
Mais au-delà de tout, cette cérémonie de dédicace fut l’occasion de faire comprendre aux plus jeunes, de démontrer aux anciens qui n’y croyaient peut-être pas, et à réaffirmer à ceux qui étaient déjà convaincus que le Bembeya Jazz national est en soi une certaine histoire de la Guinée, dans une de ses multiples facettes. Cela, les témoignages successifs qui y ont été apportés l’auront amplement démontré. Du présent et de l’actualité, il en également été question. Bref, le livre, vu qu’il portait sur le mythique Bembeya, est un dialogue de la Guinée avec elle-même.
Que l’événement ait particulièrement mobilisé des hommes et des femmes de culture n’avait rien d’étonnant. Il faut dire que la dédicace d’un livre est avant tout culturel. Et quand le livre en question porte sur un orchestre aussi emblématique que l’a été et l’est encore le Bembeya Jazz national, on imagine aisément que la surprise aurait été le désintérêt de l’événement auprès du monde de la culture. Il y a cependant une troisième dimension de la cérémonie de dédicace d’hier qui complète son volet culturel. C’est la vocation d’un des auteurs, en la personne de Justin Morel Junior. Un aspect que la présentatrice du livre, Fanta Kaba, n’a pas oublié en rappelant à propos qu’en 2000, JMJ, comme l’appelle affectueusement ses nombreux fans, a été sacré meilleur journaliste culturel du siècle. Souleymane Keïta, pour sa part, bien qu’ayant suivi une formation de juriste, aura montré par sa participation active à l’avènement de cette œuvre qu’il est un passionné de la chose culturelle. Une passion sans laquelle il n’aurait certainement pas passé 27 longues années à fouiller pour permettre aujourd’hui que le Bembeya Jazz soit à jamais immortalisé.
Mais comme on le disait précédemment, la cérémonie de dédicace à laquelle il nous a été donné d’assister fut tout d’abord l’occasion de démontrer que le Bembeya est avant tout un concentré de l’histoire du pays. Une histoire tout d’abord et tout naturellement culturelle. Cela a été démontré au cours de toute la soirée. Mais les témoignages de Hadja Fanta Camara, sœur de feu Aboubacar Demba Camara et de Moussa Moïse Konaté, ancien technicien et enregistreur attitré de toutes les grandes chansons qui avaient fait la renommée des orchestres pendant la première République l’ont davantage évoqué avec éloquence. Ainsi, le rappel par Hadja Fanta Camara du mémorable passage du Bembeya et de la prestation particulièrement réussie qu’Aboubacar Demba Camara y avait livrée, a permis à la nouvelle génération de se faire une idée de ce qu’a été cet orchestre. Pour sa part, les anecdotes émouvantes de Moussa Moïse Konaté sont indicatrices de la conjoncture particulièrement exécrable dans laquelle travaillaient les artistes de l’époque. Situation difficile certes. Mais ces difficultés mises en relation avec la qualité des œuvres font mieux ressortir le talent, le génie et la bravoure dont avaient fait montre ces pionniers de la culture guinéenne.
De l’histoire politique, le Bembeya était également l’incarnation. Et cela aussi est ressorti au cours de cette soirée de dédicace. Cela commence par le fait qu’au-delà de la dimension strictement musicale, le Bembeya Jazz et plus globalement tous les grands ensembles orchestraux de la révolution avaient une mission de défense et de promotion de l’identité nationale. Cela, Sékou le gros l’aura mentionné en filigrane. Mais cette vision angélique des choses n’était certainement pas la seule. Loin s’en faut. Et c’est pourquoi, pendant son témoignage, Mamady Condé, un des seize enfants de Feu Emile Condé, fondateur du groupe en 1961 à Beyla, n’a pas caché que ce dernier a fini ses jours dans les geôles du Camp Boiro. Pour sa part, Django Cissé a fait mention du "sérieux" qui était, selon lui, la caractéristique de la révolution. Une caractéristique dont le rappel a suscité des rires chez de nombreux spectateurs, mais qui, cependant ne manque pas de sous-entendus. De l’histoire, il en a été question. Mais le présent, comme on l’annonçait, n’a pas non plus été occulté.
En effet, si le passé du pays fait l’objet d’une certaine controverse, le présent et l’avenir se résument, pour leur part, dans les concepts unificateurs de pardon et de réconciliation nationale. Or, ces deux concepts ont été explicitement mentionnés. D’abord par Mamady Condé qui, au nom de toute sa famille, a annoncé qu’il pardonnait. Il pardonnait la mort de son père au camp Boiro. Philosophe, il estime que c’était là un fait du destin. Même si la réconciliation nationale semble la justification la plus compréhensible. Sékou le Gros, de son côté, a parlé de la réconciliation nationale en pointant la médaille accrochée à sa redingote et qu’il confie lui a été offerte par l’actuel président de la République, le Pr. Alpha Condé, en signe de réconciliation. Ainsi donc, l’occasion de la dédicace de ce livre fut une opportunité de dialogue de la Guinée avec elle-même. Comme pour dire qu’avec la culture, est possible ce qui ne l’est pas encore en politique. Et tout le mérite des auteurs de ce livre d’avoir permis de révéler cette vérité.
Et la cérémonie a pris fin avec les recommandations du numéro 1 des maisons d’Editions Harmattan Guinée. Selon Sansi Kaba Diakité, comme toute œuvre de construction nationale, la production des œuvres littérales requiert le soutien de chacun et de tous. Un soutien de la part tout d’abord des mécènes et sociétés. Mais également un soutien de la part de lecteurs qui doivent faire l’effort d’en acheter. En ce qui concerne le livre dont c’était la dédicace, ces recommandations prennent un relief tout particulier dans la mesure où les témoignages qui ont été entendus à l’occasion de cette cérémonie ne sont que la face émergée de l’iceberg.
Boubacar Sanso Barry pour GuineeConakry.info




















