
Les députés pensent plutôt à eux-mêmes
La Guinée de ces dernières années a ceci de singulier qu’on y a tendance à surestimer la portée des événements. Il en fut ainsi de l’élection présidentielle de 2010, ou encore de l’atteinte du point d’achèvement de l’initiative PPTE. Contrairement aux espoirs démesurés qui avaient été savamment entretenus à la veille de chacun de ses événements, présentés à l’époque comme majeurs, il ne s’est rien produit de significatif après. Le miracle a toujours posé un lapin aux Guinéens. Eh bien, l’histoire risque fort malheureusement de se répéter avec la nouvelle Assemblée nationale. Car les députés qui la composent, à peine installés, commencent à penser à eux-mêmes, et non aux problèmes des Guinéens qu’ils savent pourtant urgents et épineux.
En effet, depuis l’installation du bureau de l’Assemblée nationale, les débats se rapportant au nouveau parlement ne portent que sur les conditions de vie et de travail des députés. Il s’est tout d’abord agi d’une prime d’entrée de 30 millions de GNF, que beaucoup d’entre eux n’ont acceptée que, contraints et forcés par l’opinion publique. Et alors que cette parenthèse vient à peine d’être fermée, les voilà qui dénoncent le délabrement et l’insalubrité du Palais du peuple, leur siège provisoire. Et pour couronner le tout, indépendamment des bords politiques, certains députés brandissent aussi le retard accusé dans le versement de leurs honoraires, ou encore ce qu’ils appellent l’immixtion de l’Exécutif dans le fonctionnement de leur institution. Mais en fait, d’immixtion, il s’agirait de modifications apportées à des listes de députés devant prendre part à des missions à l’étranger notamment. Sous ce vocable, se cache donc une frustration liée au fait d’avoir été privé des perdiems se rattachant à ces missions. Comme on le voit, tout se ramène globalement à des revendications portant sur des intérêts plutôt personnels.
Faire montre de compréhension
Bien entendu, il n’est pas question de dire qu’ils n’ont pas le droit d’aspirer à un cadre de travail propice. De même, on ne leur demande pas de pousser leur sacrifice au point de renoncer à leurs honoraires. Il est du devoir des autorités de leur garantir la jouissance effective de leurs droits. Cependant, on se serait attendu à ce que les nouveaux députés fassent montre de compréhension et de tolérance. Eux qui doivent certainement se rappeler quels sacrifices le peuple a consentis pour qu’ils soient là où ils sont aujourd’hui, devraient moins se plaindre ! D’autant plus qu’ils ont pleinement conscience des fléaux auxquels cette population-là est confrontée. Ils savent, en effet, que beaucoup, sinon la majorité de leurs militants de Conakry même, s’entassent dans des taudis malpropres et baignant dans de visqueuses et noirâtres eaux sorties des égouts, s’éclairent à la bougie et boivent de l’eau sortie de puits à l’hygiène plus que douteuse. Dans un tel contexte, qu’ils invoquent le train de vie de certains parlements de la sous-région pour justifier leurs prétentions, est incontestablement une insulte !
Le plan ne semble point lumineux
Or, ce n’est pas de ce point de vue uniquement que les Guinéens ont à se sentir insultés par les agissements de leurs nouveaux députés. Rabaissés, ils le sont également avec le fait que le plan d’action du nouveau parlement ait été élaboré au cours d’un atelier de formation. C’est en effet en guise de conclusion à l’atelier de formation financé par l’ONG américaine, National Democratic Institue (NDI) de la semaine dernière, que la trentaine de députés qui y participait a élaboré ce qui a été appelé le ”projet de plan d’action de l’Assemblée Nationale de la République de Guinée pour la législature 2014-2019”.
Synthétiquement, ledit plan d’action est ainsi composé :
Ø La dotation de l’Assemblée Nationale d’un siège digne du nom ;
Ø Le renforcement de l’unité d’action et de la cohésion interne de l’Assemblée nationale ;
Ø le renforcement de l’image et l’autonomie de l’Assemblée nationale par une politique adéquate de communication ;
Ø le renforcement de la capacité des députés à jouer leur rôle de législateur ;
Ø le renforcement de la capacité des députés à contrôler l’action gouvernementale ;
Ø le renforcement de la capacité des députés à remplir leur mission de représentants de la nation
Certes, que quelques députés soient préparés à faire face à la subtilité et à la délicatesse de leur prochaine mission n’a, à priori, rien d’anormal ; et le renforcement des capacités, c’est toujours nécessaire et utile.
Pour autant, fallait-il pousser l’apprentissage au point de donner à l’atelier les prérogatives d’élaborer le plan d’action du parlement ? Il est à préciser que dans un pays, l’Assemblée nationale est une des institutions symbolisant le plus la souveraineté. Que les objectifs d’une instance aussi stratégique soient élaborés au cours d’un atelier de formation des plus ordinaires, a de quoi heurter la fierté nationale.
Une question de souveraineté
On aurait dû laisser aux députés le soin de se retrouver dans un cadre symboliquement plus national. Le sujet étant tout d’abord national, il revenait en exclusivité à des Guinéens d’en débattre. Quitte après à communiquer le contenu du document à la presse et autres partenaires. Mais au lieu de cela, comme des élèves, les députés guinéens dont le premier d’entre eux, Claude Kory Kondiano, élaborent la feuille de route, sous la supervision, dira-t-on, de l’expert affrété par NDI.
Il se trouve qu’aucun expert ne devait superviser un tel travail ! Seul le peuple de Guinée a cette rsponsabilité. Surtout que les six objectifs contenus dans la feuille de route n’ont rien de particulièrement lumineux.
En réalité, cette activité n’aura servi qu’à conférer à NDI un peu plus crédibilité, dans la mesure où l’ONG peut désormais valablement se targuer d’avoir aidé à doter l’Assemblée nationale guinéenne d’un plan d’action. Ce qui, en soi, est une autre d’infantilisation des nouveaux parlementaires guinéens. Surtout qu’on ne vienne pas nous dire que cette Assemblée forte de 114 membres manque à ce point de compétences en planification ou que la Guinée n’a point de cadres capables d’appuyer avec efficacité un tel exercice.
Fodé Kalia Kamara pour GuineeConakry.info




















