
La tête de Toumba Diakité avait été mise à prix par Interpool, mais il aura fallu sept longues années pour débusquer celui qui avait changé de patronyme et se faisait passer à Dakar pour Aboubacar Barry !
A première vue, il semble que le plus dur ait été fait. Mais en réalité, il n’en est rien du tout. A l’image du Général Sékouba Konaté, ex-président de la transition, de l’ex-chef de la junte militaire, le capitaine Moussa Dadis Camara, le lieutenant Toumba Diakité est un homme, un prisonnier qui pourrait se révéler trop encombrant pour Conakry. Une sorte de patate chaude dans les mains des autorités guinéennes. Extrader Toumba Diakité en Guinée ne paraît pas si simple que cela. En fait, c’est une équation à plusieurs inconnues.
Retour sur les circonstances de cette tentative d’assassinat
Nous sommes en décembre 2009, deux mois à peine après les massacres du 28 septembre. La pression de la communauté internationale et de l’opposition guinéenne est à son comble. Le capitaine est appelé de toutes parts pour organiser rapidement les élections et à céder le pouvoir aux civils. C’est dans ce contexte que la question de la répression de la manifestation organisée par l’opposition guinéenne, le 28 septembre 2009, dans le stade du même nom, va l’opposer à son aide de camp.
Dadis va désormais opter pour une ligne de défense consistant à rejeter la responsabilité des massacres du stade sur des militaires prétendument hors de contrôle. Il va faire arrêter plusieurs d’entre eux. Mais il se trouve que la plupart de ces soldats sont des proches et des hommes du lieutenant Toumba Diakité, son aide de camp. Ce dernier est d’ailleurs pointé du doigt par le capitaine Dadis pour « ses agissements lors du massacre ». Pour Dadis et ses proches, tout est clair : Toumba Diakité est le principal instigateur des massacres du stade.
C’est alors que Toumba Diakité décide de répliquer face à ce revirement de celui dont il assurait jusque-là la sécurité personnelle. Il fait libérer les soldats prisonniers, arrêtés par le capitaine et prend le contrôle du camp Koundara dans la presqu’ile de Kaloum. Le chef de la junte ayant eu échos de ce qui se tramait décide d’aller en personne s’expliquer avec le lieutenant Diakité. Nous vous livrons ici la version des faits d’un commissaire de police qui a témoigné à l’époque dans les colonnes du journal la Lance et dont un extrait avait été publié sur GCI.
''Jeudi 3 décembre 2009. Vers 16h, le Lt Toumba Diakité, accompagné de certains de ses éléments, faits irruption au bureau du chef d'Etat-major de la gendarmerie nationale. Il demande avec insistance au Colonel Baldé de libérer ses hommes détenus au PM3. Celui-ci lui oppose un refus courtois, mais ferme. Furieux, le lieutenant est sorti du bureau en claquant la porte ; à peine s'il n'a pas voulu tirer sur le colonel. Sans désemparer, il se dirige au PM3, où une altercation se passe entre lui et le colonel Ballamou. Il lui porte violemment la main avant de libérer ses éléments de la prison. Informé de l'événement, le chef d'Etat-major de la gendarmerie, avec le calme serein qu'on lui connait, a préféré ne pas téléphoner au Capitaine Dadis Camara, à cause de son tempérament impulsif et expéditif. Il décide lui-même de se rendre au camp Alpha Yaya pour lui faire le compte rendu. Il trouvera que le capitaine Dadis est déjà au bain de la situation par le biais de Joseph Makambo, qui l'avait informé plus tôt. Donc, c'est un capitaine Dadis très furieux, dans tous ses états d'âme que le colonel Baldé a trouvé dans son bureau et qui a décidé de se rendre lui-même au camp Koundara''.
