès de Faramori en vue de faire accepter par son père d’épouser Nankoria.
Nankoria, avec son teint clair, sa belle chevelure, son nez droit, ses gros yeux clairs aux iris maron, ses lèvres minces recouvrant des dents éclatantes de blancheur, son bassin large, ses jambes bien moulés ses seins arrondis, sa taille élancée, sa grâce naturelle, rendait concupiscent tout homme qui la voyait. Pourquoi Mamoudou déclinait-il l’hyménée d’une si belle créature ? Tout simplement parce qu’il désirait ardemment des frères et des sœurs en bon Mandéka au pays duquel le vieillard sans nombreuse progéniture n’est qu’une petite personne, indigent ne pouvant pas jouir de la même considération que son camarade du même âge, père d’une nombreuse famille. Les rixes éventuelles, les productions agricoles, les travaux de construction et de couvraison des cases, sont tous à l’avantage du second.
Le premier est un petit vieux (Kémoni) alors que le second porte le titre respectueux de grand vieux (Kémoba) qui fait l’orgueil des siens. « Si une personne minimise le complot, c’est qu’on l’a tramé en sa présence ! » Mamoudou confia donc son dessein à Djéli Missa : « Je vais accepter de célébrer le mariage, lui dit-il. Je partirai ensuite à la guerre sans connaitre Nankaria comme femme. Nous ne partagerons pas la même couche. Au bout de quelque temps, quelques lunes, vous recevrez un message qui vous annoncera ma mort. Comme je n’ai pas de frère pour hériter de moi et comme je n’aurai pas touché Nankoria, vous amènerez mon père à faire d’elle son épouse. Je ne doute pas que vous parviendrez à le convaincre que cette liaison n’est pas inceste. Si je ne meurs pas en guerre je ne reviendrai que lorsque j’aurai un frère ou sœur. » les choses se déroulèrent à la satisfaction de ce dessein. Namori eut successivement de la belle Nankoria, trois garçons. Par ses exploits guerriers, son fils Mamoudou, parvint au titre de Chef de troupes à son insu. Celui-ci revint incognito au pays après dix années d’absence ou de résidence artificielle au –delà. L’annonce de son arrivée inattendue fit grand bruit. Sans être nommé, l’on parlait seulement du retour d’un chef de troupes. Au débarcadère, Nankoria lavait le linge pendant que son troisième garçon jouait sur le sable fluvial à côté d’elle. Namoudou reconnut la mère qui n’avait rien perdu de sa beauté et de son charme, admira l’enfant qui lui ressemblait, ordonna de lui amener. Il le fut asseoir à scelle devant lui sur le cheval blanc qu’il montait, le caressa et fit son entrée dans la cité avec son jeune frère.
Par ailleurs, à Takoura, résidence de Siakidi, un évènement imprévu devait agiter tout le pays. Hélas ! tout ce qui commence finit. L’être humain le plus grand en valeur et en vertu, le plus respecté voire le plus adoré s’efface physiquement, rongé par le temps ou par la maladie. Il disparait de la vue de ses admirateurs, de ses amis et de ses parents. C’est la loi de la nature. Seule la renommée résiste aux intempéries, défie le temps, se moque de la maladie et méprise la mort qui a raison de toutes les créatures Siakidi le valeureux, le conquérant de la contrée, subit cette loi inexorable. Il avait bravé les flèches, les sabres, les hachettes et les lances de l’ennemi. La sorcellerie les truquages fétichistes et maraboutiques n’ont rien pu contre lui. Il était couvert de gloires à la tête d’un pays dont il avait largement décentralisé et déconcentré l’administration : ce qui explique de nos jours l’esprit d’indépendance, d’égalitarisme et de franchise brutale du Mandéka. La nouvelle qui se répandit comme une trainée de poudre consterna toute la contrée. Toutes les communautés de toutes les confessions déléguèrent des représentants pour participer aux funérailles de l’illustre défunt. Siakidi le grand Chef, le conquérant plein d’humanisme, le généreux invincible était terrassé par la mort. Il s’était couché pour toujours, pour l’éternité après avoir conquis un vaste territoire au profit des Mandékas.
La cérémonie monstre qui réunit à cette triste occasion, toutes les classes sociales du pays, tous les grands maîtres du mystère, les détenteurs de toutes les catégories de fétiches, les adeptes de toutes les confessions connues alors, tous les grands chefs guerriers, cette cérémonie-là, fut sans précédent. Guerriers et chasseurs rivalisaient d’adresse, danseurs et chanteurs suivaient le rythme des tams-tams, émouvaient par les éloges pathétiques posthumes du héros disparu. Les joueurs de ‘‘bolons’’ faisaient venir les larmes aux yeux par leur musique funèbre nostalgique.