Le colonel Baldé va tout de même lui dire ceci: « Mon Président, je vous suggère de convoquer un conseil de crise constitué par les Etats-majors de l'armée, pour les instruire de ramener Toumba par tous les moyens ». Rien n'y fait, le capitaine Dadis ne veut rien entendre d'autre. Il s'embarque dans un véhicule 4x4, en traitant le colonel Baldé de tous les noms d'oiseaux. Celui-ci, exaspéré et hors de lui-même, n'a d'autre choix que de suivre le capitaine contre son gré. A 17h, le chef de la junte escorté de bérets rouges, débarque au camp Koundara contre toute attente. Il toise Toumba qui était assis paisiblement sur une chaise.
Il lui dit en face: Qu'est-ce que tu es en train de faire comme ça? Président, répond Toumba: Je suis ton petit bien sûr, mais le problème entre nous, est que tu écoutes les menteurs (il montre du doigt le chef d'état-major de la gendarmerie, colonel Ibrahima Baldé). Le colonel irrité, lui demande : Qui sont ces menteurs? Le capitaine Dadis dit en criant: Personne n'a la parole!
Le temps de vouloir foncer sur Toumba, celui-ci se lève et tire sur sa tête, ce qui le met à terre. Au second tir à bout portant, Makambo s'y est interposé et il en succombera; le chef de la junte venait de se faire rattraper par son imprudence, en se rendant sans précaution au camp Koundara et en défiant tout le monde, à commencer par ses propres amis.
Au même moment le Lt Beugré, commandant du camp, contourne le colonel Baldé pour l'assommer à l'aide de son arme par deux fois. Une balle mortelle qui lui est destinée, atteint malheureusement un pauvre soldat non loin. Dans cette rude épreuve, le colonel Baldé ne saura pas quand et comment le chef de la junte, atteint à la tête, a quitté les lieux. Quand il a retrouvé sa lucidité, il apprendra que Dadis a été transporté au camp Samory. Il s'y rendra pour constater que Dadis a déjà rejoint le camp Alpha Yaya pour des mesures préventives.
A 18h, après avoir commis sa forfaiture, le Lt Toumba disparaitra dans la nature. Depuis, c'est la chasse à l'homme. Mais partout où Toumba est signalé par les rumeurs, c'est un RAS.
Ainsi le colonel Baldé prenant son courage, ordonne de boucler le centre-ville de Kaloum, jusqu'au pont 8 novembre, avec instruction de fouiller tous les véhicules en direction de la banlieue. Ensuite, il retrouve au camp Alpha Yaya d'autres officiers avec lesquels il organise les dispositifs de sécurité jusqu'à l'aéroport, dans la perspective d'une éventuelle évacuation du chef de la junte.
Les obstacles éventuels d’une extradition de Toumba Diakité en Guinée ?
Après l’ouverture d’une procédure judicaire par les autorités sénégalaises, suite à son arrestation à Dakar par les agents des recherches de la gendarmerie qui ont filé, selon les autorités, pendant un mois le fugitif avant de l’appréhender, la balle est désormais dans le camp de la Guinée. Mais le fait même que les autorités judicaires guinéennes et les responsables politiques au plus haut niveau, évoquent des questions de sécurité et évitent de se prononcer sur l’arrestation de Toumba Diakité pour l’instant, semble prouver le caractère ultra-sensible de ce dossier.
Si la principale raison qui a poussé Toumba Diakité à fuir le pays résulte de la tentative d’assassinat perpétrée sur le chef de la junte Dadis Camara, il n’en demeure pas moins l’un des principaux « acteurs » des massacres du 28 septembre. Il était physiquement présent au stade ce jour-là. Plusieurs témoignages de victimes le rapportent, notamment celui du feu premier ministre Jean-Marie Doré. En extradant Toumba Diakité, la Guinée pourrait être confrontée à plusieurs obstacles.
Comment assurer sa sécurité ?
Pour celui qui est passé à deux doigts d’ôter la vie au capitaine Dadis, chef de la junte, qui a plusieurs milliers de sympathisants et admirateurs, tant dans la région forestière, sa région d’origine, mais aussi dans les forces armées (il avait carrément à sa solde plusieurs milliers de soldats acquis à sa cause), il va de soi que Toumba Diakité en se retrouvant sur le sol guinéen, puisse éventuellement être victime de cas de vengeance de ceux là !