Le Génie de la communauté ou de l’ethnie participe à part entière à tous les évènements de ses protégés, c'est-à-dire de la collectivité concernée avec laquelle il s’est lié d’amitié. Celle-là est –elle agressée par des guerriers ? aussitôt, l’armée du génie vole à son secours. C’est ainsi que lors de la bataille, des cavaliers inconnus apparaissent et se battent contre l’envahisseur. Ils sont souvent aidés par des insectes ou par des phénomènes naturels qui font triompher de l’ennemi, la collectivité attaquée.
Le génie protecteur des Condé était présent à la cérémonie car, des cavaliers montant des chevaux blancs magnifiquement harnachés, se voyaient sans que personne ne connût leur origine. Un nuage d’abeilles inoffensives pour la circonstance couvrait le ciel au dessus de la cité. Des tourbillons bloquaient les manifestations de temps en temps, obligeaient danseurs et musiciens à s’abriter. Si toutes ces manifestations de la nature effrayaient les jeunes gens, les Anciens savaient bien qu’elles étaient signes de la solidarité du génie tutélaire.
Par moment, la foule faisait le vide devant un groupe d’hommes vêtus de petits boubou teints en ocre avec de la vase ou avec la mixture d’écorces de plantes et couverts de cauris sur lesquels était aspergé du jus de cola. Ils étaient des féticheurs réputés dangereux et inspirant l’épouvante.
Ils exhibaient leurs malefices mortels. Parmi eux des cracheurs de feu démontraient leur savoir qui ahurissait les profanes. D’autres perçaient leurs joues avec des piquants de porc-épic qui traversaient leurs bouches. La sorcelerie au grand jour côtoyait son ennemi fétichisme sans affrontement.
Pour les instants, toutes sortes de manifestations étaient tolérées. Mais des membres du conseil des Anciens ne cessaient de rappeler à l’ordre, les uns et les autres pour éviter des accrochages entre féticheurs, entre sorciers, entre islamistes et ceux-là.
« Nous vivons un soleil, disaient-ils, un soleil qui n’admet aucune mauvaise action. Le roseau dans la brousse ne nuit pas à l’homme, s’il nuit c’est par la main maléfique du marabout. La cola, dans sa gousse au colatier ou entassée dans le panier du marchant au marché, ne tue pas l’homme. Si elle devient mortelle, c’est par la terrible et nuisible salive du féticheur. Attention ! ‘‘Simbo’’ quoique la poule n’ait jamais promis à son poussin de l’allaiter à son éclosion, vous, vous devez promettre sans déclaration de ne faire aucun mal aujourd’hui. »
« Que les descendants et les adeptes de Fakoli maîtrisent leurs sciences pour éviter les flèches perdues. Chaque participant et tous les participants aux présentes cérémonies doivent retourner sains et saufs à leurs domiciles ! Que les islamistes tolèrent tout ce qu’ils verront au cours des hommages que nous rendons à leur illustre tuteur ! Que les gens de nuit se gardent de toutes actions action mauvaise préjudiciable au bon déroulement des funérailles ! Démontrez toutes vos connaissances en hommage à notre guide mais sans nuire à l’homme ! » Le Doyen des Anciens faisait bien de mettre les gens en garde car, ce genre de rassemblement hétérogène où chaque groupe de confession démontre son savoir, les individus vulnérables non traités aux antidotes des fétiches ou des sorciers deviennent des victimes malheureuses s’ils se bazardent contre le souffle du vent.
Grave, silencieux, le regard perdu dans le vide, Dansotouman Camara vivait mort. Son camarade, son ami, son ‘‘djati’’, son confident, son alter-égo disparaissant, pour lui, la vie n’avait plus de sens. Une amertume sans borne le rongeait et le consumait lentement, mais sûrement. Les Anciens se concertaient, murmuraient entre eux, pour certainement fixé le moment et le lieu de l’inhumation. En effet, il fut diffusé que l’honoré corps recevra sa sépulture le lendemain dans la matinée. Alors, Dansotouman se leva et déclara :
-« Nous devons remercier Allah pour nous avoir accordé la longue vie. L’homme trouve son séjour terrestre très court mais, il n’arrive pas malheureusement à remplir ce laps de temps d’œuvre utile à ses semblables. La volonté divine est incontournable parce qu’Allah est Souverain. Nous tous qui sommes présents ici, nous souhaiterions en toute sincérité que notre chef, ce grand Combattant conservât la vie éternellement tant qu’il fut utile à son Peuple. Malheureusement, ni les discours élogieux, ni les bruits que nous faisons depuis ce matin, ni les démonstrations de savoir, ni les fleurs, ni les lamentations ne peuvent plus jamais le ramener à la vie sur cette terre. Il fut grand, très grand celui que nous regrettons aujourd’hui. Siakidi était l’arbre géant de la forêt, l’arbre qui domine les autres et qui abrite les oiseaux, une multitude d’oiseaux. Cet arbre là tombé, tous les oiseaux se dispersent car c’est lui qui leur donnait l’asile et les nourrissait de ses fruits mielleux. A vous respectés Anciens, je dois vous livrer le testament de mon ‘‘djati’’ (maitre). Nous avons tous constaté que c’est homme n’était pas comme tous les hommes : il était extraordinaire, singulier aussi bien par ses valeurs guerrières que par ses connaissances, son savoir, sa prévoyance et son jugement. »
« Sachant que son existence terrestre arrivait à sa fin, il me confia de creuser côte à côte deux fosses pour son sépulcre et que Takoura doit être sa sépulture. Voilà les dernières volontés respectables de celui qui nous a guidés dans l’honneur jusqu’à ce jour. »
Dansotouman s’assit et ne prononça plus un seul mot durant toute la journée des funérailles. Le lendemain matin, jour fixé pour l’inhumation de Siakidi, l’on trouva ce grand forgeron plongé dans l’éternel sommeil : il était réellement mort dans sa grande case. Alors l’on comprit la communication qu’il fut la veille au nom de son patriarche ami.
-« l’être que l’amitié a tué n’est pas mort pour rien ! dit le Doyen du conseil des Anciens. Les vœux de l’enfant légitime sont souvant exaucés. Courtiser deux Rois est un signe de fourberie et de lâcheté car, le courtisan flatteur trouvera toujours le second Souverain supérieur au premier même si celui-là n’arrive pas à la cheville de celui-ci en valeurs humaines. La fidélité n’est pas le propre de la majorité des hommes de caste. Comme les femmes ils renvient le pauvre en faveur du riche, l’absent en faveur du présent, le faible en faveur du fort, le malade en faveur du bien-portant. Dansotouman a fait le serment de ne jamais se séparer de son ami ! Voila qu’il le suit dans son retour au village eternel. Dansotouman est mort ! L’émotion est grande ! Conformément aux dernières volontés du défunt, sa tombe voisinera cette de Siakidi. Côte à côte couchés, leurs âmes veilleront désormais sur les Mandékas de cette région qu’ils ont conquise humainement. »
« Les Deux hommes furent inhumés dans la consternation générale, après avoir reçu tous les honneurs dû à des patriarches vénérés. »
Solomoudou se tut, fixa son regard nostalgique sur son jeune visiteur qu’il venait de combler d’une page d’histoire puis, il ajouta :
-« Malheureusement, les successeurs de Siakidi ne furent pas unis. La mentalité de frère consanguin prévalut sur la raison d’unité ; l’ainé Sambou ‘‘Badama’’ avait servi volontiers de sacrifice humain pour la prospérité de Kankan, la résidence des hôtes. Grand Solomoudou le puiné, Ansoumana le benjamin de Siakidi ainsi que ses frères, chacun avec ses partisans, se dispersèrent. Ils vécurent indépendants les uns des autres, parfois en rivaux, ne se retrouvant que face à l’ennemi venu de l’extérieur et à l’occasion de certains événements importants. »
« - La désunion au sein de la famille amène la division et la dispersion de ses membres. Le corollaire de la discorde est l’émiettement des forces qui conduit inéluctablement à l’affaiblissement, prélude de la ruine. Nos aïeux ne disaient-ils pas : « Quel que soit l’immensité d’une cité de discorde, elle est vouée à la ruine » ?
« Le territoire conquis par Siakidi ne fut pas ruiné mais, il s’affaiblit énormément par les divisions internes de la consanguinité. Par ailleurs, le genre humain aime, respecte et conteste le pouvoir fort, centralisé et ferme pour éviter l’anarchie préjudiciable : cela a manqué au Conquérant Siakidi. Guerrier intrépide, bon patriarche respecté de tous, il ne voulut pas astreindre les membres de sa famille à une organisation centralisée qui, certainement, aurait empêché des ambitions et l’orgueil qui ont dispersé ses héritiers successeurs. »
Que de héros sont ignorés de l’histoire écrite !




