Les récents agissements du colonel Issa Camara ex-membre de la junte à Mali, (une préfecture de la moyenne Guinée, dont il avait pris en otage la population durant deux jours, suite à une altercation avec un conducteur de taxi brousse), ne rassurent pas et prouvent à suffisance, s’il en était besoin, que la réforme des forces de défense et de sécurité « réalisée » n’a pas porté ses fruits. Les mêmes velléités existent toujours dans l’armée guinéenne.
Mais au-delà de l’aspect de la vengeance, la Guinée dispose-t-elle d’une prison de haute sécurité pour garder un prisonnier de la trempe de Toumba Diakité ?
La maison centrale de Conakry qui est la première prison, civile pour les bandits de grand chemin ne répond pas à ce critère. La dernière tentative d’évasion de plusieurs dizaines de prisonniers est là pour le témoigner.
Les pesanteurs politiques
Dans un pays comme la Guinée, où toutes les décisions sont prises sous le prisme du calcul politique, les autorités de Conakry pourraient être certainement amenées à évaluer les conséquences politico-électorales d’une extradition de Toumba Diakité en Guinée. Sur ce plan, extrader Toumba Diakité, celui-là qui a tenté d’assassiner le capitaine Dadis Camara, alors même que ce dernier a essayé à plusieurs reprises de rentrer à Conakry, avant d’être empêché par les autorités guinéennes pourrait être mal vus par les milliers de sympathisants de ce dernier. Surtout en région forestière, sa région d’origine où il bénéficie toujours d’une très grande de popularité.
Même si le lieutenant Diakité n’a pas la même valeur politique que le capitaine, Il faut croire qu’à quelques différences près, les mêmes raisons qui ont amené le pouvoir de Conakry à empêcher Dadis Camara, ex-chef de la junte à rentrer au pays, alors qu’il avait été inculpé, lors de son exil ouagalais qui se poursuit toujours, pourraient être les mêmes qui, éventuellement empêcheraient un retour ou une extradition du lieutenant fugitif.
Un facteur éventuel d’instabilité
L’autre élément, c’est l’influence que Toumba Diakité pourrait avoir sur des éléments des forces armées. Il est important de préciser que la plupart des membres influents de la junte avaient à leur solde des ‘’petits’’, des officiers ou sous-officiers qui étaient dans leurs bonnes grâces et qui exécutaient souvent le sale boulot pour eux.
Toumba Diakité n’est pas en reste. Il a ses hommes de main au sein des forces armées guinéennes. Même s’il y a eu beaucoup de battage médiatique autour de cette réforme des forces de défense et de sécurité, le seul résultat perceptible, c’est le fait d’avoir caserné les militaires. L’essentiel de la réforme s’est résumée à éloigner toute force hostile ou potentiellement perçue comme tel, loin du cercle du pouvoir.
Remplacées par des éléments vus comme proches ou fidèles du régime. Depuis 2010, Certains officiers de l’armée sont maintenus en exil, d’autres ont été arrêtés et mis en prison, ou mutés loin de la capitale guinéenne. Dans un contexte socio-politique guinéen fortement marqué par les clivages, avec en ligne de mire des échéances électorales majeures qui s’annoncent tout au long du second mandat du président actuel, l’avenir est plus que jamais incertain.
La bataille pour la succession du président Condé semble déjà engagée dans les coulisses. Si le président n’a jusqu’à présent pas clairement défini sa position sur cette question, beaucoup parmi son entourage, à l’instar des opposants, ambitionnent en silence de lui succéder en 2020.
Tous ces facteurs d’instabilité et de calculs politiques sont préoccupants concernant l’extradition de Toumba Diakité. Mais les autorités guinéennes pourraient bien surprendre en engageant la procédure d’extradition, comme a laissé entendre le porte-parole du ministre de la justice. Si ce n’est pas un bluff, on verra bien.
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